LIVRE II
qui devait avoir pour la Russie , et particulièrement pour Moskou , des suites si funestes , il réunit ses généraux en conseil de guerre dans la matinée du i3 , pour agiter avec eux cette question. Presque tous partagèrent son opinion, et il commença aussitôt à traverser Moskou pour se retirer sur Kolomna. Le même jour il eut une entrevue avec Rostopchin (a) , qu'il instruisit de la résolution qui venait d'être prise; la destruction de Moskou , reconnue utile au salut de la patrie , et qui était déjà préparée , y fut décidée.
Cependant jusqu'au 12, ce qui restait d'habitans dans Moskou avait conservé quelques lueurs d'espérance : aussi l'émigration n'avaitelle existé principalement que parmi la noblesse qui pouvait se retirer dans ses terres, mais peu parmi les autres classes de la société, trompées par Rostopchin ou retenues par la crainte, et dont toute la fortune était dans Moskou. Le 12, on vit arriver un convoi considérable
(a) n régnait entre Kutusof et Rostopchin une inimitié prononcée et bien connue , qui fut augmentée par leur différente manière de voir , relativement à la conduite des opérations militaires. J'ignore quelle cause donna naissance à cette inimitié ; la différence de caractère avait pu contribuer à la faire nattre. Le premier était calme et apathique î le second , violent et impétueux.
34o EXPÉDITION DE RUSSIE.
de blessés , et l'on apprit que Kutusof s'approchait suivi de Napoléon, et avait mandé Rostopchin (a). Dès lors le voile fut déchiré ; l'a-
(û) Rostopchin annonça son absence par la proclamation suivante :
« Je pars demain pour me rendre près de son altesse le prince )> Kutusof, pour prendre , conjointement avec lui , des mesures » pour exterminer nos ennemis.
» Nous renverrons au diable ces hôtes , et nous leur ferons )) rendre l'ame.
» Je reviendrai pour le dîner , et nous mettrons la main à » Tœuvre pour réduire en poudi^e ces perfides. »
La veille il avait publié une proclamation que je crois devoir rapporter aussi ; elle était ainsi conçue : ce Son altesse le prince y> Kutusof, afin de se réunir plus tôt aux troupes qui allaient le » joindre, a quitté Mojaïsk pour venir occuper un endroit >» fortifié , oîi il est probable que l'ennemi ne se présentera pas » de sitôt. On va envoyer au prince quarante-huit canons et » des munitions. Il dit qu'il défendra Moskou jusqu'à la der- » nière goutte de son sang , et qu'il est prêt à se battre , même » dans les rues de cette ville. On a fermé les tribunaux ; mais w que cela ne vous inquiète pas, mes amis ; il faut mettre les » affaires en ordre. Nous n'avons pas besoin de tribunaux » pour faire le procès au scélérat ; si cependant ils me deve- » naicnt nécessaires , je prendrais des jeunes gens de la ville )} et de la campagne. Dans deux ou trois jours je donnerai le » signal. Armez-vous bien de haches et de piques , et si vous w voulez faire mieux , prenez des fourches à trois dents. Le » Français n'est pas plus lourd qu'une gerbe de blé. Demaia » j'irai voir les blessés à l'hôpital de Sainte-Catherine : j'y » ferai dire une messe, et bénir l'eau pour leur prompte guéu rison. Pour moi , je me porte bien ; j'avais mal à un oeil| M mais maintenant ye vois très-bien des deux. »