‹ Histoire de l'expansion coloniale des peuples européensChapitre 96 sur 173 · LA LUTTE CONTRE LES MAURES ET LES JUIFS · texte numérisé non relu

LA LUTTE CONTRE LES MAURES ET LES JUIFS

royaumes chrétiens de la péninsule ibérique s^étaient étendus vers le sud, la lutte contre les Maures avait pris un caractère de plus en plus âpre : le fanatisme se développant parallèlement chez les chrétiens et les musulmans d'Espagne, rendit la fusion des races impossible. Ainsi, dans tous les pays chrétiens de la péninsule et surtout dans ceux dépendant de la couronne de Castille, la noblesse ne jouit pas seulement du prestige attaché à sa gloire militaire; elle est vénérée en sa qualité de protectrice de la foi catholique, elle remplit une fonction sacrée : la défense et la propagation de la religion chrétienne.

L'ardeur religieuse a pénétré à tel point l'âme espagnole qu'elle apparaît dans tous les actes de la vie publique : toutes les entreprises indistinctement sont mises au service d'une cause religieuse ou placées sous l'égide de la religion. Le mouvement dirigé contre les Juifs a son origine non pas dans une querelle religieuse, mais dans un conflit économique et social. L'aristocratie financière n'était composée pour ainsi dire que de Juifs : c'étaient eux qui exploitaient toutes les branches des revenus publics, prenaient à ferme la perception des dîmes, des alcabalas et levaient les droits d'octroi aux portes des villes; parmi eux se trouvaient aussi les banquiers de l'époque. Les populations industrieuses et commerçantes des villes comprenaient surtout des Juifs et c'est ainsi que les richesses s'accumulèrent et se concentrèrent dans leurs mains.

La misère qui se développa parmi les populations chrétiennes, moins diligentes, les poussa à commettre des actes de violence contre les Juifs : des désordres, des soulèvements se produisirent surtout dans les villes, où la populace se rua souvent contre les quartiers juifs pour les mettre au pillage et massacrer les habitants. La prédication entreprise par les moines contre les hérétiques, les Maures et les Juifs ne fît qu'envenimer la lutte et multiplier les agressions contre les juiveries (i). Le mouvement antisémite acquit une force telle qu'à la fin du XV^ siècle, au moment même oir commençait l'expansion de la Castille outre mer, la reine Isabelle ordonna l'expulsion des

(1) H. Ch. Le\ {History of the Inquisition iii Spain. New-York, 190G) montre que l'Inquisition était surtout dirigée contre les Juifs.

Juifs, privant ainsi le pays des éléments les plus actifs de la population. Cependant une partie des Juifs, ceux qui n'avaient pas les moyens d'émigrer, durent rester en Espagne et se convertir; quant k l'aristocratie financière Israélite, elle s'était déjà plus ou moins fusionnée avec la noblesse castillane. Il y avait eu des mariages entre des seigneurs espagnols et des filles de riches Israélites, qui achetaient, au prix d'un baptême, une grande situation sociale. Beaucoup de maisons aristocratiques remontaient à un ancêtre juif ou maure. On trouvait à la cour^ dans l'administration et même dans l'Eglise, beaucoup de nobles ayant du sang juif dans les veines : par exemple, l'évêque Alonso de Burgos et Fernand de Talavera, confesseur de la reine Isabelle. Après l'expulsion des Juifs vint celle des Maures, dont le principal promoteur fut l'impitoyable Ximénès : la Castille perdit ainsi de nouvelles forces pour son expansion coloniale; elle garda toutefois un certain nombre de Maranos ou Maures convertis qui ne furent chassés que sous Philippe III. Les occupations et les métiers auxquels les Juifs et les Maures se livraient, tombèrent de plus en plus dans le discrédit chez un peuple qui était déjà naturellement enclin à la paresse et à l'oisiveté : les entreprises commerciales furent laissées aux mains d'étrangers ou de Maranos ; beaucoup de nobles préféraient vivre dans la misère en temps de paix plutôt que de s'adonner à l'agriculture, au commerce, ou à l'industrie; en le faisant ils auraient cru faillir aux lois de l'honneur (i).

En somme donc la lutte contre les infidèles et les Juifs a absorbé toute l'énergie de la nation castillane. La seule carrière en faveur était celle des armes, qu'on se figurait pouvoir seule favoriser efficacement l'expansion de la foi chrétienne. Les guerres continuelles contre l'infidèle développèrent

(1) [.e travail « manuel » était d'ailleurs en grande partie fait par des esclaves. Ces esclaves étaient des Maures faits prisonniers à la guerre ou leurs descendants. Même après la prise de Grenade, les Maures qui ne voulurent pas se convertir, furent en grande partie réduits en esclavage. (Saco, Historia de la Esclavihtd, t. III, p. 147 et ss.) L'esclavage dura en Espagne jusqu'en plein XYIII*^ siècle. Par une ordonnance rendue en 1712, Philippe V expulsa d'Espagne les Maures, « libres ou châtrés », mais autorisa les maîtres qui possédaient des esclaves musulmans, à les conserver. (Avila, Histoire de Philippe III, t. Il, p. 142.)

Page 1