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CHAPITRE XXV

Installation de Kléber.

(An VIII. — 1800.)

Les Egyptiens qui mesureut le génie aux dimensions du corps , et la puissance au déploiement du luxe et à la richesse des vêtemens, avaient eu de la peine à se persuader que Bonaparte fut un habile capitaine; sa taille ne leur paraissait pas en rapport avec sa réputation ; ils s^étônnaient qu^une armée aussi valeureuse obéît aux ordres d^un chef dont le costume n^était pas plus brillant que celui du soldat ; ils ne pouvaient croire qu^un homme de cette stature eût remué le monde. Mais insensiblement une opinion si défavorable s^effaça devant Féclat de ses actions ; et Bonaparte

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grandit aux yeux des Égyptiens de toute la hauteur de ses victoires.

Le nouveau général en chef, au contraire, nVvait besoin que de se montrerpour imposer à la multitude ; la nature lui avait donné une de ces organisations heureuses qui impriment à la fois Famour et le respect. Kléber possédait tous les avantages extérieurs : ses traits étaient d^une belle régularité; son ame tranquille et forte semblait se réfléchir dans la majesté de sa figure; il y avait dans sa démarche et dans ses mouvemens une certaine fierté qu^au premier coup-d^œil on aurait prise pour de For* gueil ; enfin sa taille élevée , ses nobles proportions, prêtaient à sa personne un air si héroïque que àk% long -temps les soldats Pavaient surnommé le Mars français .

Le caractère de Kléber ne démentait pas les espérances que son aspect faisait naître : cMtait tm cœur et un esprit des anciens temps ; plein de prudence, de circonspection dans ^e& pro^

jets, il mettait à leur exécxL%ion la rapidité convenable, et savait mémç , quand il 1q fallait, devenir téméraire. Il n^avait pas , comme Bonaparte, le privilège d^embrasser dVp sctul regard mille objets compliqués, et de se déterminer , au milieu des embarras du champ de bataille , par de soudaines inspiraUons ;. n^ais la réflexion Féclairait admirablement, et il obtenait par le calcul les résultats que i;on prédécesseur devait au génie.

Depuis long-temps le nom de Kléber était cher aux soldats français : la victoire Pavait consacré ! Ardent républicain, il avait fait ses premières armes sous Custine : bientôt après il passa dans la Vendée , et signala son génie militaire au combat de Torfou. Envoyé à Tarmée de Sambre-et-Meuse, le général se couvrit de gloire dans les champs de Fleurus , il s'^empara de Maëstricht, après onze jours de tranchée ouverte , et Tannée suivante gagna la fameuse bataille d'^Altenkirken. Cest avec ces

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glorieux antécédens , que Kléber était venu en Egypte , et depuis il avait ajoute à sa renommée le lustre de plusieurs exploits mémorables.

Kléber était animé de la plus vive sollicitude pour les soldats, leur bien-être Poccupait sans cesse ; il se plaçait entre eux et le peuple conquis, tenant dans un juste équilibre la balance entre les vainqueurs et les vaincus ; des deux côtés on le saluait souvent du titre de père.

Bonaparte connaissait dès long-temps ces grandes qualités, et il était digne de lès apprécier. Aussi , malgré quelques contestations qu^il avait eues avec lui en plusieurs rencontres et notamment au siège d^Acre, il n^hésita point à luilaisser le commandement; on a vu la lettre par laquelle il Finformait de sa nouvelle dignité. Kléber était à Rosette lorsquMl la reçut : ce général se rendit sur-le-champ au Caire , pour s^y faire reconnaître en qualité de chef

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de Tannée d^Orient , et pourvoir à toutes les exigences des événemens.

Quelles furent les émotions diverses qu^éprouvèrent les soldats français , lorsqu^on leur conununiqua la proclamation suivante ;

« Soldats,

» Des nouvelles de TEurope m'ont décidé » à partir pour la France. Je laisse le com- » mstndement ai; général Kléber ; Farmé^ j> aura bientôt de mes nouvelles : je ne puis » en dire davantage. Il me coûte de quitter » des soldats auxquels je suis le plus attaché ; i> mais ce ne sera que momentanément y et le » général que je vous laisse a la confiance di^ ]> gouvernement et la mienne.

M Bonaparte. )>

Ce fut comme un coup de foudre : chaque soldat semblait atterré , et Ton eût dit que Bonaparte avait emporté avec lui toutes les.

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espérances de Tarmée ; mais bientôt ses promesses revenant àla mémoire, chacun se réjouit en songeant qu^on allait le revoir à la tête de puissans renforts : lorsqu'après les premiers regrets, le soldat tourna les yeux vers le nouveau général en chef, il trouva dans ce choix des motifs de consolation. Kléber était en eS^i celui de tous les capitaines de Farmée d^Orient, qui avait le plus de réputation ; Desaix seul pouvait balancer sa renommée et lui disputer la confiance des troupes.

L^installation de Kléber fut pendant quelques jours une suite de solennités. Il adressa aux Français et aux Egyptiens plusieurs proclamations dans lesquelles il manifestait Tintention de suivre la politique tolérante de son prédécesseur. Il tint si bien parole, que le divan et le peuple ne le virent plus quWec une sorte de vénération. Au respect que lui attiraient ses qualités personnelles, il faut joindre celui qui , en Orient , accompagne le

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luxe et la magnificeDce. Klëber sVavîroiuiii de toute la pompe asiatique et exigea des ha— bitans les honneurs que Ton rendait aux bey s. 11 se fit escorter d^une double rangée de ka— houas (bâtonniers ) qui le précédaient, criant en arabe : <c Voilà le sultan , commaJadant en » chef! Musulmans! prosternez^you^. » Alors les passaus sMnclinaient en croisant les mains sur la poitrine , et ceux qui étaient nx0ntés sur des mulets ou sur des ânes devaient en descendre pour se prosterner. Cest par-)à qu'il imposa à la multitude.

La première pensée du nouveau général en chef fut de chercher à réaliser les projets de Bonaparte relativement au bien-élre des troupes. Les diverses branches du service étaient en proie à toutes sortes d^exactions ; jusque-là le besoin sans cesse renaissant de combattre avait tait négliger un peu le soin d^admimstrer 9 et les spéculateurs s^engraissaient des priva-tions du soldat. Kléber poursuivait les abus

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ay^c perséyétànce et diâlia rigoureuseïncnt lç3 malversations. La fabrication du pain fut soumise à Te jamen le plus sévère ; les hôpi- Umi^ et les can tonnemens éprouvèrent de nombreuses aigéliorations. Un agent français , qui UY^it fr^appé une contribution illicite de 76,000 francs , convaincu de ce crime au milieu du ^i.yai;! de Rosette, est obligé de restituer la soiame aux hahltans , et meurt fusillé sur la place publique. Kléber porta aussi un œil vigilant sur Fétat des fortifications, et accéléra f^n même temps rapprovisionnemejit des ma— gasins. Il semblait tout préparer pour une campagne , et cependant il n'aspirait en secfet qu'à rouvrir à Parmée le chemin de la France.

Ce désir se montra assez clairement dans la harangue qu^il adressa aux troupes le !«' vendémiaire an VIII, jour anniversaire de la fondation de la république. Voici sa péroraison :

« Vos drapeaux , braves compagnons d^ar-

a mes , se courbent sous le poids des lauriers , » et tant de travaux demandent un prix.

» Encore un moment de persévérance, vous » êtes près d^atteindre et d^obtenir Tun et » Pautre. Encore un moment, et vous don* » nerez au monde une paix durable après )> Favoir combattu. »

Les fêtes de ee grand jour furent encore plus pompeuses que les années précédentes.

Le peuple et Farmée jouissaient dans le Delta d^un repos que troublaient à peine les indices de Forage qui couvait en Syrie ; vers la même époque les Mameloucks avaient fait encore une tentative dans la Haute-Egypte ; on va voir quelle en fut Fissue.

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