‹ Histoire de l'expédition d'Egypte et de SyrieChapitre 11 sur 32 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Pétés et établissemens des Français au Caire. (An VI. — 1798.)

La présence de Bonaparte au Caire rendit le courage aux Français , que la nouvelle du désastre d^Aboukir y avait jetés dans la consternation. La sérénité de son visage et Faplomb de ses paroles inspiraient de la confiance même aux hommes les plus clairvoyans et les plus timides. Il prenait, avec un calme merveilleux, des mesures durables , et projetait de durables établissemens ; au moment même où Tincendie de sa flotte brillait comme un feu de joie aux yeux des cours de PEurope , et rallumait Fardeur des coalitions

éteintes , il assistait paisiblement aux fêtes du Nil , et célébrait Panniversaire de la naissance du Prophète.

Le 18 août, révêtu du costume oriental, entouré de son état-major, des autorités turques et d^une foule immense d'Egyptiens accourus de toutes parts , il fit faire en sa présence la rupture de la digue qui retient les eaux du fleuve. Le hasard, ou, selon ses idées, le destin voulut que les eaux montassent au degré le plus favorable pour la navigation et Tarrosement. Aussi , les habitans du Caire poussèrent-ils au ciel les plus bruyantes acclamations. Us disaient à Bonaparte , dans leurs chansons : « Nous voyons bien que vous M êtes renvoyé de Dieu, car vous avez pour » vous la victoire et le plus beau Nil quHl y » ait eu depuis un siècle. » Une distribution d'argent au peuple, des présens aux principaux de la ville , achevèrent de porter au comble Fenthousiasme et la reconnaissance.' Sî

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ces démonstrations étaient sincères, on verra bientôt combien elles furent de courte durée ! Deux jours après , arriva la fête de Mahomet : les Français , étonnés que la veille on n'eût encore fait aucuns préparatifs, se virent obligés d'employer la menace pour déterminer le muphti à la célébrer. Ce prêtre, cachant sous des formes adulatrices une profonde haine, cherchait à rejeter sur Pétranger Toubli de cette solennité pieuse. Il inventa plusieurs prétextes pour se dispenser de présider à la cérémonie ; . mais la crainte de la mort lui rendit tout-a-coup son zèle et sa ferveur . Les . dispositions furent bientôt prises ; jamais le fondtf^eur du Coran ne se vit honoré avec plus de pompe et de magnificence.

La ville fut illuminée, et les rues se remplirent de gens qui chantaient des cantiques religieux. Bonaparte , à la tête de ses officiers supérieurs, alla complimenter le vénérable

scheick El-Bekri , descendant reconnu de Ma-

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homet. Il accepta un grand repas que ce scheick lui offirit , et dans lequel fut déployé tout le luxe oriental. Cétait un spectacle curieux que le mélange des costumes des deux nations , la différence des accens et le contraste des physionomies.

Les Français profitèrent de Toccasion pour se donner une idée de la vie intérieure des Égyptiens : lorsqu^on pénètre dans les maisons dont les dehors sont si tristes, on y trouve quelques commodités, des recherches de luxe et d^agrément, de jolis bains en marbre, des étuves voluptueuses, des salons en mosaïque, au milieu desquels sont des bassins et des jets« d^eau; de grands divans, composés de ta|^s peluches, de larges estrades matelassées , couvertes dMtoffes riches , et entourées de magnifiques coussins; ces divans occupent les trois côtés de chacun des fonds de la chambre ; les fenêtres ne s'ouvrent jamais, et la lumière qui en vient est obscurcie par des verres de cou-

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leur devant des grilles réticulaires très-serrées ; le jour principal descend ordinairement d^un dôme au milieu du plafond.

Llnstitut d'Egypte fut créé le lendemain de cette fête. Bonaparte adjoignit aux savans de Texpédition quelques officiers et adminis<trateurs de Tannée. Le bat de cet établissement notait pas seulement de fouiller dans les souvenirs de cette antique contrée, mais encore d^ ressusciter les lumières, d'y ranimer les arts, dont tant de monumens attestaient le passage, et dont tant de dégradations et de ruines témoignaient bien plus hautement la perte. Il fut divisé en quatre sections, et comppsé des personnes dont nous transcrivons ici les noms.

Classe de Mathématiques.

. Andréo3$y9 Bonaparte, Costaz, Fourier, Girard , Lapèrê, Leroi, Malus, Monge, Nouet, Quesnot, et Say que remplaça depuis Lancret.

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Classe de Physique et cT Histoire naturelle*

BerthoUet, Champjr, Conté, Delisle, DescotOz, Desgenettes , Dolomieu, Dubois, Geoffroi, Savignjr. Dubois fut remplacé depuis par Larrey.

Classe (P Economie politique.

Cafarelli j Gloutier, Poussielgue , Sulkowski, Sucjr, Tallien. Sucj fut remplacé depuis par Bourienne.

Classe de Littérature et des Arts.

Denon, Dutertre, Norry, Parseval Grandmaison , Redouté , Bigel , Venture , don Raphaël ; ce dernier était un prêtre grec.

A la première séance que tint llnstitut d^Egypte , le 24 août , dans une maison du Caire, Mouge fut nommé président , Bonaparte viceprésident , et Fourîer secrétaire perpétuel,

Ltes membres de cette corporation savante

se livrèrent avec ardeur aux recherches , les plus laborieuses; ils ne négligèrent rien pour remplir le but de leur periDeux voyage ; nous tracerons , en temps opportun , un aperçu rapide de leurs travaux.

. Le séjour des Français au Caire ne tarda point à faire prendre à la ville un aspect tout nouveau; chaque jour s^élevaient des établissemens à Feuropéenne : les soldats auraient pu se croire en France , si quelque chose pouvait consoler de la patrie.

Ils avaient de la peine à s^accoutumer à Fusage qu^ont les femmes dans FOrient de se couvrir la figure; ces voiles pudiques irritaient leur curiosité. Les Egyptiennes ont de la grâce dans les formes et dans les attitudes. Quel supplice pour des Français de ne pouvoir juger si la beauté du visage répondait à Félégance du corps ! mais sans doute plusd^une fois ces voiles tombèrent sous leurs mains dans de.

-tendres mystères. On aurait lieu d^être sur-

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pris qu^un sexe faible et timide ^ut résisté aux vaiiaqueurs dts Mameloucks. Mahomet ne fait point de tes miracles.

Les affaires du dedans n^empéchaient pas Bonaparte de travailler à étendre ses relations au dehorSé II écrivit au schérif de la Mecque pour rassurer des bonnes intentions de$ Français ; il adressa aussi une lettre pressante au féroce Achmet Djezzar, pacha de Saint-Jeand^Acre. Séparé de la France , assiégé du côté de la mer par les Anglais ^ ayant à combattre sur terre les Mameloucks et les Arabes , le général en chef devait craindre que la Syrie ne fit des mouvemens hostiles.

Lé jour anniversaire de la fondation de la république française le trouva au milieu de ces soins importans. Il résolut de célébrer le retour de celte grande journée par des Solennités publiques.

Dans la place d^Esbekieh , sei^ ordres font élever uue pyramide à sept faces, sur lesquelles

sont gravés les noms de tous les braves tués dans les combats précédens.

La pyramide est circulairement entourée de colonnes en nombre égal à celui des départemens qui composaient alors la l*épublique.

Les troupes de la garnison du Caire et celles des environs s^étaut rangées sur la place ^ à sept heures du matin Bonaparte arrive avec un cortège composé des officiers supérieurs de Farméeiy des chefs de Tadministration , des autorités et des notables du Caire.

LWtillerie tonne, et les acclamations de la multitude se mêlent au bruit du canon.

Le général en chef ^ debout au pied de la pyramide , dit d^une voix solennelle :

a Soldats,

n Nous célébrons le premier jour de Tan VII » de la république.

» Il y a cinq ans , Tindépendance du peuple 1» français était menacée j mais vous prîtes

» Toulon : ce fut le présage de la ruine de nos )> ennemis.

» Un an après, vous battiez les Autrichiens » à Dego.

» L'année suivante , vou3 étiez sur le sommet » des Alpes.

» Vous luttiez contre Mantoue , il y a deux h ans , et vous remportiez la célèbre victoire 1» de Saint-George.

» Uan passé, vous étiez auxr sources de la » Drave et de Plsonzo , de retour de T Alle- » magne. ^

» Qui eût dit alors que vous seriez aujour-* » d'hui sur les bords du Nil , au centre de Tan- » cien continent ?

» Depuis FAnglais célèbre dans les arts et )) le commerce , jusquVu hideux et féroce » Bédouin , vous fixez les regards du monde, ,

» Soldats , votre destinée est belle \ parce » que vous êtes dignes de ce que vous avez fait )) et de Topinion que lV)n a de vous. Vous

» mourrez avec honneur comme les braves » dont les noms sont inscrits sur cette pyra- » mide , ou vous retournerez dans votre patrie )) couverts de lauriers et de Tadmiration de » tous les peuples. »

Mille cris de joie accompagnent ce discours; lé nom de Bonaparte frappe les airs, confondu avec celui de la république.

Les troupes font ensuite l'exercice à feu et exécutent des évolutions , tandis quW détachement se dirige sur Gîseh et va planter le drapeau tricolore au sommet de la plus haute, pyramide.

Dans une des salles du palais qu^habitait le général en chef, on avait dressé une table de deux cents couverts. Les couleurs françaises et ottomanes y flottaient ensemble ; le croissant et le bonnet de ^la liberté s* y montraient dans une alliance fraternelle , et la déclaration des droits de Thomme était à côté des tables du Coran. On voyait pêle-mêle le turban, le scha-

koS) les pelisses ) les épaulettes^ Tample robe des Musulmans et le frac étroit de llBùrope.

Des courses à pied et à cheval terminent la journée ; une illumination brillante fait étin«^ celer les ténèbres.

Mais la sédition couve au sein des plaisirs , et, dans quelques jours , cette ville*, enivrée de joie , nagera dans le sang et les pleurs. Le canon de la fête deviendra un instrument de mort et de vengeance.

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