LES CONSEILS 26 I
dévoués des prérogatives monarchiques. Les prélats et les nobles n'y jouèrent plus qu'un rôle accessoire. Les affaires furent traitées presque exclusivement par les membres du conseil officiellement désignés par la couronne. Les conseillers furent répartis en différentes sections, politique, judiciaire, des finances, qui peu à peu formèrent des corps distincts sous le nom de conseil d'État, conseil de justice et conseil des finances.
Ce fut le conseil de justice qui contribua plus que tout autre à l'extension du pouvoir royal ; composé de gens de moyenne condition, absolument à la dévotion de la personne du souverain, auquel ils devaient leur élévation, il fut un véritable instrument entre les mains de la royauté. Son président devint ainsi tout naturellement le premier personnage du royaume, après le roi : il se trouva par sa situation au-dessus de la plus haute noblesse et du haut clergé. Le prestige du conseil de justice devint tel qu'il fut souvent désigné tout simplement par le nom de « conseil royal », tandis que les deux autres, le conseil d'Etat et le conseil des finances gardèrent leurs dénominations respectives.
Sous le règne d'Isabelle et de Ferdinand, les progrès do la centralisation amenèrent encore la création de quatre nouveaux conseils. Le premier, celui de la Hermandad, composé des députés de toutes les Hermandades ou associations de communes du royaume, eut pour mission de prendre les mesures nécessaires au rétablissement de l'ordre troublé par les bandes d'aventuriers; il fut aussitôt dissous, une fois sa mission terminée (1498). Les trois autres conseils subsistèrent : ce furent le conseil de l'Inquisition, tribunal d'appel pour les causes jugées par les tribunaux ordinaires de l'Inquisition, établis dans toute l'Espagne, et composé de cinq membres, trois ecclésiastiques et deux jurisconsultes ; le conseil des ordres, qui avait à administrer les domaines des ordres militaires, dont Ferdinand avait réuni les maîtrises : Alcantara, Calatrava et Saint- Jacques de Compostelle (i); enfin le conseil des Indes, dont l'organi-
(1) La reine Isabelle reçut du pape Alexandre VI le droit de participer à l'administration de ces ordres. (M. Dxnmia, El podcr civil en Espana. Madrid, i885, t. I. p. 406.)
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sation et la compétence seront examinées dans le chapitre relatif aux institutions coloniales.
Tous ces conseils s'inspiraient de la volonté royale et ne formaient en quelque sorte que des comités consultatifs, ne disposant d'aucune initiative officielle. Leurs membres n'ont pu exercer personnellement qu'une influence indirecte sur la politique, tout comme les secrétaires, chargés de rédiger les actes du souverain.
Le personnel attaché au souverain était devenu de plus en plus nombreux et se composait d'éléments nouveaux. Les anciens officiers de la couronne ne furent bientôt plus que des dignitaires sans autorité propre, remplissant des fonctions purement honorifiques. Le grand chancelier de Castille n'est puissant que lorsqu'il se nomme Ximénès et est confesseur de la reine.
Les autres officiers de la couronne, tels que le grand juge (justitia maxor) et les maréchaux de Castille, même le connétable de Castille, ne furent guère que de hauts dignitaires du palais.
La charge de grand amiral, qui était très rémunératrice, fut confiée à l'un ou l'autre personnage de confiance. Ce fut au début du règne d'Isabelle, un membre de la famille royale : au moment où commence l'expansion maritime de la Castille, cette dignité appartenait à Don Alonso Enriquez, oncle de Ferdinand. Il fut d'autant plus aisé de restreindre les pouvoirs qui auparavant y étaient inhérents. Le grand amiral ne fut plus le véritable commandant des forces navales. Isabelle et Ferdinand s'attribuèrent le droit de nommer celui-ci, en se contentant d'informer l'amiral des nominations qu'ils faisaient. En outre^ ils profitèrent de l'expédition entreprise par Christophe Colomb pour enlever à ce dignitaire toute autorité sur les navigateurs dont le champ d'action était la mer Océane. D'ailleurs ils confièrent bientôt la direction de l'Amirauté à un archidiacre, Juan de Fonseca.
Pour réaliser l'unité gouvernementale, les deux souverains s'appliquèrent à transformer, dans leurs États respectifs, les institutions provinciales et municipales de manière à les
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soumettre à leur contrôle. Ils instituèrent (1480) notamment des commissaires enquêteurs (pesqiiisidores) ou inspecteurs (veedores) qui furent à la fois les auxiliaires du pouvoir et les protecteurs des populations contre les abus des agents royaux et des autorités locales.
Enfin, dans certains cas, lorsque les souverains voulaient faire exécuter directement une mesure urgente, ils nommaient des commissaires spéciaux, qui se substituaient alors aux fonctionnaires ordinaires. Ils confièrent, par exemple, à Ximénès la préparation et la conduite d'une expédition en Afrique ; ils employèrent d'ailleurs souvent des prêtres ou des moines aux négociations et aux affaires les plus profanes : l'archidiacre Juan de Fonseca reçut, on l'a vu, la direction de l'Amirauté.
Ainsi les États de la couronne de Castille formaient une monarchie où le pouvoir royal avait un caractère quasi absolu. Ce pouvoir était principalement basé sur le patronat du clergé, la maîtrise des ordres militaires et la direction du Saint-Office. L'œuvre de centralisation monarchique était en grande partie réalisée à la fin du XV^ siècle.
L'un des principaux moyens dont la royauté disposait pour vaincre toutes les résistances, était l'armée considérable qu'elle pouvait entretenir grâce à ses ressources toujours croissantes. Les domaines de la couronne ne fournissaient pas seuls des troupes ; les cités, les villes, les seigneuries devaient mettre un certain nombre d'hommes à la disposition du souverain. Suivant les nécessités de la guerre, celui-ci convoquait tantôt les forces d'une partie du royaume, tantôt celles d'une autre partie. Ce furent les gens des communes qui constituèrent le noyau de l'infanterie castillane : ils étaient à la solde du roi et formaient presque une armée permanente. Quant à la cavalerie, elle fut organisée, après la guerre de Grenade, de façon qu'une partie fût constamment au service du roi : un corps de 2.500 gens d'armes, giiardas viejas, fut institué ; il comprenait 25 compagnies de cent lances chacune. L'artillerie était assez importante ; elle rendit de précieux services dans la conquête de Grenade. Mais la force de l'armée résidait surtout dans l'infanterie. Le grand organisateur de cette arme fut
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Gonzalve de Cordoue : il exerça les recrues aux marches, évolutions et manœuvres, comme cela se faisait notamment dans l'armée suisse. D'autre part, il augmenta les moyens de défense du soldat : il le protégea par une armure et il donna à la moitié des fantassins des piques pour arrêter le choc de la cavalerie ; l'autre moitié fut armée, pour les deux tiers^ de l'épée courte et du javelot, pour le tiers restant, d'arquebuses. L'infanterie pouvait ainsi tenir tète à l'armée ennemie, grâce à ses piquiers, et y faire une trouée, grâce à ses arquebusiers. Cette infanterie était plus mobile que celles d'autres Etats européens : elle pouvait s'adapter aux circonstances et aux lieux, composée, comme elle l'était, de trois éléments distincts. Les fantassins espagnols parvenaient souvent à se glisser entre les longues piques que leur opposait l'ennemi et à engager un combat corps à corps, oi^i ils avaient alors l'avantage, grâce aux courtes épées et aux poignards. L'infanterie espagnole devint par sa souplesse et sa mobilité, la première infanterie de l'Europe et elle le resta pendant plus d'un siècle. Ses soldats ne se recrutaient pas seulement parmi les déshérités de la société, qui recherchaient dans le service militaire un métier lucratif, et parmi les aventuriers avides de butin et de plaisirs de toutes sortes, mais aussi parmi les nobles, attirés par les profits de la guerre et par les faveurs royales et désireux de continuer les glorieuses traditions de leurs ancêtres.
La marine ne jouissait pas de la même considération que l'armée. Elle avait cependant rendu de grands services dans les guerres contre les Maures. Mais son personnel était composé eu grande partie de gens de condition inférieure et d'étrangers. Seules les fonctions les plus élevées, comme celle d'amiral, étaient recherchées et occupées par des membres de la noblesse. La Castille possédait une marine royale dès la première moitié du XIIP siècle. Ce fut Ferdinand III qui l'organisa après la prise de possession définitive du cours inférieur du Guadalquivir. Jusqu'alors le roi requérait en temps de guerre les navires des seigneurs, des bourgeois ou des communes des Vascongades ou de la Galice et il ajoutait parfois à cette flotte quelques galères qu'il faisait construire à ses frais ;
mais, à partir de cette époque, il entretint une escadre royale importante, qui forma le no3'au de la flotte castillane. Ferdinand III établit un arsenal à Séville ; il plaça à la tête de la marine un amiral qui exerça la juridiction sur les marins et obtint le droit de percevoir des taxes sur le commerce maritime. Ce furent les villes de l'Andalousie qui durent fournir les équipages des navires de l'escadre ro3^ale. En échange de privilèges, le roi imposait à ces communes l'obligation de fournir et d'équiper plusieurs navires, lorsqu'elles en seraient requises.
Les escadres se composaient surtout de galères (galeras ou iiavios), vaisseaux pourvus de rames et de voiles. Les simples navires à voiles (jiaos et carracas) n'étaient utilisés qu'accessoirement, de même que les bateaux plus petits (galeotas, carracones, leîios et les légères cocas cantabriques, etc.).
A partir du règne d'Alphonse X (1252-1275), il y eut une escadre royale permanente (i). Ce roi institua deux Amirautés, l'une pour les galères à Séville, l'autre pour la flotte cantabrique et atlantique à Burgos, dont l'arsenal se trouvait à Castourdiales.
Malgré les progrès de la marine castillane, on ne put se passer du concours de navires et de marins génois, plus expérimentés, et parfois aussi on se servit (notamment au siège de Tarifa) de navires catalans qui ne fournissaient leurs services que moyennant de fortes indemnités (2).
Quoi qu'il en soit, la marine castillane joua un rôle important dans les guerres contre le Portugal, le royaume de Grenade et en Afrique (3).
Pour subvenir aux frais de la guerre, il fallait des ressources de plus en plus considérables. La situation du trésor n'était guère brillante au début du règne de Ferdinand et Isabelle.
(i) Il est intéressant de constater que c'est précisément Alphonse X, créateur de la marine castillane, qui fit dresser des tables astronomiques par des savants juifs et arabes à l'observatoire de Tolède.
(2) Lorsque en 1403, Henri III envoya une ambassade dans l'Europe orientale, ce fut une canaque génoise qui transporta les ambassadeurs depuis le port de S. Maria. (DuRo, La Marina de Castilla. Madrid, 1894, p. 280.)
(3) DuRO, La Marina de Castilla. Madrid, 1894, pp. 77 et 141.
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Les prédécesseurs d'Isabelle avaient aliéné des domaines et engagé les revenus de la couronne. Cependant le trésor royal était alimenté par un grand nombre d'impôts : droits sur l'importation et l'exportation des marchandises, droits sur la circulation, la consommation ou les échanges. L'impôt le plus lourd était certainement celui sur les échanges ialcahala), c'est-à-dire sur toutes les transactions mobilières et immobilières, grandes et petites. \Jalcahala, qui s'élevait à lo p. c. de la valeur des échanges, n'avait été établi qu'avec un caractère provisoire un siècle avant l'avènement d'Isabelle, mais il devint permianent, car il constituait l'impôt le plus productif et la royauté avait trop besoin d'argent pour se priver de cette source de revenus. Outre tous ces droits, la couronne possédait encore d'autres ressources abondantes : le monopole des salines et des mines lui appartenait ; en outre elle obtint du clergé et des Cortès des subsides extraordinaires, dont plusieurs devinrent permanents ; la guerre sainte permit à Ferdinand et Isabelle de percevoir dans leurs Etats, après l'agrément du pape, une contribution extraordinaire sous forme d'achats forcés d'indulgences. Grâce au zèle du clergé cette contribution (impôt de la criizadd) rapportait beaucoup.
État intellectuel et moral.
L'isolement dans lequel a vécu la Castille jusqu'au XV siècle par suite de sa situation géographique, explique en grande partie le caractère de la civilisation qui s'y est développée. Cette civilisation se distingue par une originalité très marquée, par la persistance des traditions nationales dans les actes de la vie publique et religieuse comme dans ceux de la vie privée. Elle était condamnée à vivre sur son propre fonds, parce qu'elle ne pouvait guère s'alimenter à l'extérieur. En tout cas, elle est restée longtemps étrangère à la civilisation occidentale et c'est tout d'abord l'influence arabe qu'elle a subie. Le peuple