‹ Histoire de l'expédition de Russie (volume 2)Chapitre 138 sur 174 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

rues, ou attachés à des poteaux, ajoutaient aux horreurs dont l'armée française était environnée. L^on trouva aussi des matières inflammables dans beaucoup de maisons et des pétards dans plusieurs tuyaux de poêles, entr'autres dans ceux deThôtel deRostopchin (i3).

Aussitôt que Napoléon eut acquis la certitude que c'étaient les Russes qui brûlaient eux-mêmes leur capitale , il abandonna les événemens à leur cours naturel. Dans la nuit du 1 5 au 1 6, les incendiaires redoublèrent d'activité et d'audace ; l'incendie fit des progrès effrayans. Le 1 6 au matin, un vent impétueux le rendit presque général. Moskou offrit alors le spectacle d'une mer de flammes agitée par les vents. Une terrasse qui domine la ville , régnait à la hauteur des appartemens qu'occupait Napoléon. De là il pouvait contempler à loisir cet épouvantable spectacle. Il voyait avec douleur la destruction d'une ville sur la possession de laquelle il avait fondé ses espérances ; on l'entendit s'écrier : « Mos- » kou n'est plus ; je perds la récompense que » j'avais promise à ma brave armée! »

Dans les quartiers qui avoisinent le Kremlin, les maisons se touchent comme dans les autres villes d'Europe ; un grand nombre de rues se trouvèrent interceptées par le feu ; Napoléon se

vit exposé à être séparé momentanément de son armée. Il était d'ailleurs incommodé par la chaleur que répandait l'incendie , et une pluie de feu tombait continuellement sur les bâtimens qui se trouvaient dans le Kremlin. Il quitta donc le palais des czars le 1 6 au soir, et fut s'installer dans le château impérial de Péterskoé , qui est situé sur la route de Pétersbourg , à une demi-lieue de la barrière.

Nous avons vu que malgré les précautions prises par Napoléon pour conserver Moskou intact, les soldats , poussés par la faim , s'étaient répandus dans la ville la nuit même qui suivit son arrivée , et avaient commencé à piller (a) ; mais ce pillage n'était point autorisé , on s'y livrait furtivement, l'habitant n'^avait pas été maltraité , et , si la plupart des maisons n'eussent point été désertes , Moskou n'aurait souffert d'autre dommage que celui qu'entraîne nécessairement l'arrivée d'une nombreuse armée ennemie. Les dispositions de Napoléon pour obtenir ce résultat auraient été puissamment secondées par l'intérêt que l'armée avait à la conservation de cette capitale , intérêt qui

{a) H ëtajt difficile d'empêcher qu'on ne s'appropriât ce qui, étant abandonne y semblait n'appartenir à personne.

était Tiyement senti même par les simples soldats. Le désordre suivit d'abord les progrès de riiïcendie , et fut porte à soa comble lorsqu'on sut que cet incendie était l'ouvrage des Russes.

Le soldat devrait ardemment la paix , non pas pour échapper aux dangers, il les bravait gaîment , mais à cause des fatigues et des privations qui excédaient ses forces. Voyant ses espérances, déçues , il ne songea qu'à jouir du présent , ne connut plus de frein , et se livra aux plus grands excès ;.le meurtre excepté , il se permit tout. Un effroyable tumulte succéda bientôt à cette solitude inattendue qui régnait «dans Moskou lorsqu'on y pénétra. On entendait à la fois le pétillement des flammes, l\ifaissément des bâtimens , les cris des animaux qui y avaient été abandonnés, les gémissemens des hàbitans, les imprécations du soldat ivre , disputant aux flammes une partie de leur proie. Le pillage et l'incendie marchaient de front. Tous pillaient 6u achetaient à vil prix les produits du pillage , et l'intérêt réunit plus d'une fois dans le même lieu l'habit brodé du général et l'humble habit du soldat (o). Le jour , des

(a) Cela se reoiarqua suitout dans une cave qui contenait des fourrures précieuses, et n'était pas éloignée du Kremlin»

tourbillons de fiimëe s^élevant de toutes parts ^ formaient un nuage épais qui obscurcissait la lumière du soleil ; la nuit , les flammes , mêlées à ces tourbillons , répandaient au loin une soncibre clarté.

Le sort des habitans qui étaient restés dans Moskou devint affreux ; obligés de fuir leurs maisons embrasées , ils erraient au milieu de cette ville , courbés sous le fardeau de leur» objets les plus précieux , et cherchant un asile. Dans cette situation déplorable , ils se voyaient exposés aux violences du soldat , qui , après les avoir outragés et pillés ^ poussait quelquefois la barbarie jusqu^à les forcer de porter eux-mêmes au camp leur propre dépouille. Le besoin de se secourir mutuellement les porta à se réunir par bandes, qui bivouaquèrent dans dif£ercns endroits (a). Exténués de faim et de fatigues, ils ne vécurent d^abord que des légumes qu'ils trouvèrent dans les jardins. Plus tard , lorsque Tordre fîit rétabli , ils osèrent , poussés par le besoin , s'eiposer à faire avec les soldats des recherches dans les caves (6). Les mar-

(a) Plusieurs de ces bandes bivouaquèrent dans des chan» tiers qui se trouvent sur le bord de la Moskwa.

fb) Les froids rigoureux de Thiver, et les chaleurs excessi- ^ ves de Vite forcent à conserver dans des caves presque tous les

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