‹ Histoire de l'expédition d'Egypte et de SyrieChapitre 5 sur 32 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

IVpdrt d'Wexaudrie. -^ Marche daii^ le désert. —

A^ire de ClielMnei».

(An VL — 1798.)

UoKGAiffSATioif du gu u f cn ieBiCBt provisoire était à peine terminée ^ qae Bonaparte résolut de qaitter Alexandrie ponr pénétrer dans Fintérienr de l'^gj'pte. II se dirigea sur le Caire* Diaprés nne ancienne tradition , répandue parmi les Musulmans , la prise de cette capitale assurait au yainqueur la possession de toute l'Egypte , et cVtait là que les beys avaient établi le centre de leur domination.

Le succès de Pexpédition devait donc avoir le double résultat de prévenir les préparatifs de Fennemi et de frapper rimagination d^un

peuple superstitieux. Axissi Bonaparte , habile appréciateur du temps et des causes morales , préféra-l-il prendre le chemin le plus court maigre les difficultés qu^il présentait ; et , laissant la route de Rosette ^ il fit suivre à Farmée celle qui passe par Damanhour. Cétait lui donner un avant-<-goût du désert.

L'avant^-garde , sous les ordres du général Desaix , partit d^ Alexandrie dans la nuit du 5 au4 jitiMet. ËUe se composait de quatre mille six cents hommes 9 dont cent soixante de cava-* lerie^ hussards et dragons. Après cinq heures de marche dans des sables arides , elle arriva «près de deux puits récemment comblés. On les nettoja sur-le-champ ; mais leur eau sau* màtre et fangeuse^ distribuée avec parcimonie, fut loin de pouvoir suffire aux besoins des soldats.

Cette division fut suivie de celles des géné*raux Régnier, Bon et Menou. Le général en chef, parti d^ Alexandrie le 9 , arriva le 10 à

Damanhour , où Parmée se trouva réunie après avoir parcouru le même espace avec les mêmes souffrances.

Une marche de quinze lieues sur un sable stérile et brûlant apprit aux Français que cette contrée leur offrirait des obstacles et des périls plus redoutables que ceux qu^ils étaient venus y chercher. Espérant trouver, comme dans leurs campagnes d^Europe , des villages et des habitations pourvus de vivres et de rafraîchissemens, ils s^étaient débarrassés, dès la première journée, du biscuit et de Teau dont on les avait chargés pour quatre jours. « Nous couchons ce soir à Béda , à Birket , etc. i> , se disaient-ils entre eux pour s^encourager à la marche ; leur étonnement était grand de trouver deux ou trois huttes sans une arïie.

Bientôt ils eurent à endurer les tourmens delà faim et ceux de la soif plus terribles encore. Plusieurs y succombèrent. Un phénomène inconnu dans nos climats réalisa pourParmée

D^EGYPTE* 5il

les tortures auxquelles la Fable a condamne Tantale, Par un singulier effet de lumière,. on croyait voir devant soi un lac immense où se réfléchissaient les monticules de sahle et toutes les aspérités du sol. LUllusion du mirage est telle qu^on s^ trompe la dixième fois aussi bien que la première. Comme cMtait principalement dans la matinée que ce phénomène avait lieu , nos soldats j épuisés de fatigue , faisaient de nouveaux efforts, pressaient leur marche et ne la ralentissaient enfin , que quand le soleil , dans toute sa force , avait fait disparaître les eaux imaginaires dans lesquelles ils avaient cru éteindre la soif qui les dévorait. Le sable était comme enflammé ; cVtait un égal supplice de s^arrêter ou de se mouvoir sur ce brasier ardent; les pieds des soldats étaient ensanglantés , et leurs corps étouffaient sous des vêtemens de laine. La nuit qui partout ailleurs verse roubli des peines n'apportait pour eux qu'un changement de tour mens.;

le sol se couvrait d^une rosée froide qui gla*çait leurs membres et semblait pénétrer jusque . dans les os ; ces variations extrêmes de la tetnpérature ne pouvaient manquer d'engendrer des maladies ; bientôt se déclara Fophtalmie , ce fléau permanent de PEgypte.

Au milieu de tant de souffrances et de fatigues , nos guerriers conservèrent néanmoins rinsouciance et la gaieté qui les a toujours caractérisés. Dans ces déserts , comme sous le climat riant de Fltalie, ils égayaient leurs marches par des plaisanteries et des chansons. Les uns , pour prix de leum travaux ^ n'ambitionnaient que la possession du sérail de Mourad-Bey ; d'autres ne réclamaient, pour la part du butin futur, que le chameau blanc sur lequel , disait-on , ce chef des Mameloucks emportait d^immenses trésors ; d'autres encore voulaient aller voir, à la Mecque , le tombeau de Mahomet suspendu en l'air par une pierre d'aimant. Ceux qui , dans leurs garnisons d'Eu-

rope j avaient lu quelques contes ou fables asiatiques ^ réunissaient toujours un nombreux auditoire. Cœnbien.de fois les merveilleux récits de Dinazarde^ estropiés, confondus « commentes de la manière la plus comique , nWt-ils pas- excité de brujans éclats de rire qui se perdaient promptement dans le vaste silence d^une solitude sans écho ^ après avoir fait tressaillir quelque savant de Texpédition plongé dans ses rêveries ! Il faut avoir été soldat pour se faire une idée du charme des narrations de bivouac.

Mais le plus grand péril de cette arentu* reuse traversée consistait dans les surprises soudaines des Arabes. Malheur aux trainéurs qui â^isolaient seulement décent pas! Ils étaient enlevés avec une vélocité extraordinaire , et la mort était presque toujours le prix de leur imprudence. Ainsi périrent Miréur et Galois , officiers de distinction. Le sort de Padjoint d^état-majorDesnanots (parent du célèbre na-

luraliste Lacépède ) est encore plus digne de pitié. Saisi presque au milieu d^une deseolonnes en marche , en traversant un ravin desséché , on traite de sa rançon ; les Arabes sVn disputent le partage et vont en venir aux mains ; leur chef, pour terminer le différend, s'approche du malheureux jeune homme , lui brûle là cervelle et renvoie aux Français le prix de, la rançon. Singulière alliance d'honneur et de férocité !

Le général en chef lui-même faillit d'être enlevé par ces pirates du désert* Un monticule de sable le déroba ^ comme il était presque seul , à la vue d'une de leurs hordes. Ce fut à cette occasion qu'il dit en riant : n II n'est pas » écrit là-haut que je doive être pris par les » Arabes. » Ainsi perçait déjà son penchant pour le fatalisme dont U professa depuis la doctrine assez ouvertement. Un autre héros , Charles XII , satisfit à J'humanité par la même faiblesse.

D^KGYPTB. 57

Pendant que le gros de Tarmée se portait sur Damanhour , le général Dugua s*emparait de Rosette , et ouvrait à la flottille française la libre entrée du Nil. Le chef de division Perrée qui la commandait reçut ordre de lui faire suivre les mouvemens de Parmée. Rama»nieh était le point de jonction des deux routes, et le rendez-vous des forces destinées à agir contre le Caire. Lorsqu^au sortir du désert, les troupes aperçurent les bords du fleuve bienfaiteur de TEgypte, un cri de joie sVleva : il est impossible de décrire les sensations qu^elles éprouvèrent à Taspect d^une nature pleine de force et de vie. LUnondation avait engraissé le sol, et de riches moissons bordant les deux rives dû Nil semblaient une broderie d'^or. Le premier mouvement des soldats fut de se précipiter dans le fleuve sans même se déshabiller ; ils s^enivrèrent à longs traits d^une eau délicieuse.

Ce fut le 12 juillet , à Ramanieh , que les

Mameloucks se montrèrent aux troupes françaises pour la première fois. Cette rencontre fut marquée par un exploit qui rappelle les temps chevaleresques où deux guerriers se défiaient et combattaient en présence des armées immobiles. Vingt dragons marchaient en avant-garde. Des Mameloucks parcouraient la plaine en éclaireurs sans trop s'approcher. Vnn dVux plus hardi , d^une taille gigantesque, monté sur un cheval superbe, vint défier les Français jusqu^à portée du pistolet. « Qui » veut aller chercher ce beau cheval? » dit le chef d^ dragons : Ramorel , jeune homme à peine âgé de seize ans, s^élance avec rapidité. Ses compagnons , par un sentiment de délica* tesse inhérent au caractère français , s'arrêtèrent aussitôt. Après quelques minutes de combat, Ramorel vainqueur revint présenter à son officier le cheval et le magnifique sabre de damas qui avaient appartenu à son adversaire. En même temps sMtait formé un groupe

if

d'ecypte- 59

dVnnemis qui menacèrent la division Desaix.

Accueillis par un feu de peloton bien nourri , ils ne tardèrent pas à se dissiper ^ laissant une vingtaine des leurs sur la poussière.

L^armée prit deux jours de repos à fiama^ nteh. Quoique dans un pajrs fertile ^ elle nWait point abondance de vivres. Les villages étaient abandonnés par les habitans, et les troupeaux chassés dans Pintérieur ; les soldats couchaient sur des tas de blé, et, faute de pouvoir le moudre , seraient morts de faim , sans le nombre prodigieux de pastèques, ou melons dVau, que le Nil voit se multiplier sur ses rives , aliment plus propre à rafraîchir le corps qu^à réparef les forces.

Le 14 au soir, Tarmée arriva en vue du village de Chebreis où Tattendaient quatre mille Mameloucks et une multitude d^ Arabes. Le 1 5 les ennemis furent en présence.

L^engagement commença sur le Nil entre la flottille française et celle des beys. Des deux

côtés on combattit avec une extrême opi-*^ niàtreté ; plus de quinze cents coups de canon furent échangés en peu de temps. Les marins égyptiens , plus habitués que les Français à la navigation du Nil, parvinrent, dès le commencement de Faction , à leur enlever trois chaloupes canonnières et une galère. Le chef

de division Perréefut blessé au bras d^un coup de canon. Cependant , par ses bonnes dispo* sitions et son intrépidité, il reprit à Tabor*dage les bâtimens qu^il avait perdus, en coula cinq aux ennemis, brûla plusieurs de leurs chaloupes et mit les autres en fuite. Deux des savans de Texpédition, BerthoUet et Monge , étaient à bord d^un chebeck qui fut continuellement au milieu du feu , et ils prouvèrent, en payant de leur personne , que la science n^exdut pas le courage.

Pendant que cette action se passait sur le Nil, les Mamelouckss^étendaient dans la plaine^ débordaient les ailes et cherchaient un point

D^EGYPTS. 6i

faible pour pénétrer dans les rangs de Pinfan* terie française. Partout les bataillons habile"" ment disposés et flanqués les uns par les autres, leur présentent un front impénétrable. Ils reviennent à la charge à plusieurs reprises et toujours avec une nouvelle fureur : on leur oppose une immobilité meurtrière; un mur de baïonnettes les arrête ; les uns tombent , percés , d'autres périssent par le feu que les fusils tirés à bout portant mettent à leurs vêtemens. On vit de ces Mameloucks, désespérés d'une résistance inattendue , pousser leurs chevaux à reculons pour renverser la barrière contre laquelle ils venaient échouer. Après avoir consumé la journée en efforts impuissans, ils disparurent. Quatre cents des leurs restèrent sur le champ de bataille.

Avant cette affaire , les Mameloucks avaient un souverain mépris pour Tinfanterie européenne qu'ils jugeaient d'après celle du pays. Aussi furent-ils tellement surpris de la préci-

sion avec laquelle les bataïUons manœuvraient que les blesses prisonniers demandèrent si leurs adversaires nVtaîent point liés ensemble. LWmée continua sa marche au milieu de toutes sortes de privations , à travers des vil^ lages déserts et sur un sol presque sans v^ge-* tation alimentaire. Elle arriva le 20 à Werdam. Sur les ruines de ce bourg on trouva des milliers de pigeons et de poules qui restaurèrent un peu les soldats fatiguas de manger des pastèques. Les champs environnans leur fourni* rent aussi du blé , des lentilles et d'autres légumes. Ils se remirent en route ; le Caire notait plus qu'à une petite distance : ils devaient s'en ouvrir les portes par une bataille.

D^JBGYPTB. 63

Page 1