CHAPITRE IV
Idée générale de l'Egypte.
L'Egypte propremeot dite ne se compose que des bords du Nil et de ceux des canaux et lacs que ce fleuve alimente. Là seulement se trouvent des champs de la plus étonnante fertilité , des villes et des villages nombreux. Là, furent Thèbes, Memphis, Hermopolis, Antinoë , ApoUinopolis et plusieurs autres cités y jadis célèbres , dont les ruines attestent encore Tancietine splendeur. Ces champs, ces habitations , ces débris entassés dans la haute Egypte, sur une largeur de quatre ou cinq lieues à droite et à gauche du Nil , forment une botdure animée qui semble encaisser ce beau fleuve. Au-delà c'est le désert , c'est une
mer de sable dont Puniformité n^est rompue que par quelques tentes de Bédouins et par quelques puits sçmés de loin en loin. Dans sa partie supérieure, le Nil alimente un grand nombre de canaux et de petits lacs qui s^éloignent peu du lit paternel. En approchant de la Méditerranée, il se divise, et va se jeter dans la mer par plusieurs boiiches et une multitude de conduits, en sorte que, sur les eiurtes , il reisèmble assez à unarbre dont les nombreuses r^oines plongeraient dans la mer, M àoiit le troi]fC élevé produirait un feuillage épiais , mais de peu d^étepdiie. Le dable envahisseur du désert rétrécit chaque' joiur cette ^bande fertile , que eultive une race d^esplaves ^Mi profit d^une raoe de' tJrr^ms•^ » • . Dépiiis la conquête^ de liSgj^p te par Sélim I^% •au seizième. siècle, ce pa^s est gouverik^ par des{>ach9S,âuxquelsle sukaâ adjoignit tingtquatre beys^OfU' princes, choisis 'papmi'> les miciens dominateurs. Leui* missioi» 'dans' le
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principe devait se borner à aider le délègue turc dapsVadministr^tiQn intérieure de la contrée ; mais peu à peu ils reprirent toute leur autorité ^ et bientôt les pachas n^euirent que Fombre du pouvoir. A Tépoqucoùles Français entrèrent en Egypte ^ les beys Mourad et Ibrahim étisiient les plus éminens de leur caste y et entretenaient seuls plqs de milices que tous le3 autres beys ensemble. Ibrahim élait plus pgrticulièremeiit occupé des affaires civiles ; Mourad avait le départenieot de la guerre :
citait un homme actif, audacieux, plein de cpnfianpe dan3 ses projets et de mépris pour ses a^ye^saires. Quelque^ succès militaires justifiaient son orgueil et Tavaient mis en grande renommée pirmi les siens. Les Français eurent souvent à lie combattre et plus souvent aie
pourswvre.
]Les beys administraient le pays par des iniejadani^ choisis ,- presque tous , parmi les Goph*tes , race d^hommesqu^on s^accor de a regarder
comme un reste des habitans primitifs de TEgypte. Leur constitution physique a en effet de singuliers rapports avec celle des anciens Egyptiens, et ils ont conserve dans leur langue plusieurs mots de Fidiome de leurs ancêtres.
LesCophtes, dont le nombre peut être évalué à quinze mille environ, forment une classe à part et professent la religion chrétienne. On sMtonnera que des chefs musulmans déléguassent à des chrétiens une partie de Pautorité administrative ; mais cette surprise cessera si Fou réfléchit que les Cophtes étaient à peu près les seuls habitans deFEgypte qui connussent Fécrîture et le calcul : chargés depuis un temps imméiïlorial des comptes du pays , ils avaient soin de les rendre inintelligibles pour tout autre que pour eux et de tenir ainsi dans leur dépendance leurs maîtres eux-mêmes.
Ils se servent pour écrire de caractères qui ont une grande analogie avec les anciens caractères grecs.
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Abrutie par Tesclavage , la population agricole de cette contrée est livrée à mille supers-
titions difiPérentes. Sa lâcheté est égale à son avarice. Les Egyptiens emploient tous les moyens pour gagner de Pargent ; mais la crainte d^étre dépouillés par les Mameloucks fait que même les plus riches affectent Papparence de la misère. Les arts , amis de la liberté , leur sont inconnus. 11 est difficile de voir une terre plus fertile et un peuple plus misérable. Les maisons «ont d^un peu de boue ; une natte de paille et deux ou trois pots de terre composent tout Je mobilier. Dans les villages on ne connaît pas même une paire de ciseaux.
Continuellement pillés et outragés , les Egyptiens souffrent les traitemens les plus douloureux et les plus iniques avec une étrange impassibilité; ils se résignent flegmatiquement, avec ces mots : ^illah Kérim .' ( à la volonté de Dieu )• A la tête de chaque village se trouvent des
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sçheicks dont Pautorité repose principalement sur Tapcienneté 4e leu|:s. familles , oji^ Petiendae de leurs possessions* L^ plus grands dangers sont attachés à cett^ notabilité ; car les tyrans armés de FEgy^pte rendent presqu^e toujours les sçheicks responsables des révoUes de leurs subordonnés, et des lenteurs apporltées .dans Tacquittement du miry ou contributions territoriales.
. La perception de cet impi6tse fait aveclVp*pareil la plus menaçant. Les inteo^dans parcourbent chaque canton escortés, d^une milice nombreuse, et ne quittent un l?eu qu^après axoir reçu la totalité du droite 3e uoyxris^aot jusque-là, eux et leurs troppes, aux dépens deila population, et ei^erçant toute espèce de violences. Jamais, sans ce^i mesures énergique, OUB^obtienidrait rien des habitaus ; il n^.est sorte de înoyiéos ingénieux qu^ils n^inventent pour retarder d^un moment le dessaisissement de leur argent , et cela rappelle ce que Diodore de
Sicile disait des Egyptiens , qu^ils se croyaient dupes de payer ce qu^ils devaient , ayant d'être battus pour y être contraints.
Les Mameloucks , voilà sinon tes légitimes ^ du moins les véritables propriétaires, les maîtres de VEgypte. Ce sont des esclaves de toutes les nations , notamment de la Géorgie et de la Circassie , achetés par les beys , doût ils composent la milice , et qui la plupart ont eux-mêmes été Mameloucks. Leur éducation se borne à savoir le Roran par cœur , à parler les principales langues de POrient , et à être excellens cavaliers. Dès qu'ils sont en âge de porter les armes , ils reçoivent ponr leur etttretien la propriété de quelque village avec ses habitans qu'ils accablent de mauvais traitemens, pour augmenter le revenu qu'ils retirent de leurs travaux. Parfois il arrive que ces malheuretix^/ZoA^ (paysans esclaves) , réduits au désespoir, abandonnent eh masse leurs chaumières et s'enfuient dans le désert. Ra-*
menés par la faim , ils attaquent et pillent les habitations qui se trouvent à leur portée ; puis ils se retirent de nouveau, pour revenir quand ils ont consommé les fruits de leur expédition. Cest surtout à cette cause qu^on attribue la dépopulation croissante de l^gjpte. Les Mameloucks sont intrépides, et toujours parfaitement montés et armes. « Ils formels raient la meilleure cavalerie du monde , dit » Bonaparte , s^ils pouvaient être assujettis à » la discipline européenne. »
Mais comme dans leurs démêlés, ils n^ont guère affaire qu^à des paysans mutinés , ou à des hordes vagabondes d^ Arabes, toute leur tactique consiste à fondre impétueusement sur les masses ennemies; ils n^observent même aucun ensemble dans ces charges où chaque assaillant semble agir pour son propre compte. La bonté de leurs chevaux et de leurs armes suffit pour leur assurer Pavantage sur des bandes inhaniles : devant une infanterie expé-
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rimeiitéé cette supériorité devait disparaître. Les Arabes sont de tous les peuples connus les plus indépen dans et les plus enclins au vol. Ils habitent le désert sous des tentes qu^ils transportent rapidement d^un point à un autre, suivant leurs besoins ou leurs caprices. Ils se divisent en tribus qui ne reconnaissent entre elles aucune supériorité. Ces tribus sont au nombre d'environ soixante : elles peuvent former en tout cent vingt mille âmes sur lesquelles vingt mille cavalier3 sont toujours en activité. Tout ce qui n'est pas de sa tribu et qui possède quelque chose à sa convenance, est ennemi né de TArabe. Egyptiens, Mameloucks, voyageurs , Arabes même des autres tribus, ont également à redouter sa rencontre et ses entreprises. Toujours errant, étranger à la signification du mot patrie y il, se précipite sur les habitations , sur les caravanes , les attaque , les pille et disparait rapidement pour aller à quelques lieues plus loin recommencer ses dé-
prédations^ On les a yus j après avoir chargé nos guerriers, leur proposer de s'unir à eux pour fondre sur les Mâmeloucks , sous condition de partager le butin. Us aiment tant cette yie errante et 'aventureuse ^ qu'on n'a jamais pu les déterminer à venir habiter les. villes, ou les bords du Nil , sur lesquels oti leur a souvent offert des habitations et des chanips fertiles. Ils méprisent même souverainement les Egyptiens qui cultivent les terres. L'audace des Arabes ne peut être comparée qu'à leur sobviété. Un pain noir, du lait, quelques dattes, voilà leur existence. Leurs principales richesses consistent en troupeaux , en chameaux j dromadaires et surtout en coursiers dont l'agilité sert merveilleusement les penchans de leurs maîtres. On sait combien les Arabes se passionnent ppur leurs chevaux, et avec quel soin ils président à leur éducation. Ils les habituent à fuit au moindre mouvement, à s'arrêter court au milieu d'utie* course rapide, et à disparaître
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dé nouveau comme réclair. Le Bédouin se tient verticalement à cheval : ses armes sont , outre les armes à feu, le javelot, la lance et le sabre; il s^en sert avec une étonnante dextérité. On peut facilement se faire une idée du sort des Egyptiens , placés entre Foppression des Mameloucks et la rapacité des Arabes. Les Français s^annonçaient comme des vengeurs et des libérateurs; mais telle est Faction d^une longue servitude , qu^elle émousse le sentiment delà vengeance et jusqu^au goût de la liberté.
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