CHAPITRE X
Retour de Bonaparte au Caire. — Lettres du général en chef à la veUve de l'amiral Brueys et au yice->amiral Théyenard ^ après le désastre d'Aboukir.
(An VL— 1798.)
Après avoir refoulé Ibrahim-Bey dans les déserts de la Syrie , vainqueur à Salahieh , Bonaparte était sur le point de reprendre la roule du Caire, lorsqu^à lui se présente un aide-de-camp du général Kléber avec des dépêches d^ Alexandrie. Bonaparte lit , et aucun trouble ne se peint sur son visage; rien ne trahit les émotions de son ame. Ces dépêches contenaient les détails du désastre d^Aboukir; le général en chef apprenait qu^il était désormais isolé de la mère-patrie, et que toutes ses
DEGYPTB- io3
espérances devaient être en lui--méme. Il demeura quelques instans plongé dans ses ré«flexions , et dit ensuite , de Pair le plus calme : a Nous n^avons plus de flotte ; eh bien ! il faut » rester dans ces contrées ou en sortir grands }> comme les anciens ! »
Comme il était impossible que Pévénement fût long-temps secret, Bonaparte le fit connaître sur-le-champ à Tarmée ; il mit dans cette comimunication tant de sécurité, il .en atténua si bien FefiPet par les tableaux de gloire qu^il déroula aux yeux des soldats, et frappa si vivement leur imagination , qu^ils reçurent avec une sorte d^indiiférence la nouvelle dVn désastre qui pouvait leur fermer pour toujours le retour de PEurope.
Mais , si le général en chef afiPectait des dehors tranquilles , il ne sentait pas moins , dans le cœur, une profonde tristesse au souvenir des braves marins qui avaient péri pour Fhonneur du pavillon national ; sa douleur sVpan-
io4 EXPÉDITION
chait dans des lettres particulières ; elle se montra jusque dans les consolations qu^il offrit aux parens des glorieuses victimes. « Les hommes paraissent plus froids et plus égoïstes quHls ne le sont réellement , écrivait-il , quelques jours après la bataille , à la veuve de Pamiral Bruejs. Uon sent, dans cette situation , que , si rien ne nous obligeait à la vie , il vaudrait beaucoup mieux mourir; mais , lorsqu^après cette première pensée , Ton presse ses enfans sur son cœur, des larmes, des sentimens tendres raniment la nature , et Ton vit pour ses enfans : oui , Madame , voyez dès ce premier moment qu^ils ouvrent votre cœur à la mélancolie ; vous pleurerez avec eux, vous élèverez leur enfance, cultiverez leur jeunesse; vous leur parlerez de leur père , de votre douleur , de la perte quVux et la république ont faite. )i Dans une autre lettre au vice-amiral Thévenard , Bonaparte disait : u Votre fils est mort
D^ÉGYPTE. lo5
» d^un coup de canon sur son banc de quart:
* je remplis , citoyen-général , un triste devoir » en vous Tannoncant ; mais il est mort sans » soufirir et avec honneur. C'est la seule con- » solation qui puisse adoucir la douleur d^un » père. Nous sommes tous dévoués à la mort; » quelques jours de vie valent-ils le bonheur » de mourir pour son pays ? Compensent-ils » la douleur de se voir sur un lit , environné » de Pégoïsme d^une nouvelle génération ?
» Valent-ils les dégoûts , les souffrances d^une » longue maladie ? Heureux ceux qui meurent i> sur le champ de bataille ! » Cette mort y qu^enviait Bonaparte ^ elle fut refusée à Napoléon.
On reconnaît , dans ces paroles , l'accent d^une vive émotion j le peuple du Caire et Farmée étaient loin de se douter alors de ce qui se passait dans son ame; car, dans le même temps, il ordonnait des fêtes et fondait des institutions. Nous suivrons ses actions durant
le long séjour quHl fit dans cette capitale y lorsque nous aurons tracé un aperçu rapide des événemens de la Basse-^Egypte > où Tordre des dates nous rappelle.
d'Egypte. 107