CHAPITRE XVII
Expédition dc' Syrie. — r Prise d*El-Aricli , de Ghazah , de Jafia, de CaîfiPa. -r- Arrivée de Tannée devant Acre.
(An Vil. - 1799.)
Les troupes destinées àrexpéditidnde Sy^rie formaient un corps de treize mille . hommes ; cVtait presque la moitié de toute Parmée d'Egypte.
Elles se ^partageaient ainsi qu'il suit :
Division du général Kléber, ayant sous ses ordres les généraux Verdier et Junot^deux mille trois cent treiïte-six hommes f — . division Reynier : Lagrange , général de brigade ; deux mille cent soixante; — -division Lannes : généraux de brigade , de Vaux , Robin et. Rami*
iy^ EXPÉDITION
haut ; deux mille neuf cent quatre-^vingl-dix* huit ; — division Bon : généraux de brigade , Vial et Rampon ; deux mille quatre cent quarante-neuf ; — la division Murât était formée de neuf cents hommes de cavalerie.
LWtîllerte en comprenait mille trois cent quatre-vingt-sept; le génie, les guides, les dromadaires formaient huit cent vingt-huit hommes.
Ce dernier corps devait sa création à Bonaparte , e|; il contribua putsssLmtneii| à côotenir les Arabes. Ayant observé que Fimpossibilité de poursuivre ces pillards vagabonds dstns les déserts, faisait perdre aux Français le fruit des combats qu^ils leur 11 vraient journellement ^ le général en chef choisit un oertain nombre âlhbmrir^s agiles et intrépides, auxquels il donna des^l^madaites pour montures 4 Cbaéun de ces aùimauk ^xirtait deux soldats et dé phis t au besoin , des vivres pour plusieftrs jours. Dès ijubn corps d^Arabes avait pris la fmte ^
tm mettait les dromadaires à ses irousses, el il était Pare qti^il échappât à leur agilité.
Cette hëureûi^ innovation effraya les ^àff douins , et depuis jiih furent moins hardis à s^approcher des postes français.
Avaht de partir pour la Syrien Bohaj)àrte avait fait la répartition dès troupes reines en Egypte , de tnatiièré à assurer 1;^ tranquil^ lité dès diverses provinoeSé Desaix, était dans la Hàiite-E^ypte. Le commandenieiit d^A^ lexandrie fut confié à Marmoqt; eelui dnCaii»e, à Ilestàing ; la province dépendante de Cette capitale fut régie^ p^r le général Diigua; Mehoù fut nommé gouvetiaeuf de Rosette.
Belliàrd, Lanu&de ^ Fùgièf e^ ^ Leclerc ^ Zayous^ check 9 ^tiêraûx, Almaire et Poyer^ adjudansr généraii jc , gouvernèrent les autres provinces.
La division Reyniér formait Pavant-garde de Pàrthéè de Syrie. Le 6 fé^ier, eDe quitta Catieh , et trois joiîrs après elle se trouvait devant El-Arich. Pendant cette longue marche
sur un sable brûlant, les Français avaient supporté avec une courageuse patience les supplices de la chaleur et de la soif; en arriyant ils n^éprouvèrent plus que le besoin de combattre.
El-Arich se compose d'un village et d'un fort. Tandis que le général Lagrange tourne le fort et place deux pièces de canon sur une hauteur qui le domine , le général Reynier fait attaquer le village. Après avoir éprprivé une résistance opiniâtre , les Français escaladent les murs; mais c^était dans Tintérieur que le péril devait être plus grand; toutes les maisons étaient crénelées : il en sortait un feu meurtrier dont les effets étaient secondés par la chute des pierres et des matières enflammées que les Syriens faisaient pleuvoir sur les Français engagés dans des rues étroites.
Le courage des troupes s'accroît avec lés obstacles; le village est pris et subit la ven-r geance du soldat irrite.
D^£GYPTE. 176
Le fort résistait toujours ^ le général Reynier , n^ayant pas Fartillerie suffisante pour le forcer , se contenta de le bloquer étroitement , en attendant le corps dWmée.
Dès le premier jour de son arrivée, Reynier avait aperçu un corps de Mameloucks qui amenait de Ghazah un convoi pour El- Arich; ce corps grossît considérablement jusqu'^au i5. La division Kléber étant venue sur ces entreFaites , les deux généraux résolurent d'^àller surprendre Tennemi dans son camp. Ce coup de main eut tout le succès que Ton pou-^ vait désirer ; attaqués à Pimproviste dans les ténèbres , les Mameloucks ne purent opposer qu une faible résistance ; ceux qui échappèrent au carnage prirent la fuite, et le convoi resta au pouvoir des Français.
Le surlendemain Bonaparte parut devant El-Arich avec le parc et le reste de Tarmée ; une batterie qu^il fit élever eut bientôt ouvert
une brèche praticahle. Le ig ^ là garnison n^eut d^autre ressource que de se rendre.
L^armée prit quatre joursi de repos s^ntoilr de la place ; le 22 elle ^e rftBÛt en piarche. Les divisions Kiél)er et Murât formaient Tay^iitglirde î égarées par 1^ perfidie ou Pignorance de leurs guides , elles errèrent pendant deux jours dans toutes les directions , sans trouver d^eau pour étancher la soif ardente qui les dévorait. Des Arabes , que le hasard leur fit rencontrer, les conduisirent à Kan-Jounes, où elles eussent dû coucher dès la première journée. Les divisions Bon et Lannes , qui
s^étaient égarées sur les traces de iWant-garde, arrivèrent presqu^en même temps , également exténuées de fatigue et de soif. Heureusement on trouva à Kan-Jounes, un corps de Marneloucks qui prit la fuite à Rapproche de Parm^ê. Le camp qu^ils abandonnaient était pourvu de vivres et dé rafraichissemens qui sauvèrent sans dèùtè béadcoup de Français d W danger
plus redoutable que ceux qu^ils affrontaient journellement dans les combats.
De Kan-Jounes ^ on apercevait les fertiles plaines qui entourent Ghazah. Ce fut avec rayissement que les Français , après avoir traversé soixante lieues de désert, se virent au milieu d^une contrée qui leur offrait à chaque pas de Fombrage , dé nombreux ruisseaux et toutes lés richesses d^uneabondanteTégétatiôné Aleur gaîté, à la légèreté de leur marche, on les eût pris pour des guerriers revoyant le sol natal après la victoire^
Qui eût dit à nos vénéirables aïeux qu^un jour les chants guerriers des Français républicains retentiraient dans ces mêmes plaines quMls arrosèrent de leur sang pour la délivrance du tombeau de Jésus-Christ? qui eût dit aux preux chevaliers des 12« et i3« siècles qù^une poignée d^hommes, commandés par aies vilains^ égalerait, si elle ne les suipassait, les exploits de ces masses de chrétiens que
FEurôpe jeta sur VAsie au temps des croisaidés?
A deux lieues en avant de Ghazah Favantgarde rencontra quelques pelotons de MarneloucLs qui ne Fattendirent pas. La ville elle* méme^ quoique fortifiée^ ouvrit ses portes sans résistance et fut j par conséquent ^ traitée avec la plus grande douceur. On j trouva des munitions considérables de guerre et de bouche , qui suppléèrent fort à propos aux convois que FoQ attendait de Catieh ^ et qui se trouvaient retardes de plusieurs jours de marche.
Il fallut encore rentrer dans les déserts. De Ghazah à Jaffa , ce n^est qu^une immense plaine de sable semée de monticules de même nature élevés par les vents; Fartillerie surtout eut beaucoup de peine à les franchir. La blancheur de ce sol mobile déchirait les yeux des soldats et occasiona un grand nombre d^ophtalmies.
JafFa ( Fancienne Joppé ) est une ville
O^ÉGYPtE. 179
moyenne entourée de figuiers ^ dWangers^et rafraîchie par un grand nombre de fontaines.
Son petit port présente des dangers pendant neuf mois de Tannée y et ses moyeois de défense oonsistaiept alors dans tin faiUe mur sans fossé } mais sa garnison j mue par le fana* tisme, par la haine et par ce mépris que tous les Orientaux musulmans portent aux Européens y n^en résolut pas moins dé ré$i.<}ter jusqu^à la dernière extrémité.
Arrivé, le 3 mars^ devant Ja£Pa , Klébei^ en avait commepcé Tinvestissenient ; les ordres du général en chef le i^rent remplacer par les divisions Bon et Lannes. La division Kléber, formant Pavant-gàrde , dut se porter en avant poup Qouvrir le siég6t Elle prit pe^Hion à deux lieues de-^-là, sur Ifi rdute de Saint-Jeand^Acre (ancienne Ptolémals.)
Lé 4 înâlSy Murât reconnut la place et ses environs, malgré le feu des remparts et des ibrts dé la ville. D^aprës son rapport ,
l80 EXPÉDITION
Bonaparte fit ses dispositions pour battre en brèche les parties les plus élevées et les moins accessibles des fortifications. Il 7 a lieu de présumer que son projet était en cela d^attirer Tattention de Fennemi sur les points menacés j et de diriger une autre attaque sur ceux qui sCitrouveraient négligés.
Le 7, Bonaparte somma le commandant de se rendre; celuirci, pour toute réponse, fit couper la tête au Turc qu^on lui avait envoyé en parlementaire. Alors les batteries commencèrent un feu si bien nourri qu^à quatre heures du soir la brèche était praticable. L^assaut est ordonné. Les Français s'^élancent avec intrépidité; les assiégés les- reçoivent avec un courage égal; on se bat corps à corps ; Lejeune^ chef de la vingt-deuxième demi-brigade,. périt sur la brèche. Sa incb^t est vengée. Les Français redoublent d'efforts et pénètrent dans la ville.
Au même instant, la division Bon obtenait
D^KGYPTE. 181
Je même succès avec beaucoup moins de peine.
Quelques soldats ayaient reconnu la possibilité d^en tirer dans la place en tournant la partie des retranchemens qui plonge dans la mer. Ils appellent leurs camarades et , se mettant à Teau jusqu^aux aisselles, ils arrivent dé Pautre côté de la muraille.
Cernés de toutes parts,' les assiégés refusent encore de se rendre, et trouvent de nouvelles forces dans leur désespoir. Du haut des maisons ils accablent leurs ennemis d^une grêle de balles et de pierres.
Une partie de la division Lannes monle alors sur les toits , et là s^engage un autre combat non moins acharné que celui qui se livre dans les rues. Enfin les Français remportent. La garnison, refusant toujours de mettre bas les armes, est passée au fil de Pépée , et la ville abandonnée au pillage.
Quel affreux tableau que celui du sac d'une ville, et comment les Français purent-ils ou-
i82 EXPËDITIQN
blier vn instant les principes d^humanité qui les avaient fait admirer et ohâ^r pBT les Eg^jrp-» tiens? Les malheureux habitans de Jaffa eurent
à subir tout Oé qu^utae rengèanCé effi*énée inspire d*D dieux , tout ee que la soif du sang a dM^oiiVatable.
Pendant trente-sii heures , malgré les effbrts des ôftciers français , on be eesfea .d'enteûâre dans toutes les maisons des cris , des sanglots étouffés par les imprécations de la fureur. !Sî nos guerriers eussent éprouvé une perte considérable , s'ils avaient eu à châtier une perfidie , peut-être seraient-ils excusables; mais ils ne comptaient que trente hommes tués et deux cents blessés! mais ils avaient combattu des malheureux qui défendaient leurs foyers con»
tre des étrangers! Tirons un voilé sur des scènes aussi lugubres : elles sont heureusement rares dans Içs annales militaires de la France, et nous n^aurons plus à gémir d'êtrp obligés de
D^ÉGYPTK. l83
remplir les 4evoiFS imposés par Timpartialité historique que nous professons.
Mais que disons*-nous ? il semble que la prise de Jaffa devait être le signal de toutes les horreurs que la guerre entraîne à sa suite. Des prisonniers nombreux avaient été faits pen-dant la route ; leur garde aurait employé des bras que les combats réclamaient impérieuse** ment ; ils consommaient des vivres précieux ; les mettre en liberté citait envoyer du renfort à Fennemi.... Ils furent exterminés !
Les vainqueurs trouvèrent dans la place quarante pièces de canon ou obusiers , envoyés par le Grand - Seigneur à Djezzar ^ pacha de Syrie. Djezzar signifie boucher : le prince qui portait ce nom Pavait acquis par des actes de férocité inouis jusqu'alors , même en Turquie.
La superstition put voir un effet de la justice divine dans les symptômes de peste qui se ma** nifestèrent parmi les Français dès le lendemain du sac de Jaifa. Une fièvre épidémîque
l84 EXPEDITION
les ayant attaqués en même temps , ils la con-^ fondaient avec oe premier fléau et se crurent tous menacés d'aune mort certaine. L^habile et généreux Desgenettes, chef des médecins de Parmée, parvint à rassurer le moral des soldats en s^inoculant , en leur présence , le mal dont ils étaient attaqués, et en se guérissant ensuite avec les remèdes qu'ail leur prescrivait.
Le général M enou , qui venait de se faire musulman, fut. nommé gouverneur de la Palestine * ; radjuda,nt-général Grézieu n^obtint le commandement de JafFa que pour j mourir de la peste quelque temps après.
La division Kléber marchait toujours en avant-garde. Le 14 ses éclaireurs rencontre-*
' B difiPéra ^ sous divers prétextes ; son départ pour cette destination y et ne quitta fort tard la ville de Ro-r sette, où il s'était marié à une jolie mabométane, que pour venir , sur la frontière d'Egypte , recevoir l'armée française à son retour de Syrie.
d'Egypte. i85
rent un corps nombreux d'^ennemis et se replièrent en toute hâte sur le gros de la division. Celles des généraux Lannes et Bon arrivèrent alors, et ,se formant en carré ainsi que la première, elles culbutèrent Fennemi sur tous les points.
Le 16 Tarmée s^empara de Caïffa, au pied de ce mont Carmel si fameux dans nos livres sacrés. Les troupes de Djezzar avaient évacué la ville avec tant de précipitation qu'elles n'avaient ni détruit ni enlevé les magasins de vivres et de munitions qu'elle renfermait. Lé chef d'escadron Lambert en fut nommé gouverneur.
Le 18 l'armée française parut devant Saint- Jean-d'Acre.
l66 EXPEDITION