CHAPITRE XXIV
Départ de Bonaparte pour la France. (An VIII. - 1799.)
« Paris, le 7 prairial an VII.
» Aa général Bonaparte 9 commandant en » chef Tarmée d^'Orient.
» Les efforts extraordinaires t citoyen f|éfr- » néral, que TAutriche et la Russie viennent » de déployer, la tournure sérieuse et presque )> alarmante que la guerre a prise, exigent N que la république concentre ses forces. Le » Directoire vient en conséquence dWdon-*- H œr à Famiral Brueys d^employer tous Ie$ » moyens qui 6on£ ea son pouvoir, pour se » rendre maître de la Méditerranée et pour
» se porter en Egypte , à TefFet d^en ramener )> Farméé que vous commandez. Il est chargé » de se concerter avec vous sur les moyens à » prendre pour rembarquement et le trans- » port. Vous jugerez, citoyen général , si vous » pouvez avec sécurité laisser en Egypte une *) partie de vos forces , e t le Directoire vous au- » torise , dans ce cas , à en confier le com- » mandement à qui vous jugerez convenable.
u Le Directoire vous verrait avec plaisir » ramené à la tête des armées républicaines , » que vous avez , jusqu^à présent , si glorieu- » sèment commandées.
)) Signe: Treilhard, La Rkveillisre- Lepeaux et Barras. »
Telle était la missive que Bonaparte avait reçue au Caire , à son retour de la Syrie ; elle eût sufl& pour éveiller dans son ame le désir de revoir la France , quand bien même plusieurs lettres de ses frères ne lui auraient pas
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déjà retracé les dangers de la patrie et les vœux de ses concitoyens qui le rappelaient sur le premier théâtre de ses exploits. Il connaissait les revers éprouvés par les armées républicaines en Allemagne et en Italie ; le cri de ses frères de gloire devait le trouver sensible.
Il conçut dès-lors le projet de retourner en Europe , et de braver les périls d'une traversée hasardeuse; mais il avait trop de générosité , il entendait trop bien les intérêts de sa renommée, pour quitter son armée au moment où elle aUait avoir à combattre les Turcs :
c'est de la victoire seule qu'il pouvait obtenir la sanction du départ.
La destruction de l'armée ottomane sur la plage d'Aboukir leva les obstacles qui le retenaient encore en Egypte. Il donna l'ordre secret de mettre promptement les frégates la Muiron et la Carrere en état de faire voile , avec injonction au contre-amiral Gantheaume, chargé de cet ordre, de le tenir au courant,
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jùuT par jour, de tous les mouvemens de Iul flelte anglaise qui croisait devant Alexandrie.
Bonaparte, tout entier à ses projets, sMtait rendu dans cette ville dès le lendemain de la bataille dlAboukir. Il la quitta le 3 août, pour retourner au Caire.
De-là il adresisa une lettre au grand^-visir , afin de déterminer la Porte à renoncer à Pat-^ liaace des Anglais , offrant même; à cette con^ ditjon ^ de la remettre en possession de TÉr*gypte. Cette lettre ne produisit aucun résultat»
Q ejcpédia aussi à tous les commandans de provinces et de places^ des instructions ten-*dant à leur faire capter Tamitié des Musulr^mans. Déjà il avait donné Pexemple en écrivant au divan du Caire, après la bataille d^A-^ boukir, quUl avait abjuré le dogme de la Trinité, pour ead>rasser celui de T Unité, base de la religion de Mahomet. D^auta*es ordres furent donnés non-^seulement pour tout ce qui pouvait contribuer au bien-^tre du soldat^
mais enocMre ^iaiiis Pinterèt des sciences. Aucune branche d^administration n^échappa à son in-** quiète soUicitode.
Tout-^à-*-coup, Bonaparte apprend que la croisière anglaise a disparu depuis le 1 1 août,» n faut saisir le moment et partir ; mais comment annoncer sa resolution à une armée qui le regarde comme un dieu tutélaire? Quels adieux adresser a des compagnons qui ont souffert^ combattu 7 vaincu avec lut, et qui croient leur destinée attachée à la sienne?.
Soit crainte d'abattre leur courage^ soit qu^il voulût «^épargner le tableau d^une séparation déchirante , Bonaparte , en quittant le Caire , supposa une tournée dans les provinces de la B.s«-Ég,pte.
Le ai août, il était de nouveau à Alexandrie ; c'est de cette ville qu'il adressa au général Kléber une lettre dant voici les principaux ariides »
» Vous trouverez, ci-joint, citoyen général %
I» un ordre pour prendre le commandeménl' » de Farinée. La crainte que la croisière an- » glaise ne paraisse dW moment à Tautre , me » fait précipiter mon voyage de deux ou trois » jours. Temmèneavec moi les généraux Bern thier , Lannes , Murât , Andréossy, Marmoni , i> et les citoyens Mon^e et Berthollet.
» Vous trouverez ci-joints tous les papiers » anglais de Francfort jusqu^au lo juin ; vous » y verrez que nous avons perdu Fltalie , que .)> Mantoue, Turin et Tortone sont bloqués.
» J'ai lieu de croire que la première de ces )> places tiendra jusqu'au mois de novembre; » j'ai l'espérance qui me sourit d'aiTiver en w Europe avant le commencement d'octobre.
» Vous trouverez ci-joints un chiffre pour » correspondre avec le gouvernement ^ et un » autre pour correspondre avec moi.
» L'ajrrivée de notre escadre à Toulon, ve- » nant de Brest , et de l'escadre espagnole à I) Carthagèue, ne laisse aucune espèce de doute
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)» sur la .possibilité de faire passer en Egypte » les fusils , sabres et fers coulés dont vous au- » rez besoin et. dont jVi Tétat le plus exact, >> .. avec une quantité de recrues suffisantes pour » . réparer les pertes des deux campagnes. Le » gouvernement vous fera connaître alors ses » intentions , et moi, homme public ou parti- » culier , je prendrai des mesures pour vous )) faire avoir fréquemment des nouvelles.
». Si, par des événemens incalculables, toutes
» les tentatives étaient infructueuses, et qu^au
» mois de mai vous n^eussiez reçu aucun se-
» cours ni nouvelles de France ; si , cette année ,
» malgré toutes les précautions , la peste était
» en Egypte, et que.vous perdissiez plus de
» quinze cent$ soldats, perte considérable,
» puisqu'elle serait en sus de celle que les évé-
1) nemens de la guerre occasioneraient jour-
» nellement ; je dis que , dans ce cas , vous
>» ne devez point vous hasarder de soutenir
}> . la campagne prochaine , et vous êtes auto-
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n visé à conelure )â paix avec la Porte ollo-** }f mane , quand même rêracoatk>H devrait en » être la condition principale. 11 faudrait seu- » lement éloigner Texécution de cet ordre, » si cela était possible , jusqu^à la paix géilé-^ n raie.
i> Vous savez aussi bien que personne, » citoyen général , combien la possession de w rÉgypte est importante pour la France. » L'empire turc , qui tombe en ruines de tous » côtés , sVcroule aujourd'hui, et Pévaeualion )> de rEgypte par la France serait un malheur I» d^autant plus grand que nous verrions, de » nos jours, cette belle province passer en » d^autres mains étrangère*.
)> Les nouvelles des revers ou des suceè$ de » la république en Europe doivent inAner » puissamment sur ces calculs.
)> Vous conttaissez , citoyen général , quelle » est ma manière de voir la politique de TEp gypte. Il faut endormir le fonftisme en
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» attendant qa^on puisse le dérâeiner. En »» eaptivant Topintan des grands seheicks du » Caire ; on a Topinion de toute l'Egypte et )i de tous les chefs du peuple. Il n'y * rien » de plus dangereux pour nous qu^ ces chefs n peureux et pusillanimes , qui ne savent pas » se battre, et qui , semblables à tous les prê- JT très, imposent le fanatisme s^ns être fana- » tiques.
» Quant aux fortifications , Alexandrie et » El-Arich, A'oilà les deux clefs de FEgypte. » J'avais le projet de faire établir cet hiver n des redoutes de palmiers , deux depuis Sala- )» hieh jusqu'à Katieh, et deux de Katieh à » El-Arich; une de ces dernières se serait >i trouvée dans Tendroit oè le général Menou n a trouvé de Peau potable.
» La place importante que vocw allez oc- » cuper va vous meMtre à métne de déployer » les talens que la nature vous a donnés. Uin- » térêt de ce qui se passe est vif, et les résul-
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)) tats.en seront immenses sur le commerce et » la civilisation : ce seraTépaque d^où dateront » les grandes révolutions.
» Accoutumé à ne voir la récompense des )> peines et des travaux de la vie que dans To- » pinion de la postérité , j^abandonne TÉgypte » avec le plus grand regret. L'intérêt de la M patrie , sa gloire , Pobéissance , les événe- » mens extraordinaires qui viennent de se » passer, me décident à traverser les escadres » ennemies pour me rendre en Europe.
» L'armée que je vous confie est toute com- » posée de mes enfans. J'ai eu dans tous les » temps ) même au milieu de leurs plus grandes u peines, des marques de leur attachement.
)) Entretenez-les dans ces mêmes sentimens , w vous le devez pour l'amitié et l'estime toute » particulière que j'ai pour vous, et l'atta- >» chement que je vous porte.
» Bonaparte. )>
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Cest ainsi quVu moment de quitter FÉg^rptei il s^occupait encore des moyens de la conserver ; il joignit à cette lettre une pièce offi«cielle ainsi conçue :
ce II est ordonné au général K.léber de D prendre le [^commandement en chef de M Tarmée d^Orient, le gouvernement m^ayant » appelé auprès de lui. f
)> Bonaparte. »
Bonaparte écrivit aussi au divan : comptant peut-être im peu trop sur la crédulité de cette assemblée, il lui annonçait qu^il sMIoignait pour quelques mois des côtes de TEgy pte , afin d^aller à la rencontre des Anglais^ et qu^il reviendrait après les avoir battus. Les plus belles promesses accompagnaient cette assurance.
Cest en faveur de Menou qu^il fit pour la
dernière fois usage des droits du çomman*'
dément suprême : il donna , en partant , à
ce général, le gouvernement des provinees d^Alexandrie , de Rosette et de Bahieh.
Enfin, le 22 août, à lO heures du soir, une petite embarcation vint le prendre avec mystère et le transporta à bord de la MuJron^ avec les généraux Berthier, Andréossy, les savans Denon , BerthoUet et Monge. Le contreamiral Gantheaume commandait cette frégate.
La Carrere , aux ordres du chef de division Dumanoir, reçut les généraux Lannes, Murât et Marmont.
Au moment d^appareiller , une frégate anglaise fut signalée. Les compagnons dé Bonaparte en tirèrent un mauvais augure pour le succès du voyage. « Ne craignez rien , leur dit- » il , nous arriverons ; la fortune ne nous tra- » hira point. Noos arriverons en dépit des )) Anglais. »
Effectivement la traversée fut aussi heureuse cpi^on pouvait le désirer. Habilement dirigées par Gantheaume , les deux frégates longèrent
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les côtes d^ Afrique , roiite peu fréquentée des Anglais, touchèrent, en passant, à Ajaccio, et mouillèrent enfin , le 9 octobre , dans le port de Fréjus. Mais en suivant encore les traces de Bonaparte , nous avons cédé à Pascendant irrésistible qu^il exerça si long-temps sur les hommes ; notre devoir nous rappelle en Egypte, où Parmée française, veuve du général qui Ty avait amenée, se montrera toujours digne d^elle-méme : les Pyramides, le mont Thabor, Aboukir, ces trois batailles immortelles , vont se renouveler dans les champs où fut Héliopolis.
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