LIVRE II. 3i
la crainte d^en venir aux mains , continuât à le poursuivre dans le même ordre. Il n'aurait laissé devant Eugène que de la cavalerie ; sur la route de Moskou , que deux corps de cavalerie I deux d'infanterie et la moitié de la cavalerie irrégulière; le reste de l'armée se serait retiré par la route de Giat à Kaluga. Il aurait pris les mesures nécessaires pour persuader à Napoléon que la grande majorité de l'armée continuait, comme précédemment, à se retirer par la route de Moskou (a). Les troupes opposées à Poniatowski auraient effectué leur retraite par le chemin de traverse qui conduit à Budaiewo. L'on n'aurait montré , sur la route de Giat à Kaluga, que de la cavalerie irrégulière. Toutes ces dispositions se seraient exécutées le jour même de l'évacuation de Giat, s'il avait été possible; le lendemain au plus tard, dans le cas contraire. Pendant la nuit, im corps d'infanterie et un de cavalerie, di^
(a) Ce résultat n'était pas difficile à obtenir, paxsqa'k Witepsk, Napoléon ignora d*abord danfr quelle direction s'éuU re^ré Barlday, quoique toute Tarmée de ce général eût effectué sa retraite dans une seule nuit. A Smolensk , il fut dansi la même ignorance , et nous verrons qii'à Moîaïsk , il fut plu-- «ieurs jours dans le doute sur la direction de la retraite dt Kutu^oL
ceux qui étaient sur la route de Moskôu , auraient pris un chemin de traverse pour se porter à la rencontre de Poniatowski , si ce général, quittant la route de Giat à Kaluga, avait d^à pénétré dans les terres pour y suivre les Russes. Si , au contraire , il était resté en position sur cette route ^ ces troupes se seraient dirigées sur son flanc gauche, ou sur ses derrières, selon la possibilité, de manière à y être rendues de grand matin. Par suite de ces dispositions , presque toute Farniée de Kutusof se serait trouvée établie sur le flanc droit , ou en arrière du flanc droit de Napoléon ^ Au point du jour , Kutusof aurait accablé Poniatowski, avec toutes ses forces , et aurait gagné la route de Moskou le plus promptement possible , pour y attaquer Tarmée française. Les corps qui la composaient, y occupaient ordinairement une étendue de huit à dix lieues , et y marchaient avec une incroyable quantité de voitures de viyres et de bagages ; cette attaque , si elle avait été conduite avec vigueur et résolution , devait être couronnée du succès; du moins était-il impossible que les débuts de la bataille ne fussent pas heureux. Quoi qu'il en soit, vainqueur, Kutusof pouvait se promettre les résultats les plus décisifs ; vaincu , il avait sa retraite assurée
sur Kaluga , et son adversaire contraint de le suivre, n^aurait pu pousser un corps jusqu^à Moskou.
Telle était la marche qu'aurait dû suivre Kutusof; mais s' étant décidé, contre ses intérêts, à attendre que Napoléon Tattaquât , il avait fait on bon choix dans la position de Borodinc.
On peut lui reprocher de n'avoir pas employé assez de troupes pour disputer la première poisition partielle , entre le bois et la Kalotcha ; nul doute qu'il l'eût conservée le 5 , s'il avait employé plus de troupes à la défendre; il aurait ainsi fait perdre une journée à Napoléon , auquel rien n'était plus funeste que les retards dans l'état de pénurie où se trouvait son armée. La disposition des troupes pour la défense de la grande position , qui avait été bonne pendant ia journée du 6 , devint mauvaise par suite des mouvemens opérés dans l'armée française pendant la nuit du 6 au 7. Kutusof éprouva ainsi le plus grave des inconvéniens attachés à la défensive. Les changemens qu'il apporta pendant le commencement de la bataille , à ses dispositions primitives , furent dictés par la nécessité. Son grand mouvement offensif contre
le ce'ïitre de l'armée française était bien conçu , I. 21
mais fut préparé et exécuté avec trop de lenteur. Enfin, la diversion exécutée par Ouwarof , qui fut si utile , l'aurait été beaucoup plu» si ce général , au lieu de se retirer , parce qu'il n'avait pu enfoncer des carrés d'infanterie (a), se fut dirigé aussitôt sur les derrières de l'armée française , en suivant la route de Moskou. Il y aurait jeté le désordre et la confusion parmi cette quantité de convois d'artillerie , de vivres et de bagages qui s'y trouvaient. Sa retraite n'aurait point été aussi périlleuse et aussi difficile que l'on pourrait le supposer , puis<^ que tous les chemins de traverse qui venaient aboutir à la route de Moskou pouvaient le conduire sans obstacles à l'armée russe ; les Français n'occupant sur leurs derrières que cette seule route. Je dois ajouter que Kutusof aurait été battu complètement, sans la valeur et l'oph niâtreté avec laquelle Bagration défendit les redans.
Tandis que les Russes se retiraient sur Moskou, les Français, soumis à de nouvelles privations parce qu'ils n'avaient pu marauder de-
(a) On échoue beaucoup plus souvent qu*on ne réussit dans de semblables attaques contre de bonne infanterie ; ainsi Oawarof deyait s'attendre à ce résultat.