LIVRE IL
prononcé encore ; ils s'étaient donnés comme vainqueurs dans toutes les affaires qui avaient eu lieu depuis le commencement de la campagne; ils n'hésitèrent point à publier qu'ils avaient remporté une nouvelle victoire dans les champs de Borodino. L'annonce d'une telle continuité de succès , suivis de l'abandon d'un si grand nombre de provinces , aurait dans la plupart des pays de l'Europe produit un effet entièrement opposé à celui que les Russes en attendaient ; mais en Russie , où il n'y a que la haute noblesse et le haut clergé qui aient de l'instruction , on trompa facilement le peuple , et l'erreur dans laquelle on le tint fut très-utile. En lui faisant envisager ainsi la retraite de l'armée russe comme une suite de combinaisons nécessitées par la supériorité numérique de l'ennemi , aucunement par la supériorité de son courage , il concluait tout naturellement qu'en augmentant l'armée pour retirer à Napoléon Tavantage du nombre, on l'accablerait facilem^ent, et les sacrifices pour arriver à ce résultat lui devenaient moins pénibles. On chercha surtout à tromper les habitans de Moskou et de Pétersbourg; il y eut dans cette dernière ville salves d'artillerie, illumination, et Te
Deum en actions de grâces de la nouvelle tîctoire (a).
Pour ajouter plus de poids à ce qui fut publié concernant le succès obtenu a Borodino , Alexandre créa Kutusof feld-maréchal-général et lui donna cent mille roubles de gratification; chaque soldat de son armée en reçut cinq (i)^
Napoléon employa une partie de la matinée à parcourir les positions de Farmée russe ; aucun des nombreux champs de bataille qu^il avait visités jusqu'alors n^avait offert un spectacle aussi horrible ; de quelque coté qu'on dirigeât sa vue , c'étaient des cadavres d'honmies et de chevaux , des mourans , des blessés qui poussaient des cris douloureux ; un sol souillé de sang, jonché d'armes de toutes espèces et de débris d'artillerie. Des chevaux blessés erraient seuls au milieu de cette scène de destruction..
{a) Kutusof poussa la (urëcaution jusqu'à tromper les gënëraux qui commandaient les corps d'armée détaches ^ car on ne saurait penser que ce fut par amour-propre qu'il en agit ainsi. Une pareille précaution aurait été une faute impardonnablesi ces généraux n'avaient alors jétë assez éloignés de l'armée de Kutusof pour qu'il y eût indépendance entre leurs qféT9r tions et les siennes. Leur erreur ne pouvait d'ailleurs être que de courte durée.
{b) Le rouble papier équivalait à peu près au franc.