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flammes; mais il ne craignait pas de se présenter au combat. Il défit deux fois les troupes qui marchèrent contre lui; tandis que, sous les bayonnettes de Leclerc, des enfans et des femmes allant, revenant, sautant d’un rocher à l’autre, et disparaissant à travers les bois, transportèrent, dans les montagnes, un magasin à poudre dont Macaya s'était emparé au Port-de-Paix (1). Ainsi Pinsurrection comprimée dans les Cahos, était triomphante sur les frontières de Pouest et sur les montagnes du nord.
Cependant les capitaines noirs restés attachés au parti des Français, ne conservaient plus qu’une fidélité suspecte, et ne dissimulaient guère leur inquiétude. Christophe, de peur d'être arrèté comme Toussaint, ne s'était rendu chez Leclerc, à l'invitation d’un festin, qu'après avoir recommandé à sa troupe de se tenir prête à un coup de main. Un officier,
placé à table près de lui, prenait plaisir de
(1) Mémoires de Lacroix, chap. 18, tom. 2.
remplir son vérre, qu'il renvoyait pour en
demander un autre, car il était d’une extrême sobriété; mais s’apercevant que c'était un tour malin de cet officier, Christophe se retourne en fureur, et dit : Sais-tu bien, petit blanc, que si javais bu le vin que tu m'as versé, je voudrais boire ton sang et celui de ton général. À ces mots, une grande agitation régna parmi les convives.
Leclerc lui reprocha la trahison de Toussaint, et commanda aux officiers de sa garde de courir aux armes, « Vous appelez en vain vos « soldats, dit Christophe, les miens sont sous « les armes, et d’un seul mot, je vous fais pri- « sonnier; mais moi vous trahir, apprenez à « me connaître. Je vous reste soumis Comme « je l’étais à Toussaint; s’il n’eût dit précipite « cette île dans la mer, j'y aurais employé « mes efforts; voila comment je sais obéir ou « commander. Foi des sermens et des traités!
« Sûreté de nos personnes! droit sacré de « l'hospitalité! Tout n’a-t-il pas été violé par
votre cruelle politique? La prison, l'exil,
les supplices et la mort, sont la récompense de ceux dont le sang a coulé pour notre liberté. Vous n'êtes plus autour de moi, amis, soldats, héros de nos montagnes! Et toi, Toussaint, l’orgueil de notre race, la terreur de nos ennemis; toi, dont le génie nous conduisit de l'esclavage à la liberté, toi dont la main orna la paix d’aimables vertus, toi dont la gloire occupe lunivers, on t'a jeté dans les fers comme le
dernier des criminels. Mais qu'y a-t-il de
commun entre vous et Toussaint ? Votre
nom nest arrivé jusqu'à nous que pour avoir, au dix-huit brumaire, tourné des armes parricides contre les représentans de votre patrie. C’est sans doute cet attentat que le consul a voulu récompenser, en vous donnant le gouvernement de Saint-Domin-
gue. (1)» À ce discours les convives inter-
dits, composèrent leur visage sur celui de
(1) Leborgne de Boigne, pag. 118-119-120 , chap. 23.
Nouveau système de colonisation; édit. de 1815.
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Leclerc, et blamèrent à demi-mots Christophe,
d’avoir altéré l'harmonie et la joie d’un festin. Leclerc se persuadait néanmoins qu'il retiendrait les chefs noirs, et qu'il répandrait : l'effroi parmi les insurgés, en ne discontinuant point l'usage des supplices; mais il ne fit qu’aigrir des cœurs échauffés par la liberté ; il va tous les perdre. Clervaux, indigné de ce qu’on avait surpris sa bonne foi; Paul Louverture, aussi recommandable par son courage que par son humanité, mais affligé du traitement odieux fait à Toussaint son frère; Pétion d’un esprit fin et circonspect; Dessalines, qui se jouait de ses ennemis par de perfides fureurs ; enfin , Christophe, qui donnait des preuves d’une modération rare et difficile dans ces sanglantes discordes ; tous ces chefs, à la vue de la servitude, passèrent l’un après l’autre du côté des insurgés. Boyer fut celui qui resta ie plus long-temps attaché
| à la mère-patrie.
| Alors tout un peuple devient ennemi; la
mère, la fille, l'enfant, tout est soldat. Hs ont
ré A 156 LIVRE TROISIÈME.
pour camps des bois, pour maisons des antres, pour rempartsdes montagnes, et pour magasins de vivres, des racines qu'ils plantent, ou des fruits que, sans le secours de l’art, produit une nature libérale. On vit, meurt et naît dans les camps. Les instrumens des métiers et du labourage se transforment en armes, pour remplacer celles que leur a enlevées une paix simulée. Ils ont pour artillerie des rochers roulans. Ils ne s’entretiennent plus que de combats, d’embuscades, et de leur patrie naissante.
Les insurgés, ne pouvant contenir l’ardeur qui les dévore, descendent comme un torrent
des montagnes, et se précipitent vers la ville
du Cap, avec des cris de vengeance, de li-
berté. Soldats, colons, habitans, tous courent aux armes. Déjà les troupes qui gardaient le haut du Cap, fuient devant eux; la barrière du Limbé est forcée, et tout allait périr sous
leurs coups, s'ils n'avaient usé leur courage
et leurs forces dans l'attaque réitérée d’un
fort d’où ils furent repoussés. Leur retraite
| LIVRE TROISIÈME. 157 fut tumultueuse. Pendant ce combat sur la terre, un cri de terreur se fait entendre sur la mer, tuons qui peut nous tuer! On voit huit cents noirs disparaitre sous les flots. Ces malheureux avaient été désarmés et isolés des leurs par la guerre(r). Quel spectacle effroyable offrent la terre et la mer! Là, une ville au moment de périr; ici un bataillon noyé.
Partout les insurgés accablent, désolent et pressent les ennemis de leur liberté. On est obligé de leur céder le Port-de-Paix, le Fort- Dauphin, les Gonaives, et de détruire des magasins considérables de vivres (2). De tous les pays que Leclerc a conquis, il ne lui reste plus, dans le nord, que le Cap et le Mole- Saint-Nicolas, et dans l’ouest, que le Port-au- Prince et Saint-Marc. Ce sont les derniers asiles des restes de sa flotte et de son armée.
Sans les colons, qu’on voit alors les armes à
(1) Mémoires de Lacroix, chap. 18, pag. 236, 237 et 238. Laujon, première partie, pag. 123-1924.
(2) Mémoires de Lacroix, chap. 18, Pag. 247.
la main, tout périrait. Leclerc, qui s'en effraie, envoie mendier le secours et l'appui de Christophe jusque dans le camp ennemi; il lui fait offrir, par un envoyé, des honneurs et des richesses. Christophe lui répondit qu'il était assez riche et assez honoré de sa liberté et de celle des siens.
La fortune hâtait plus que jamais les destins de Saint-Domingue. Christophe, demeuré jusqu’à ce moment impassible dans le camp des insurgés, se met à leur tête pour attaquer de nouveau la ville. On court de nouveau aux armes. Ses étendards flottent surlehaut du Cap, dont il vient, malgré l'artillerie, de se rendre maître. Alors Leclerc, se voit cerné par terre dans les murs de la ville, dont il ne peut plus chasser les ennemis qui sont aux portes; à peine lui reste-t-il quelques vaisseaux pour sa fuite , lui qui était arrivé avec orgueil , il n’y avait que neuf mois, sur une flotte de soixante vaisseaux. À la vérité, dans le pays espagnol , l'esclave toujours soumis et fidèle ,
dormait en paix à côté de son maitre, mais
LIVRE TROISIÈME. 159 le Sud se trouvait à la veille de sanglans malheurs.
Tel était l’état de Saint-Domingue lorsque, le 1% novembre 1802, Leclerc, dont l’âme était abimée dans la peine et le chagrin, fut frappé de mort à la suite d'une maladie de lanñgueur. Le bruit se répandit qu’il avait péri par un poison préparé, selon les uns, par des généraux de son armée qui desiraient lui succéder dans le commandement, et selon les autres, par les artifices des chefs noirs. Quoiqu'il existe à ce sujet un rapport dans les bureaux du ministère, il parait plus croyable quesa mort fut naturelle, puisqu'on ne trouva pas de traces de ce crime, à moins qu'on n’eût fait usage de quelque poison lent. Quoi qu’il en soit, il n'avait survécu à son armée que pour la voir périr, et de trente-quatre mille hommes, il en réstait à peine trois mille sous les armes.
Ainsi mourut Leclerc, qui ne manquait ni d'esprit ni de grâce dans les manières. Il avait une éloquence facile, qui répandait de la fi-
nesse et de la clarté dans la discussion des af-
faires; mais il connaissait peu le cœur humain. Il ne devina point le caractère singulier des Africains , qu'il eut tour-à-tour pour amis et pourennemis,etsouleva d’implacablesvengeances. Il mit de l’activité, de l'incertitude et de la présomption dans la guerre; mais trop aveuglément soumis aux volontés du consul, ilremplit la paix de troubles,de divisions, de perfidies et de violences; ce qui le conduisit à l’état de détresse le plus déplorable où jamais chef d’expédition ait été réduit. Comme il n'avait aucune des qualités des capitaines appelés au commandement, son oraison funèbre qui fut prononcée devant quelques soldats échappés à la contagion et au fer de l'ennemi, ne fut qu'un assemblage harmonieux de paroles oiseuses entenduesaux funérailles des hommes vulgaires.
Pauline, sœur du consul, affecta les marques d’un deuil extraordinaire, mais elle trahit cette douleur d'appareil, en choisissant pour laccompagner, Humbert l’un des plus
beaux hommes de l’armée , et revenant ainsi
LIVRE TROISIÈME. 161 à ses habitudes de mollesse, de plais et de volupté, qu’elle n'avait pas même discontinuées, quand une maladie cruelle entassait autour d’elle tant de victimes. Après avoir fait embaumer le corps de son époux, elle repassa les mers. Quand son navire parut dans le port de Marseille, à la vue de la sœur du consul, d’une veuve en pleurs, si jeune encore, ornée de tant de grâces et de beauté, ayant auprès d’elle un jeune enfant et le cercueil de son époux, les habitans de la ville témoignèrent de l'affliction, en décorant le port et les rues de crèpes et de guirlandes funèbres; la tristesse était commandée , mais la plupart d’entre eux avaient vu croître et fleurir son adolescence dans leurs murs.
Ce fut avec ce cortège lugubre, que traversant les villes et les provinces, elle entra dans les murs de Paris. Des mères, des sœurs et des épouses versaient de véritables larmes sur le sort de leurs fils, de leurs frères et de leurs époux , dont elles demandaient avec anxiété des nouvelles, n'ignorant pas qu’une
en menées Re nn
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maladie affreuse avait fait périr l'armée et la flotte.
Pauline versa quelques larmes quand elle revit le consul son frère, qui lembrassa avec joie et tendresse. Alors, d’une main éloquente, elle lui montre du palais des Tuileries, Saint- Domingue comme une terre de feu, de sang et de désolation : on mourait en sortant de ses bals ; le consul la regarde en silence, et puis s'écrie: Voilà tout ce qui reste d’une si belle armée, le corps d’un beau-frère, d'un général , mon bras droit, une poussière dansun peu de bitume, tout a péri, tout périra. Fatale conquête! Terre maudite! Perfides colons!
Un misérable esclave révolté ! Ce sont-là les ” causes de tant de maux. Se dissimulant à luimême qu'il n'avait éloigné de lui tant de braves guerriers, que pour qu'ils ne croisassent pas leurs bayonnettes, sur le chemin du trône impérial, où l'appelaient les destins.
Bientôt son âme se relève de cet abattement et dans l’immensité d’un avenir que croit em-
brasser son génie, les calamités de Saint-Do-
LIVRE TROISIÈME. 163 mingue , tant d’incendies, de ruines et de carnage , une armée descendue au tombeau, ne lui paraissent qu’un ficheux mais utile incident. N’a-t-il pas mis dans les fers Toussaint à le chef et l’âme de la révolte; la contagion est usée ; Rochambeau, dont ilconnaïtle caractère, épouvantera Saint-Domingue. Ces bandes errantes d’insurgés, sans chef, sans union, divisées entr'elles, assiégées par la faim et la misère, déserteront les montagnes pour rentrer dans les délices des villes. D'ailleurs ne tient-il pas les deux têtes de Saint-Domingue, le Sud et le pays espagnol; ne lui reste-t-il donc plus de soldats élevés dans les camps de la république, plus de vaisseaux? Que vingt mille hommes partent et volent sur l'Océan ! Ainsi le consul Bonaparte par les vues d’une politique qui place la grandeur de la France dans sa fortune et son ambition, envoie périr une seconde armée. Cependant il met beaucoup de pompe dans les funérailles de Leclerc, dont le corps fut déposé au Panthéon, destiné à recevoir les restes des grands capitaines morts pour la patrie;