II
(il) Page 335.
« Aussi ne put-on plus ^ sans s'exposer^ parler en publie une langue étrangère. »» Un conseiller, qui passa par Moscou peu avant que Napoléon se fût emparé de cette capitale, pensa être mis à mort par le peuple pour avoir parlé français en public. Il était très-petit , et avait le nez pointu ; Rostopchin avait dit dans une proclamation que les Français n'étaient pas plus lourds qu'une gerbe de blé ; les Russes ont ordinairement le nez large et écrasé ; le conseiller avait donc , aux yeux du peuple , tous les caractères auxquels il pouvait reconnaître i^n Français : on eut beaucoup de peine à le tirer de ses mains.
(0 Page 34.7.
«r D*oà Von découf^re Moskou aune demî-lleue devant soL » Moskou , sous le rapport de l'antiquité , le cédait à Kiow, à Nowogorod, à Wladimir et à beaucoup d'autres villes ; les chroniques russes en parlent pour la première fois en 114-7, et ^^ ^^°t remonter son origine qu'à peu d'années avant cette époque. Ses accroîssemens furent rapides ; en 1 34.8 , elle était déjà capitale d'une des petites princi*pautés qui servaient d'^^anages aux princes russes* En iS^G, le prince Jean Danielowitz s'y feca , et elle a to«h jours été depuis capitale de la grande principauté , berceau de l'empire de Russie, Moskou éprouva deux pestes cruelles en 1367 et en 1770, et elle fut ravagée à différentes époques par de nombreux incendies ; ceux de 1867 et 1473 , et surtout de i547 '* réduisirent presque entièrement en cendres. £Ue tomba deux fols au pouvoir des
Tatars en 1237 et en i382; ils la réduisirent en cendres, égorgèrent une partie de ses habitans , emmenèrent le reste en captivité. Les Polonais s'en emparèrent aussi en 161 o, et la conservèrent deux ans. Ces nombreux désastres, réparés promptement, n'empêchèrent point sa prospérité de s'accroître. Lorscpie Napoléon s'en empara, elle s'étendait sur les deux rives de la Moskwa , et avait neuf lieues de circonférence , en y comprenant les fauboui^s ; elle contenait des jardins , des prairies , des terres labourées et même des terres en friche ; aussi étaitelle moins peuplée que son étendne ne semblait le promettre. L'hiver, on y comptait trois cent cinquante mille âmes, l'été deux cent cinquante mille seulement, parce cpie , pendant cette saison , la noblesse , suivie d'un grand nombre d'esclaves , allait habiter ses terres. Les églises, les édifices publics et beaucoup de maisons , d'hôtels et de palais étaient construits en briques; un plus grand nombre encore l'était en bois. L'architecture de ces bâtimens n'avait point un caractère particulier ; c'était un mélange de celle de tous les peuples de TEu- •rope et de l'Asie. La même variété se remarquait dans le costume des habitans , parmi lesquels il y avait un grand nombre d'étrangers qu'attirait le commerce : il en résultait un aspect très-singulier , et qui n'était pas sans agrément. La ville se divisait en deux parties bien distinctes ; la première , appelée le Kremlin , était une antique citadelle , bâtie sur une colline qui domine la ville , et est située sur la rive gauche de la Moskwa ; sa forme était triangulaire; elle avait une demi-lieue de circonférence et était entourée d'une muraille en briques , haute et épaisse, qui avait été bâtie en iSGj. Au delà de ceits
muraille , mais seulement dans la partie qui n'est -point arrosée par la Moskwa , régnait un fossé. Le Kremlin ne contenait que des établissemens ou édifices publics ; le» plus remarquables étaient le palais des tzars , Farsenal , Téglise cathédrale de F Assomption et la chapelle d'Ivan, surmontée d'un clocher qui dominait toute la ville , et était un objet de vénération pour les Russes. La deuxième partie, occupée par les habitans, entourait le Kremlin ; les rues en étaient longues , ordinairement larges, toujours sinueuses et mal pavées. Au delà étaient trente faubourgs , presque tous composés de chétives cabanes en bois. Aucune ville ne présentait, d'une manière plus frappante , le contraste du luxe le plus opulent et de la plus profonde misère. Moskou contenait un plus grand nombre d'églises qu'aucune autre ville de l'Europe; toutes étaient surmontées de cinq clochers en forme de dômes , dont un grand au milieu de quatre petits ; la plupart de ces dômes étaient dorés, argentés ou peints en vert. Ce grand nombre de clochers , la réverbération du soleil sur les dômes , le mélange de la verdure et des bâtimens y présentaient une vue magnifique au voyageur qui arrivait à Moskou.
(i3) Page 355.
« Et des pétards dans plusieurs tuyaux de poêles , entre autres dans ceux de V hôtel de Bostopchin. >» Napoléon ayant appris que l'hôtel de Rostopchin était au nombre de ceux que l'incendie avait épargnés, ordonna d'y mettre le feu : cet ordre ne fut point exécuté , parce que cet hôtel était occupé par un général de la garde , qui aurait été embarrassé pour trouver un logement. Les prières du curé de
la colonie française, dont Féglise, bâtie en bois , était située tout près de cet hôtel , contribuèrent sans doute aussi à le sauver.
(i4) Page 358.
« Ils se voyaient exposés aux violences du soldat, » Je dois dire , à la louange des soldats français, que ce furent eux qui se permirent le moins d'excès ; ils étaient les moins pillards de tous les soldats de différentes nations qui composaient l'armée de Napoléon. En Allemagne , l'habitant trouvait moins onéreux et moins désagréable d'avoir à loger deux soldats français qu'un soldat allemand.
(i5) Page 363.
« Ainsi ils peuvent frapper arbitrairement un noble dans 4a personne ou ses propriétés , et ne pourraient pas , sans courir de grands dangers personnels, attenter d'une manière sérieuse aux prérogatives de la noblesse* » Gela résulte de ce que la noblesse , occupant tous les emplois civils et militaires, sert aux empereurs d'intermédiaire pour exercer leur autorité.
Les mêmes réflexions peuvent s'appliquer à l'autorité des sultans , qui passe pour être si absolue ; elle est plus restreinte encore que celle des empereurs de Russie ; ils ne sauraient porter atteinte ni aux coutumes , qui , étant réglées par la religion , les assujétissent , ainsi que le moindre musulman; ni aux privilèges des ulémas et des janissaires, par l'intermédiaire desquels ils gouvernent, et qui représentent en quelque sorte la nation turque. Les empereurs russes peuvent , à la vérité , élever des étran-
^ers , des bourgeois , même des paysans de la couronne aux emplois les plus éminens ; mais aussitôt qu^ils les occupent, ils sont classés parmi les nobles, en partagent tous les avantages, et , par suite, devraient en embrasser les intérêts : cependant , tenant tout du souverain , étant vus avec jalousie , et souvent traités avec dédain par les grands seigneurs d^ancienne extraction , craignant qu'au nouveau souverain ne leur retirât ce dont ils sont en possession , ils n^adoptent point ordinairement les intérêts de leur nouvelle caste, et se montrent aveuglément dévoués aux volontés de leur maître. Pierre-le-Grand fat le premier qui employa ce moyen pour s'affranchir de la tutelle de la noblesse ; ses successeurs Font souvent imité depuis.
(16) Page 364.
« // lui demandail de grands sacrifices; il fut contraint de condescendre à ses désirs en plusieurs points. » Le gouvernement russe changea alors» réellement de nature, et devint aristocratique , le plus énergique de tous les gouvernemens : Sparte , Rome et Garthage , chez les anciens; Venise, l'Angleterre, et, sous quelques rapports, le gouvernement constitutionnel de France, chez les modernes , en offrent la preuve.
(17) Page 365.
« Pensait que Napoléon n'oserait pas pénétrer jusqu'à Moskou. » Les espérances de Kutusof et de Rostopchin , qui ne s'évanouirent qu'an dernier moment , n'étaient pas sans fondement , ainsi qu'on a pu en juger par la situation respective des deux armées après la bataille de
la Moskwa. Je rapporterai , k ce sujet , ropînion de INa.poléon laî-méme ; elle est extraite d^une longue lettre que Berthier écrivit, ie 27 septembre , à Bessières , qui commandait un corps d'observation à quelques lieues de- Moskou. Je n'ai pu me procurer la lettre- dé Bessières k laquelle répondait Napoléon. Il paraît que ce maréchal lui témoigpait la crainte que Kutusof ne se dirigeât sur Mofaïsk, et qu^il émettait l'opinion qu'après la bataille de la Moskwa ce général aurait dû se retirer directement sur Kaluga. « L^dée de marcher sur Moja&k ne » parait ky sa majesté qu'une fanfaronnade. Une armée » victorieuse , dit-elle , ne se croirait pas dans une si- » tnation 0U>rale pour tenter une pareille opération ; » comment croire qu'une armée vaincue j qui a aban- » donné sa plus belle ville, ait Tidée d'un pareil mou- » vement? Quan;t au mouvement de retraite àe T ennemi ^ » après la bataille , sur Kaluga r ^^^^ aurait été évidem— M ment inviter F armée française à marcher sur Moskou ; »» mais Kutosofa fait ce qu ^1 devait faire , en se retirant » par M^kQu ; il .a tremnbé de la ferre si»* plusieurs » bonnes positions, et a cherché à ninis* faire croire que » pour entrer à Moskou , il fallait une deuxième bataille. » Cette mesure était tellement bonne y que si l'état remis » par Larilraissière., comi^andant l'artillerie, avait porté M vingt mille cpHps.de canon die- moins,, l'empereur se >* serait jarrêté^ 9^oi%uç le pbamp de bataille ait été un » des plus beaiUK que .:iHMisa}rons* vus ,, parce qu il fôt iia- ». fiOAsifcle d'e&Jev^ de& redoi^es^ saps^ artillerie et beau- » coïip de munition^. » Non-seuloment je ne partage point les deux opii;)ions émises, par Napoléon; mais je pense mâme que 4;'éJtait par politique et par amour-
propre qu'il' les émettait. Je trouve dans la même lettre , un peu plus loin que le passage cité ci-dessus , la preuve que loin de croire la marche sur Mojaïsk insensée , Napoléon la redoutait, puisque Berlhier (c'est-à-dire Napoléon ) y donne à Bessières l'instruction suivante : ce II » est convenable, si vous parlez avec les plénipoten-^ » tiaires, que vous leur disiez que l'empereur aurait bien » voulu que leur armée marchât sur Mojaïsk , parce qu'ils M se seraient trouvés entre deux armées. » Je terminerai ces réflexions par faire remarquer que l'épithète de beau , employée au lieu de celle S' horrible j pour indiquer que le champ de bataille était couvert d'une quantité extraordinaire de cadavres, rappelle ce mot si connu de Vîtellius , que le corps d'un ennemi mort sent toujours bon. Des personnes dignes de foi m'ont dit avoir remarqué , dans la lettre que Napoléon écrivit dans le tems à Maret pour lui apprendre le gain de la bataille de la Moskiva , cette phrase : « Le champ de bataille , couvert de trente « mille morts , était superbe. » L*épithète de superbe y était employée dans le même sens que celle de beau dans la lettre à Bessières.
(i8) Page 365.
» Il^t lui-même mettre le feu à ses deux maisons de ccan-f pagne, » L'une était située tout près de Moskou , l'aiitre à Woronowo , sur la vieille route de Kaluga. Ce fut près de cette dernière que l'on trouva un' poteau , auquel était fixé un écriteau qui contenait ces mots : « J'ai em- >» belli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu » heureux au sein de ma famille. Les habitans de cette M terre, au nombre de mille sept cent vingt , la quîttenj;
NOTES DU LIVRE II. 4i
» à votre approche ; et moi je mets le feu à ma maison , » poar qu^elle ne soit pas souillée par votre présence. » Français , je vous ai abandonné mes deux maisons de M Moskou, avec un mobilier d^ un demi-million de ron~ » blés ; ici vous ne trouverez que des cendres. »»
(19) Page 367.
« Plusieurs de ces étabîîssemens ^ échappés à la fureur de Vincendie^ furent d^ un grand secours. « Ces établissemens étaient l'hôpital Galitzin, l'hôpital Paul, l'hôpital de l'Impératrice -Mère, et celui que l'on établit dans la maison des Enfans-Trouvés. Les médecins et chirurgiens de Fhôpital de l'Impératrice-Mère étaient restés à leur poste, et faisaient le service conjointement avec les médecins et chirurgiens français. Jç ne cite ce fait que parce qu'il est unique.
(20) Page 869.
« Et le pays quitnnronne la cille» » Le pays qui environne Moskou est plus peuplé qu'aucun de ceux que l'armée avait paicourus depuis le Niémen , et les maisons des paysans y ont un ah* d'aisance. En général le paysan russe est mieux logé , mieux nourri, mieux habillé que le paysan polonais ^ surtout que celui du grand-duché de Varsovie, auquel on prétend avoir rendu la liberté , «t qui assurément ne s'en doute guère. Alexandre ayant défendu de vendre isolément^dea payslans , ils sont invariablement attacha à la terre ; c'est la seule l^i qui existe relativement aux droits respectifs des seigneurs et des paysans ; mais l'usage a ré^é impérieusement cette ma->
tière; ainsi, par exemple, Tusage s^oppose à ce qu'on rende à la culture des terres les paysans qui sont nés dans la domesticité; aussi, quoique beaucoup de seigneurs aient un beaucoup plus grand nombre de domestiques qu'il ne leur serait nécessaire , ils ne les en conservent pas moins. Sans entrer dans le détail de ce que l'usage a réglé, je rapporterai ce qu'il y a d'apparent : c'est que le paysan russe est passablement logé , vêtu convenablement à son climat; qu'il peut faire quelques économies s'il est laborieux, qu'il ne manque jamais du nécessaire, et est soigné s'il est malade; que ceux qui désirent se livrer au commerce le peuvent , les seigneurs ayant intérêt à leur en accorder la permission. Ils sont gais , paraissent contens de leur sort, et sont très-attachés à leurs pénates: aussi ne craignent-ils rien autant que d'être choisis pour le service militaire. Le paysan français , lorsqu'il a une petite propriété , qui , réunie à son travail , lui procure ainsi qu'à sa famille le strict nécessaire , est plus heureux que le paysan russe, puisqu'il est libre ; mais je ne pense pas qu'il en soit ainsi du journalier qui ne possède aucune propriété , et a une femme et des enfans ; le prix de sa journée, qui sufBt à peine à son entretien lorsqu'il est sans famille , et seulennent quand le blé est à bas prix , devient insuffisant lorsqu'il a de la famille ; il faut alors que sa femme et ses enfans mandient. Ils éprouvent des privations , non-seulement par le manque d'alimens , naais encore par celui de vêtemens et de bois de chauffage; s'ils tombent malades, ils a'ont d« secours à prétendre de personne ; enfin ils ne sont pas plus libres que le paysan russe , car la misère les fixe irrévocablement dans le lieu où ils se trouvent.
(21) Page SgS.
« Et lui aurait donné ia facilité dt pdcher la liberté hum paysans pour exciter une insurrection. » Puisque les hoitimes vivent en société , il n'existe point de liberté absolue, mais une liberté légale. C'est donc prôcWr le renversement de l'ordre social établi que de prêcher la liberté aux dernières classes de la société. Elles ne dis-r tinguent pas la liberté de la licence, et comme on ne peut pas substituer à l'instant un nouvel ordre de choses à l'ancien , on doit obtenir pour résultats l'insurrecticHi , le pillage, le meurtre et l'incendie. L'histoir« fournil beaucoup de faits à l'appui de cette opinion, et récemment encore quelques mots de liberté, adressés par Napoléon aux paysans polonais , avaient produh ce résultat.
(23) Page SgS.
« Parce qu*une pareille insurrection Vmtrait prioé des ressources du pays. » C'étaient les domestiques que Napoléon aurait surtout pu espérer de soulever; il est trèsincertain qu'il eét réussi à l'égard des paysans ; l'on doit se souvenir que les Kosaques, dans le tcms où ils formaient un état indépendant assez puissant pour foire la guerre aux Russes , aux Polonais et aux Turcs , étaient sous ce rapport beaucoup plus à craindre pour les Russes que Napoléon , puisque cette nation , conrposée tf hommes libres, parlant la même langue que le» Russes, habitant un pays voisin , exicîtait continweileBfïent les paysans à la révolte, et accueillait cetix qui abandonnaient l<mrs foyers pour se réunir à eux ; ii$ n'en ^nt pas moins été asservis par les Russes.
L'exemple de ce ^i venait de se passer en Pologne ne détruit point cette opinion ; les seigneurs ayant accueilli Napoléon comme un libérateur, n'en parlaient qu'avec admiration , et le peignaient à leurs paysans sous les couleurs les plus favorables. Ce fut ce qui donna à ce conquérant, dans les premiers momens de F invasion, un grand pouvoir sur F esprit de ces hommes bornés.
(23) Page 19.
« Fit sasiement de commencer des retranchemens* >' Il est très-rare de nos jours qu'il soit avantageux de se retrancher. Les Romains enveloppaient leurs armées d'un retranchement; mais elles avaient peu de cavalerie, et l'infanterie combattait dans un ordre profond ; actuellement l'infanterie et la cavalerie combattent habituellement dans un ordre mince, et l'on intercale dans leurs lignes une nombreuse artillerie, qui augmente encore leur étendue. Lorsque les armées sont en présence , elles occupent ordinairement à peu près le terrain qui leur est nécessaire pour combattre; elles sont beaucoup plus nombreuses, surtout en cavalerie, que celles àts Romains, et sont suivies d'une grande quantité de voitures, d'artillerie et de munitions qui les embarrassent. Enfin elles sont obligées de conserver une communication avec leurs dépôts , à cause des munitions , qui leur sont indispensables. Par toutes ces raisons on ne peut les envelopper d'un retranchement comme les armées romaines. Quand on se retranche , ce qui est rare , ce n'est que sur quelques points de sa ligne ; souvent l'on n'a eu le tems que 4'ébaucher les retranchemens, et ils ne sont susceptible^
d^aacune résistance notable. Ma^s que cela soît ainsi on autrement, ils peuvent toujours être tournés de près ou de loin , et l'on se voit alors forcé de les abandonner. Souvent on le fait trop tard, d'où il résulte les plus^ grands malheurs, et ordinairement avec précipitation, ce qui amène le désordre ou le découragement , quelquefois l'un et l'autre. Quoi qu'il en soit , toutes les fois que l'on abandonne de la sorte des retranchemens , il doit en résulter un fâcheux effet sur le moral du soldât.
(24.) Page 20.
« Les effets d'un pareil spectacle sur les troupes devaient être entièrement opposés à ceux qu *il espérait en obtenir. » La vue de l'incendie de Moskou était plus propre à frapper les troupes russes de terreur qu'à exalter leur courage. On ne manquerait pas d'exemples à l'appui de cette assertion, même chez les nations qui excluaient les prolétaires de la profession des armes , et cela est fondé en raison. En effet, les militaires exposant journellement leur vie et leur liberté , tous les autres intérêts disparaissent devant ceux-là. Trois choses contribuent principalement aux succès : la confiance que chaque régiment en particulier a dans son courage, c'est le résultat de l'esprit de corps ; la confiance mutuelle des régimens , les uns à l'égard des autres , d'où naît une espérance générale de la victoire ; enfin la confiance dans celui qui commande. La perte de Moskou remplissait les Russes du sentiment de leur infériorité , puisque leur général n'avait abandonné cette capitale que parce qu'il se croyait hprs d'état de la défendre , et l'incendie , attribué aux
Français, devait leur persuader qu^un ennemi qui ne ménageait rien se croyait certain de la victoire ; il devait donc en résulter, sinon un sentiment de terreur, au moins une diminution de confiance mutuelle et de confiance dans le général , et, par suite , du découragement. Je dois néanmoins ajouter que le soldat russe étant de tous ks soldats de TËurope celui qui est doué de F obéissance la plus passive , est par cela m^âme moins susceptible de terreur et de découragement.
Ces raisons , appliquées uniquement aux armées modernes, acquièrent encore plus de force , parce que presque tous les sous-officiers y étant sortis de la classe des prolétaires , ont peu d'intérêts communs avec les citoyens^ et , par suite , sont assez indifférens aux maux que la guerre fait peser sur leur pays. ,
SUITE DES LETTRES DE NAPOLÉON ET DE BEBTUIEK que )*ai cru devoir citer.
Napoléon au major-général*
Smolensk, le 2a août 1813.
Répondez au baron Bignbn que le résultat de tout cela est que le gouvernement fait peu de chose ; que l'organisation n'avance pas, que l'administration est de peu de ressource, et qu'enfin le pays ne m'est que de peu d'utilité , etc. ( Le reste de la lettre offre peu d'intérêt ).
Sur ce , etc.
&^mî NAPOLÉON.
Napoléon au major-général*
Smolensk, le a4 août 1812.
Mon cousin , je suppose que le général Hogendorp n^a pas de femme avec lui. S^il avait fait venir sa femme ^ elle doit rentrer en France , ou du moins rester en Allemagne , et sur les derrières.
Sur ce , etc.
Signé NAPOLEON.
Napoléon au maJor-généraL
Smolensk, le a4 ^^^^t 1812.
Mon cousin , vous trouverez ci-joint un bon sur Finfendant pour fournir au prince Schwarlzenberg une seconde avance de 5oo,ooo fr. Faites connaître au prince ma satisfaction de la victoire qu'il a remportée ; que demain je marche sur l'ennemi, qui a l'air de prendre position à vingt lieues d'ici , sur la route de Moskou ; que je désire qu il fasse en sorte que les troupes que l'ennemi a en Wolhynie ne viennent pas se porter sur moi ; que je hii recommande de les occuper. Ecrivez au général Reynier dans le même sens» Vous ferez connaître au prince de Schwartzenberg que j'ai demandé à l'empereur d'Autriche que tous les avancemens se fissent dans son corps , et qu'il leur fût accordé des récompenses ; que je me réserve, de mon côté, d'en accorder sur le rapport qu'il me fera ; que j'attends ses propositions. Ecrivez au duc de Tarente pour lui faire coanaître ce qui s'est passé et que je me mets en marche. Ecrivez aussi au général Salnt- Cyr; feites-lui savoir que j'attends ses propositions pour
accorder des récompenses à son corps d'armée ; qu'il
résulte des bulletins russes que Wittgenstein n'a que
deux divisions , formées de bataillons de réserve qui ne
sont composés que de recrues.
Sur ce , etc.
Signé NAPOLEON.
Napoléon au major-généraL
Dorogobuj , le a6 août 1812.
Mon cousin , écrivez au duc de Bellune de se rendre de sa personne à Wilna , afin d'y voir le duc de Bassano, et d'y prendre connaissance des affaires et de l'état des choses; que je serai après demain à Wiazma, c'est-à-dire à cinq marches de Moskou ; qu'il y aura probablement une bataille qui nous conduira à Moskou ; qu'il estpossible que, dans cet état de choses , les communications viennent à être interceptées ; qu'il faut donc que quelqu'un prenne alors le commandement et agisse selon les circonstances ; que j'ai ordonné qu'on dirigeât sur Minsk le 129® régiment , le régiment illyrien , le régiment westphalien qui était à Kœnigsberg , et les deux régimens saxons ; que j'ai, en outre, placé entre Mins]c: et Mohilowla division Dombrow^ski, forte de douze bataillons et d'une brigade de cavalerie légère ; qu'il est important que son corps s'approche de Wilna, et qu'il se dirige selon les circonstances, afin d'être à même de soutenir Smolensk , Witepsk , Mohilow et Minsk ; que la division Dombrow^ski doit être suffisante pour maintenir la communication de Minsk , par Orsza, jusqu'à Smolensk , puisqu'elle n'a à contenir que la division russe du général
Hertel , qui est à Mozyr , forte de six à huit miUe hommes, la plupart recrues , et contre laquelle d'ailleurs le général Schwartzenberg peut opérer ; que les nouveaux renforts que j'envoie à Minsk pourront aussi subvenir à tous les inconvéniens, et , dans tous les cas , le mouvement du duc de Bellune sur Minsk et Orsza, et de là sur Smolensk , me parait propre à maintenir tous les derrières ; que j'ai quatre mille hommes de garnison à Witepsk et autant à Smoleni^k ; que le duc de Bellune , prenant ainsi position entre le Dnieper et la Dwina , sera en communication facile avec moi , pourra promptement recevoir mes ordres , et se trouvera en mesure de protéger les communications de Minsk et de Wiiepsk , ainsi que celles de Smolensk sur Moskou; que je suppose que le général Gouvion Saint-Cyr a suffisammentdes deuxième et sixième corps pour tenir en échec Wittgenstein et n'en avoir rien à craindre ; que le duc de Tarente peut se porter sur Riga pour investir la place ; enfin que j'* ordonne aux quatre demi-brigades de marche , formant neuf mille hommes , qui faisaient partie de la division Lagrange , de se diriger sur Kowno ; qu'ainsi ce ne serait que dans le cas où le général Gouvion Saint-Cyr serait battu par le général Wittgenstein et obligé de repasser la Dwina , que le duc de Bellune devrait marcher à son secours d'abord ; que , ce cas excepté , il doit suivre sa direction sur Smolensk.
Sur ce , etc.
Signé NAPOLEON.
5o NOTES DU LIVRE IL
Le prince de NeufchAtel et de Wagram au général Barciay de Tolfy.
Bybkî, le 38 août 1812.
Monsieur le général, M. Orlof, officier aux gardes , envoyé en parlementaire pour avoir des nouvelles du général Tutchkof , a été envoyé mal è propos de Favantgarde à Smolensk au moment des opérations de Tannée , ce qui a £adt juger devoir diriger son retour par les avantpostes de notre droite, qui se dirige sur Wiazma. Il doit donc être arrivé ï Theure qu^il est ; mais j^ai eu l'attention de donner des nouvelles du général Tutchkof , en faisant passer une lettre de. ce général, qui est parti pour Metz en bonne santé. A cette occasion , je renouvelle à votre excellence la proposition que je lui ai faite d'établir un cartel d'échange , et de régler les communications des deux armées , et la manière dont doivent être traités les parlementaires. Sa majesté voit avec peine les maux que souffre le pays ; elle voudrait que l'empereur de Russie laissât des gouverneurs civils pour prendre soin du peuple et des propriétés , et de diminuer par là les maux de la guerre : c'est l'usage qui a été suivi dans toutes les guerres. Au surplus, en faisant cette proposition à votre, excellence, je m'acquitte d'un devoir cher au cœur de mon souverain.
L'empereur, monsieur le baron, à qui j'ai communiqué cette lettre , me charge de vous prier de faire ses complimens à l'empereur Alexandre, s'il est à l'armée , ou au premier rapport que vous lui ferez» Dites-lui que ni les
HOTES DU LIVRE II. 5i
TÎcîssîtodes de la guerre , ni aucune circonstance ne peuwen% altérer Festime et Faniitié <|u^il lui porte.
Signé ALEXANDRE.
Napoléon au major-généraL
Mojalsk» 1^ II septembre 18 la.
Mmi cousin , écrivez au duc de' Belhrne ^e le 8<^ régiment westphalien-, le régiment saxon de lowy celui ^e Rechten , le S* régiment d^ marche d^iaCamterié , foririé ^ Kœnigsb^rg , les troisièmes - batâi|Uon» 4ês 4-* f 7* ^t 9« régimens polonais , les 8**, 9* , ïo« et ii« régimens de marche, de cavalerie; d^veuttous être dirigés surSmolensk ; que l'e&neim , attaK{ué an cœur, ne s -amuse plus aux extrémités ; qu'il fait lout pour nous «m^péoher dîentrer à Moskdu, et montre larésolntioa de tout faine pour nous en chasser le plutôt qu'il lui :sera possible.- C-est donc de Smolensk à Moskou qu'il ïsxat se porter; les nombreuses troupes qui arrivent derrière et celles 'du grand-duché de Litlîuani« étant suffisantes pour garder les derrières. Il est nécessaire également que le duc de Bellimé se tienne prêt avec tout son corps d'armée réuni, pour se porter de Smolensk à Moskou, afin de renforcer l'armée k mesure que l'ennemi renforcera la sienne. Witepsk n'a besoin de rien. Si peu de troupes qu'il y ait, l'ennemi le laissera tranquille. Je n'y tien- -drai même personne aussitôt que mon hôpital sera évacué.rll faut donc que le duc àe Bellune dirige tout, bataillons, escadrons, artillerie, hommes isolés,'sur Smolensk, jpour de U pouvoir venir sur Moskou,
Sur ce, etc. &>i^ NAPOtÉÔÎV.
Le prince de Neufchâielet de ff^agram àS* M. k roi de Naples,
Au clïâleau prfes Talarld, le i3 septembre 1812.
Uempcreur est inquiet de o' avoir pas de nouvelles de renueniL Si vous ne le trouvez pas devant vous, il est à craindre qu^î) ne soit a votre droite , sur la route de K»luga, et il serait possible qu^il se jetât sur nos derrières. On ne sait pas ce que fait le prince Poniatovvski , qui devrait être à deux iîeues sur votre droite* Ordonnez-lui d^ envoyer sa cavalerie sur Ja roule de KaLuga à Moskou. L^ empereur arrête ici le corps du prince d^Eckmulh et celui du dite d^Elchîngen , jusqu^à ce qu^it sache où est r ennemi. Sa majesté attend donc avec impatience de vos nouvelles ^ et particuliéreTuent sur ce qui se passe sur notre droite, c'est-à-dire sur la route de Kaluga à Moskoa.
Si^ne AJJEXANBRK
Le prince de NeufchâteUt de IVagram à S, M* ie roi de
Nopks, • I
Moskou j le 3 a septenibrÈ 181 ï , h 4 ligures du soir.
Votre aide de camp vient de remettre à J 'empereur votre lettre de ce jour, à cinq heures du matîn. Vous trouverez ci -Joint un second rapport du duc d'Istrîe. L^empereur attend avec impatience des nouvelles positives. Des Kosaques ont paru sur la route de Smolensk à six ou sept ligues d'tci> Tb étaient une trentaine, qui ont
surpris un convoi d^une quinzaine de caissons, qu^ib ont
brûlés. Sa majesté vient de me dicter la lettre ci-jointe
pour le général Sébastiani. Elle vient de prononcer la
peine de mort pour tout officier qui parlementerait sans
autorisation avec les avant-postes ennemis. Sa majesté
veut qu^on ne corresponde avec les ennemis qu^à coups
de canons et de carabines. Je vous réitère que Tempereur
est très-impatient de savoir à quoi s^en tenir ^ur les mou-
vemens de Tenuemi.