CHAPITRE III
Débarquement. — Prise d'Alexandrie.
(An VI. — 1798.)
Le moment était yenu où le général en chef pouvait révéler ses vastes projets aux braves chargés de les faire réussir. Lorsque la cité bâtie par Alexandre se montra dans Téloignement, une proclamation distribuée sur les vaisseaux apprit aux soldats à quelles hautes destinées ils étaient appelés. Bonaparte ne leur cachait pas que les fatigues séraie^it grandes et les périls nombreux : il connaissait les Français , c^était lemr annoncer des fêtes.
Comme Famitié des vaincus peut seule assurer les conquêtes , il leur recommandait surtout de respecter les coutumes et même les préjugés
des indigènes : <( Les peuples avec lesquels 1» nous allons vivre sont Mahométans ; leur » premier article de foi est celui-ci : // n^y a » pas (T autre Dieu que Dieuj et Mahomel est » son prophète. Ne les contrariez pas ; agissez )> avec eux comme vous avèzagi avecles Juifs, » avec les Italiens ; ayez des égards pour leurs u muphtis et leurs imans comme vous en avez )> eu pour les rabbins et les évéques ; ayez » pour les cérémonies que prescrit T Aleoran , » pour les mosquées , la même tolérance que » vous avez eue pour les couvens , les syna- » gogueS) pour la religion de Moïse et celle » de Jésus-Christ. )> Bonaparte ûi en même temps publier des peines très-sévères contre le viol et le pillage 9 mesure doutant plus obli-* gée, que Parmée entrait dans un pays où les femmes sont esclaves , et qu^elle avait affaire à des ennemis qui presque tous vivent de ra* pine et de brigandage.
Cependant la flotte se déployait et jetait
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Tancre à trois lieues de la côte. On vit bientôt arriver à bord, sur un bâtiment léger , le consul de France à Alexandrie et son drogman, qui donnèrent des renseignemens positifs touchant la situation de TEgypte. Le général en cbefapprend que, trois jours auparavant, une flotte anglaise s^est présentée devant Alezan*» drie, et qu^après avoir prévenu les habitans de Tattaque dont ils sont menacés , elle a continué sa route pour chercher la flotte française. La ville est sur ses gardes ; des soldats accourent de divers côtés ; tout annonce le projet d'une vigoureuse défense.
A ces nouvelles , Bonaparte juge que les momens sont précieux ; il ordonne le débarquement. La mer était houleuse, et les flots soulevés par les vents se brisaient avec fureur contre les récifs dont la côte est bordée ; la distance où les vaisseaux de guerre avaient jeté Fancre livrait à elles-mêmes les embarca-tions; ces obstacles n^arrétèrent point des
hommes habitués à mépriser tous les dangers et impatiens de toucher la terre promise à leur courage.
Bonaparte , un des premiers , quitte le vaisseau amiral et prend place dans une galère.
Aussitôt officiers et soldats remplissent confusément une multitude de canots qui luttent contre le courroux de la mer. En cet instant, on signale une voile , « Fortune , mVbandon- » neras-tu ? s'écrie Bonaparte. Quoi , seule- » ment cinq jours ! » Ce n'était pas là que la Fortune devait Tabandonner : le bâtiment signalé était une frégate française qui arrivait
de Malte.
Trois mille %vji cents hommes des divisions
Menou,Bon et Kléber, prirent terre au milieu de la nuit, près du Marabou, à une lieue et demie d'Alexandrie. On marche incontinent sur la cité moderne à travers les débris de l'ancienne ; les premières lueurs du jour laissent entrevoir la colonne de Pompée.
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Cette colonne qui se trouvait jadis dans Penceinte de la ville peut avoir cent dix pieds de hauteur ; le fut qui a neuf pieds de diamètre et près de soixante pieds de long^ est d'un seul morceau. Ce monument en granit rouge figure parmi les restes les plus pr^ieux de Fantiquité.
Un grand nombre d'Arabes viennent escar* moucher avec notre avant-garde; quoique leur aspect soit étrangement hideux 9 nos soldats n'éprouvent d'autre sentiment que le désir de se mesurer avec eux ; quelques coups de fusil sont tirés de part et d'autre. Après cet essai, les ennemis s'enfoncent dans le désert de toute la vitesse de leurs chevaux.
Alexandrie ne présente au premier aspect d'autre défense que de vieux murs flanqués de quelques tours ; mats à mesure qu'on approche , on découvre de nouvelles murailles qii^environnent des fossés.
A peu de distance de la place , Bonaparte 6t
faire haltè. U se disposait à parlementer^ quand tout^à-coup des cris horribles et le fracas du canon lui firent connaître la réception àlaqùeUe il devaits^attendre. On manquait d^artilleriepour pouvoir répondre sur le même ton. LWdre d^escalader les murs est donné, la charge est battue ; généraux et soldats rivalisent de courage. Kléber , sous le feu meurtrier, montre à ses grenadiers Tendroit où ils doivent monter; une balle le frappe à la tète et le renverse ; sa chute double Fardeur des soldats; brûlant de le venger , ils s^élancent sur les échelles , et bientôt on voit flotter les drapeaux de la république au sonimet des remparts. Sur ces entrefaites, le général Bon enfonçait à gauche la porte de Rosette, tandis que le général Menou forçait à droite un autre point , et entrait le premier dans la ville après avoir reçu six blessures. Épouvantés de tant d^audace, les Alexandrins fuient en désordre dans toutes les directions.
Bonaparte avait commandé aux troupes de ne point s^engager dans les rues ; mais les soldats se. laissèrent emporter par leur ardeur , et ce quMl avait prévu arriva. Du :haut des maisons on fit pleuvoir sur eux des pierres, des meubles même, tout ce qui s^ofi&it à la rage des assiégés.
La générale rappela les Français aux diflFérens postes qui leur avaient été assignés sur les murs de la ville.
Un parlementaire est alors envoyé au gouverneur et aux principaux habitans d'Alexandrie. Le général leur promet que leurs biens, leur religion , leur liberté seront respectés. Il les assure que les Français sont les meiUeurs amis de la Sublime Porte, et qu'ils n'ont mis le pied en Egypte que pour délivrer les Egyptiens du joug des Mameloucks. Ces raisons, et plus encore, sans doute, la crainte des dangers où les exposerait une trop longue résistance , décidèrent les habitans à se rendre.
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Les imans , les chérifs et autres chefs du peuple Tinrent présenter leur soumission à Bonaparte, qui les reçut avec la plus grande bienveillance ; il leur promit sa protection j son amitié , en retour de leiu'zèle.
Pendant cette journée et la suivante, la mer étant devenue plus tranquille , le reste de Parmée acheva paisiblement de débarquer.
Bonaparte , pressé d^organiser le gouvernement d^ Alexandrie , appela près de lui le gouverneur turc Coraïm et les autres membres des autorités de la ville. Il leur demanda s^ils voulaient jurer amitié aux Français. Sur leur réponse affirmative , il les continua dans leurs fonctions et leur remit , pour être distribuée à leurs administrés , la proclamation suivante en langue arabe , imprimée avec des caractères apportés de France :
« Depuis trop long-^temps les beys qui » gouvernent TEgypte insultent à la nation » française , et couvrent les négocians d^ava-
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» nies : Pheure de leur châtiment est arrivée.
n Depuis trop long-temps ce ramassis d^es- >» claves achetés dans le Caucase et la Géorgie » tyrannisent la plus belle partie du monde ; I» mais Dieu y dé qui dépend tout , a ordonné » que leur empire finit.
» Peuples de FÉgypte) on tous dira que je » suis veau pour détruire votre religion ; ne » le croyez pas : répondez que je viens res-« )> tituer vos droits , puilir les usurpateurs , et » que je respecte y plus que les Mameloucks , » Dieu, son prophète et le Koran.
» Dites** leur que tous les hommes sont » égaux devant Dieu : la sagesse y les talens et » les vertus mettent seuls de la différence u entre eux.
» Or y quelle sagesse , quels talens y quelles » vertus distinguent les Mameloucks, pour )» qu^ils aient exclusivement tout ce qui rend » la vie aimable et douce ?
» Y a--t-^il une belle terre : elle appartient
3!l EXPEDITION
» aux Mameloucks. Y a-t-il une belle esclave ^ » un beau cheval, une belle maison : cela 9) appartient aux Mameloucks.
)> Si TEgy pte est leur ferme , qu^ils montrent i> le bail que Dieu leur en a fait. Mais Dieu » est juste et miséricordieux pour le peuple ; w tous les Egyptiens sont appelés à gérer » toutes les places : que les plus images ^ les » plus instruits , les plus vertueux gouvernent , ». et le peuple sera heureux.
» Il y avait jadis parmi vous de grandes » villes , de grands canaux , un grand com- » merce: qui a tout détruit , si ce nVst Fava- )i rice , les injustices et la tyrannie des Mail meloucks?
M Cadhys , cheykhs , imans , tchorbadjys , » dites au peuple que nous sommes aussi de » vrais musulmans. N^est-ce pas nous qui » avons détruit le pape y qui disait qu^il fal- » lait faire la guerre aux musulmans ? N^est- » ce pas nous qui avons détruit les chevaliers
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» de Malte, paitie ({Ue des iti^erisés croyaient ») que Dieu voulait qu^ils fissent la guerre aux n Musulmans ? N^est - ce pas nous qui avons » été dans tous lei9 temps les amis du Grand- » Seigneur. ( que Dieu accomplisse ses dés- » seias ) , et Pennemi dé ses énnemisu ? Les » Mameloucks au contraire ne se sont-ils pas » toujours* révoltés coiitre l^atitdrité du Grand- » Seigiaenr , qùHls méconnaissent encore ? ils » ne font que leurs caprices.
» Trois foie hedteux ceux qui seront avec » nous !, ils prQspèreront dans leur fortuné w et leur rang. Heureux ceux qui seront neu- )) très ! Us auront le temps de nous cdbnaitré » et ils se rangeront avec nous»
» MMs malheur^ trois fois malheur, à cent I» qui s^'armepbnt pour les Mameloucks , et )> combattront contre noiis : il n^ atira fias )> d^espéranoe potit ^ux ; ils périroiit.
)» ARTr. 1. Tous les Villages , situés dans » tm raydn de trois lieues des eiidroits du
». passera Parmee , enverront une députa- » tion au général commandant les troupes j » pour le prévenir qu'ils sont dans Tobéis- I» sance et qu'ils ont arboré le drapeau de » Parniée.
» 2. Tous les villages qui prendraient les » armes contre Farmée seront brûlés.
» 3. Tous les villages qui se seront soumis )i à Parmée, mettront, avec le pavillon du » Grand-Seigneur notre ami, celui de Tarmée.
» 4. Les cheykhs feront mettre les scellés » sur les biens , maisons , propriétés , qui ap- » partiennent aux MameloucVs , et auront » soin que rien ne soit détourné.
i> 5. Les cheykhs, les cadhys et les imans » conserveront les fonctions de leurs places ; i> chaque habitant restera chez lui et les » prières continueront comme à l'ordinaire.
» Chacun remerciera Dieu de la destruction )> des Mameloucks et criera : Gloire au sultan, n gloire à Farmée française son amie ! malé--
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)i diction aux Mameloucks et bonheur au » peuple d^Egypte ! »
Cette proclamation acheva de calmer les esprits et d^établir la confiance : la maison de Bonaparte était toujours remplie des principaux habitans de la ville ; il les traitait dans le goût oriental et se servait de leur stjrle pompeux et métaphorique ; on aurait dit quMl avait toujours vécu avec eux. Plusieurs chefs arabes même vinrent à lui et lui jurèrent alliance, mais quelques jours après, dans le désert , nos soldats apprirent ce que c^est qu^un pacte avec des Arabes !
Alexandrie a été une des cités les plus florissantes de TEgypte : elle comptait trois cents mille habitans et servait d'entrepôt au commerce de cette partie de FOrient; combien elle est déchue de sa splendeur première ï ses deux ports sont encore fréquentés par de nombreux vaisseaux ; mais la nouvelle ville ,
construite avec les débris de Pancienne, ren-
ferme à peiné dix mille âmes. Les rues en sont étroites et obscures; les maisons, dans lesquelles on ne p^ut guère entrer sans baisser la tête , ressemblent à des colombiers. Tout , dans Alexandrie , a un air dé mélancolie et de tristesse profonde. « LTEurope et sa gaieté, » dit Denon , ne me fut rappelée que par le )) bruit et Tactivité des moineaux. Je ne re- » eonnus plus le: chien, cet ami de Thomme, » ce compagnon fidèle et généreux , ce cour- II tisaù gai et loyal ; ici , sombre , égoïste , » étranger à Fhôte dont il habite le toit^ isolé » sans cesser d^être esclave , il méconnaît ce- M Itil dont il défend encore Pasile , et sans M horreur il en dévore la dépouille. » Ainsi , la condition humaine répand sort influence sur tout ce ^qui l'environne.
La prise d'Alexandrie n'avait coûté que quarante soldats ou officiers français. Bonaparte^ les fît enterrer avec tous les honneurs militaires , au pied de la colonne de Pompée , et
ordonna que leurs noms seraient gravés sur le fût de ce mçnunient. La cérémome eut lieu en présence de toute Tarmée et la remplit dVnthousiasme et d^amour pour un chef qui récompensait le mérite jusque dànsla tombe.
Kléber , que sa blessure rendait incapable de se mettre en campagne, fut investi du commandement militaire de la place. Bonaparte songea aussi à mettre la flotte en sûreté: comme le port d^ Alexandrie ne pouvait recevoir que des bâtimens de moyenne grandeur, Tamiral Brueys eut ordre d^aller à Aboukir débarquer Fartillerie , et d^ stationner seulement dans le cas où les vaisseaux pourraient sVmbosser d^une manière assez avantageuse pour se défendre contre des forces supérieures ; dans le cas contraire , il devait sans délai faire voile pour Corfou. Par quelle étrange fatalité ces ordres ne furent-ils point remplis !
Après avoir pris ces mesures , le général en
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chef ne songea plus qu^à se porter à la rencontre des ennemis. Mais avant de le suivre dans cette marche laborieuse , il est utile de jeter un coup-d^œil rapide sur la contrée que ]es Français sont appelés à conquérir et sur lés peuples qu^ils vont combattre.