LIVRE IV
Si Ton éprouvait quelque soulagement par radoucissement du froid et sous le rapport des subsistances, la continuité des privations, des marches et des bivouacs (a) achevait la dissolution de l'armée , et lui causait des pertes incroyables. Aux maux affreux qui Faccablaient , vint se joindre un mal nouveau, produit par une cause morale. Les hommes trop sensibles , ou qui n'étaient pas doués d'assez d'énergie pour envisager d'un œil stoïque et et les scènes horribles qu'ils avaient sans cesse sous les yeux , et l'avenir effrayant qui les menaçait, éprouvaient un abattement, et quelque fois une aliénation d'esprit qui les conduisait bientôt au tombeau. Un grand nombre de soldats , accablés par les maladies , ou trop affaiblis, jetaient journellement leurs armes; d'mitres s'en débarrassaient conune d'un fardeau funeste. L'indiscipline et l'insubordination faisaient de nouveaux progrès ; peu de jours devaient amener l'entière dissolution de l'armée. A 3Hu>lensk , le nombre des combattans surpassait encore celui de.s militaires isolés; après les combats de Krasnoi , ce fut tout le contraire ,
{a) Le froid y humide pendant le dëgel, était plus funeste que n'aurait été un froid sec, mais modéré.
et depuis, le nombre des combattans diminua chaque jour avec une grande rapidité. Lorsqu'on eut repassé le Dnieper , Tarmée pouvait être considérée comme n'ayant plus de cavalerie (a), puisque le coips de Latour-Maubourg était réduit à deux cents hommes, et la cavalerie des corps d'armée , à un nombre moindre encore.
Quel déplorable aspect présentait alors cette armée naguère encore si redoutable ! Au milieu d'une masse confuse et désarmée , couverte des accoutremens les plus bizarres (è) , on voyait marcher quelques pelotons épars ; la garde seule , quoique bien réduite , présentait une masse capable de résistance. La marche de l'armée était silencieuse ; et sur les visages pâles, décharnés, noircis par la fumée des bivouacs , défigurés par une longue barbe régnait la consternation.
Nous avions laissé Napoléon le 20 au soir à Barânui. Le î2t, le mouvement général de re-
[a) La cavalerie de la garde faisait exception ; elle s'élevait encore à seize cents hommes et marchait avec Napoléon.
{b) La chaussure , dont on ne saurait se passer , et qu'on renouvelle si difficilement , était dans le plus mauvais état ; aussi voyait-on les pieds d'un grand nombre de soldats entourés de linges ou de peaux de bêtes.