‹ Histoire de l'expédition des Français à Saint-DomingueChapitre 14 sur 29 · TI · texte numérisé non relu

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il fait ériger des statues à sa mémoire. Plus les malheurs de Saint-Domingue étaient grands, plus il cherchait à les déguiser, sous un éclatant appareil de pompe funèbre, et sous les ouvrages des beaux-arts , qui transmettent à

la postérité l'image des hommes illustres.

De D e— —

Après la mort de Leclerc, le commandement de Saint-Domingue passa entre les mains de Rochambeau. Il était mal fait de corps, mais d’une constitution robuste, son air était àpre , dur et triste, quoiqu'il eût du penchant à la mollesse, au plaisir, à la volupté. Dans son adolescence et sous les yeux d’un père illustre, il avaitservi la!cause’ de l'indépendance du nord de l'Amérique. Il ne manquait ni d’habileté ni d’expériencedanslaguerre.Iil possédait desaffections louables et tendres de famille, et d’amitié. Ces qualités militaires et domestiques l’auraient accompagné au tombeau, s'il n'avait pas été appelé au gouvernement de Saint-Domingue, Autant il regardait la vertu aimable et nécessaire dans la vie privée ; autant il la jugeait

inutile et même dangereuse dans les affaires

publiques. Par ce motif, il ne craignit point de se livrer à des violences, des spoliations, et des cruautés de toute espèce ; il désola l'humanité. Rien ne lui paraissait plus propre à maintenir d’un côté l’obéissance, et de l’autre à comprimer des révoltes; il blâmait l'administration équivoque et lente de son prédécesseur , et croyait tout soumettre par la terreur, plutôt que par la clémence ou la guerre. (1)

Des maîtres appauvris par la liberté des esclaves, virent avec joie Rochambeau succéder au pouvoir d’un chef qui paraissait suivant les circonstances, embrasser ou trahir leur parti. Ils savaient qu'il était capable de tout entreprendre pour leur plaire, et conduire à quelque heureuse fin ; une expédition, qui avait essuyé de si grands revers, dans l'espérance d'obtenir de grandes récompenses. Mais les noirs le virent avec inquiétude prendre le ti-

mon des affaires ; indépendamment du mas-

(1) Essai du baron de Vastey, pag. 329. 3. Chanlatte.

Cri de la nature.

sacre de la baie de Mancenille, ils racontaient que simple général, il n'avait pas craint de les flétrir par le fouet; mais ce qui leur causait un plus grand sujet d’effroi, c'était des paroles de mort adressées sur un ton de plaisanterie, à leurs filles, à leurs épouses, dans une fête qu'ilavait donnée au Port-au-Prince : Vous êtes invitées, dit-il, à danser à votre enterrement. Une salle tapissée de noir , éclairée par des torches funébres, leur paraissait l'image de leurs prochaines et sanglantes funérailles. (1)

La tyrannie de Rochambeau ne commenca pointselon l’ordinaire par quelque action d’une vertu délicate, elle se montra sans détour ni réserve, aiguisée par la volupté; il passait une partie du temps à table, ou sur des sophas avec des créoles, femmes les plus idolâtres du plaisir, mais en même temps les plus cruelles envers leurs esclaves; elles ne lui parlaient que

de chaines, de fouet, de prison et de supplices,

(1) J. Chanlatte. Cri de la nature, page 46, édition de 1810.

au milieu des jeux, des ris, des caresses, et des folâtres jouissances, dont elles enivraient son âme. Comme sa politique lentrainait vers la violence, il se laissait volontiers subjuguer par les artifices de ces femmes, et par des maitres irrités, qui ne cessaient de lui montrer leurs habitations embrasées et leurs esclaves en révolte dans les montagnes. Il n’écoutait ainsi que les conseils de la haine, servie par d’autres circonstances.

La contagion avait changé les mœurs de l'armée. Le cœur du soldat était flétri par les regrets, fatigué par l’infortune et rempli de trouble ; le bruit des armes, les campemens, la guerre, la victoire, n’avaient plus d’attraits pour lui. Une tristesse amère et sauvage avait succédé à tout ce que le courage a de joie et d'héroisme. On voyait même des capitaines méconnaitre toute autorité et favoriser une révolte qu’ils jugeaient légitime. Mais Rochambeau quivoulaitunesoumission aveugle, éloigna ceux dont il redoutait la fermeté d'âme; lais-

sant ainsi un libre cours à la tyrannie , afin

d’opposer un remède cruel, à la violence du mal.

Jusqu’alors on avait couvert d’un voile la persécution, l'exil et les supplices. Toussaint n'avait été arrêté qu'à la suite d’une conjuration simulée; un tribunal militaire avait condamné Charles Belair. Ceux qui étaient morts dans les supplices, avaient été pris les armes à la main, ou bien avaient eu des intelligencés avec les révoltés. A la vérité beaucoup d’enfans et de femmes étaient au nombre des victimes, mais ils se trouvaientau moins enveloppés dans quelque accusation , et ce fut plutôt par crainte que par cruauté, qu’on avait noyé des soldats désarmés dans la mer du Cap ; mais il n'y eut plus ni juges, ni tribunaux, asile commun des opprimés et des oppresseurs.

Cependant Rochambeau qui reçut successivement de nouvelles forces, au nombre de vingt mille hommes, les fit marcher en différentes circonstances contre les révoltés, qu'il

éloigna tant des campagnes du Port-au-Prince

et du Mole-Saint-Nicolas, que des montagnes voisines du Cap. Comme il n'avait rien de plus pressé, que designaler son commandement par quelque victoire, il reprit le Fort-Dauphin et le Fort-de-Paix, sans qu’il se passät aucune action mémorable, mais ce fut-là Le terme de ses succès. Les noirs abandonnèrent sans chagrin des forteresses qui leur semblaient méprisables, auprès de leurs rochers. Mais à mesure qu'ils étaient repoussés sur un point, ils s’étendaient vers un autre, de manière qu’ils ne faisaient que prendre de nouvelles forces , d’ailleurs on voyait des bâtimens Anglais leur fournir des armes et des vivres. Rochambeau crut qu'il n’y avait pas de plus sûr moyen de réprimer leur ardeur, que de les épouvanter par quelque supplice extraordinaire.

La mer du Cap fut choisie pour être le théâtre d’une exécution inouïe. De peur que Maurepas, après avoir embrassé le parti des armes de la France, ne se jetât dans celui des insurgés, Leclerc lui avait écrit de venir par

mer avec sa famille et sa troupe, prendre le

commandement de la ville du Cap, qu'il lui destinait en récompense de ses services, Il ne fut pas plus tôt rendu à cette invitation qu’il fut ainsi que ses soldats, trahi, arrêté et désarmé. Rochambeau ordonna les appareils d'un supplice pompeux et barbare, pour le faire périr avec sa troupe composée de quatre cents noirs. Alors on mit en délibération si l’on ferait mourir ses enfans, sans doute, dit-on, afin qu'ils ne restent pas pour venger leur père.

Selon des relations, dont on a néanmoins contesté la vérité, les circonstances de son supplice furent affligeantes pour la vertu.

Après avoir été attaché au mât d’un navire qui servit de poteau. Maurepas fut insulté par une bouffonnerie affreuse : On lui mit un vieux chapeau et de vieilles épaulettes de général, qu’on eut la cruauté de fixer avec des cious. En même temps on amena ses soldats, son épouse et ses enfans pour les noyer sous ses yeux. Les bourreaux restèrent interdits à la vue d’un père dont les regards mourans

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épouse et des compagnons d'armes. Mais ceuxci détournaient les yeux d’un époux et d’un père, d’un général dont le visage était défiguré par le:supplice. Tous furent ensevelis dans la mer, et firent une mort fière , silencieuse et digne de. la liberté. L'ordre de la nature fut renversé dans la famille : le père expira le dernier et le plus misérable. (1) Telle fut la pompe de ce supplice mémorable par le nombre et le choix des victimes, par la profanation de la valeur et par l’innocence livrée à la mer. Ainsi mourut Maurepas, dont le caractère était un mélange de franchise et d’äpreté. Il avait repoussé deux fois les Français à la gorge des: Trois-Rivières; il -eut à-la-fois la gloire et le malheur de passer sous l’obéissance avec des armes victorieuses. L’élévation de son âme égalait sa vaillance. Il conserva de la tendresse pour le maître dont

il avait été l’esclave. Il lui fit rendre les hon-

(1) Chanlatte, pag. 48, 49. Manifeste du roi d'Haïti,

du 18 octobre 1814.

neurs funèbres, et quitta même son habit de général pour creuser sa tombe négligemment préparée : vertu rare et touchante, mais commune chez les hommes de la nature. C'était un chef puissant parmi les siens, et recommandable par un esprit d'ordre et de justice. Ses richesses, assez considérables, furent livrées au pillage.

Ce supplice remplit d'horreur les camps des insurgés, et cette horreur ne fit que s’accroitre lorsque Rochambeau fit mourir, au Cap, cinq cents prisonniers. On avait creusé, sur le lieu de lexécution, un grand fossé pour leur servir de sépulture, de sorte que ces malheureux, qu’on faisait périr par les armes, assistaient, pour ainsi dire vivans, à leurs propres funérailles. Dessalines, brülant de venger à-lafois Maurepas et ses compagnons d’armes, vient fondre comme un lion sur le Cap, et, dans sa marche impétueuse et terrible, il enveloppe et fait prisonnier un corps de Français, qui défendait, au poste Belair, les approches

de la ville. Alors, avec des branches d'arbre,

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RER 2 rosier

cé farouche Africain élève, sous les yeux de Rochambeau, cinq cents gibets sur lesquels il fait expirer un nombre égal de prisonniers (+). Ce fut sans doute une scène effroyable de voir cinq cents Français qui rendirent les derniers soupirs sur des gibets dressés par la main d’un barbaré, et dont la plupart avaient été les compagnons d'armes du consul, qui les éloignait de lui pour monter sur un trône.La France ignorait pourtant les jeux précoces d’une ambition qui devait l’asservir et ravager le monde.

Rochambeau qui s’occupa toujours moins de la guerre, continuait à se plonger dans les délices de la mollesse, de la table et de la - volupté, avec des courtisanes et des femmes de colons, qui ne cessaient d’exciter sa tyrannie. On remarquait que la plupart d’entr’elles avaient environné Toussaint d’adulation, de faveurs et de caresses (2). Mais elles

(1) Histoire de Saint-Domingue, pag. 267, édit. de

1819. Précis historique de Laujon, pag. 154 et 155.

(2) Mémoires de Lacroix, pag. 105, 106, ch. 14, t. 2.

chérissaient davantage Rochambeau , qui se prêtait à leur vengeance, et qui s’empressait de leur rendre des esclaves, qu’elles se plaisaient à punir par le fouet. Alors, pendant que l'insurrection pousse des cris de liberté dans les montagnes; tout devient, au nom de la servitude, crime sur les rivages. Marcher, c'est rejoindre les révoltés, rester dans sa maison, c’est les attendre; montrer de la joie, c'est se réjouir des malheurs publics; montrer de la tristesse, c’est s’affliger des revers de la révolte; écrire des lettres, c’est correspondre avec l'ennemi; parler, c’est communiquer la sédition; prêter l'oreille, c'est faire l’espionnage; ne pas saluer un blanc, c’est insulter un maitre; la bravoure est dangereuse, la faiblesse est complice, l'innocence est ruse. On interprète un geste, le sourire, un soupir; on accuse le silence de mutinerie, et la pensée n’a pas même d'asile dans le cœur, son dernier refuge.

Tel est le caractère de la tyrannie qui,

sous le moindre prétexte, et souvent au ha-

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sard, enveloppait une multitude de victimes, sans distinction d'âge ou de sexe pour les conduire à la mort; mais ce qui en augmentait le nombre, c’est que des colons dénoncaient, par rivalité, les esclaves paisibles d’autres colons; de-sorte que Rochambeau ne faisait plus qu’ordonner ou bien inventer des supplices : la terre et la mer en furent couvertes. On attachait ensemble ces infortunés noirs, pour les noyer, et s'ils venaient à surnager, on se faisait un jeu de les pourchasser et de les massacrer. On variait néanmoins les exécutions; tantôt on leur tranchait la tête, tantôt un boulet, mis à leur pied, les entrainait au fond de l’abime des eaux; tantôt ils étaient étouffés dans les navires par la vapeur du soufre. Lorsque la nuit servait de voile à ces attentats, ceux qui se promenaient le long du rivage, entendaient le bruit monotone des cadavres qu’on jetait à la mer.

Au nombre de ces victimes, on voyait des prêtresses, qui rendaient un culte aux féti-

ches d'Afrique : cette vénération pour les

dieux de leur patrie, était punie de mort.

Un général m'a rapporté que, touché de compassion de ce qu’on allait faire mourir l’une de ces pieuses Africaines, il se mit à solliciter sa grâce. Rochambeau, prenant dans ses mains les petites idoles de son culte, dit : Comment voulez-vous que je lui sauve la vie? Ce fut sans doute la plus noire des ingratitudes de ne pas épargner des femmes qui, durant la>contagion, avaient donné des soins si généreux aux; Français : malheureuses dont la charité n'eut d'autre récompense que la mort réservée au: crime !

La ville du Cap fut d’abord le théâtre de nombreuses exécutions, mais elles ne furent guère moins fréquentes dans les autres lieux : le Port-au-Prince eut aussi sa mer ensan glantée, et des échafauds dans ses murs et hors de ses murs. La main de la tyrannie promenait sur tous les rivages du nord et de l’ouest, la terreur et la mort. Comme l'insurrection redoublait d’audace, on croyait que les supplices n'avaient été ni assez violens, ni assez nom-

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et.

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breux, ni assez variés. Les colons conseillaient et encourageaient une vengeance qui semblait leur richesse, en montrant sans cesse à Rochambeau leurs toits brülés, et désignant les esclaves sous le nom de tigres d'Afrique. Toutes les passions humaines se déchainerent. Jamais on ne vit un pareil spectacle de férocité. La révolté calme, concentrée, impassible après la mort de Leclerc, n'avait exercé que des actes particuliers de vengeance; mais à la vue de tant de supplices elle frémit et s'agita de toutes parts. Des hommes : à moitié barbares font retentir les montagnes de ce chant de mort:"Sépulcrés de nos ancêtres, ouvrez-vous! Ossemens poudreux , tressaillez! Vengeance, vengeance , répondent les tombeaux et la nature entière! Ils courent aux combats avec des cris d'allégresse ; et dans l’impatience de venger le sang des leurs, ils saisissent corps à Corps les ennemis de leur liberté, les terrassent et leur font mordre la poussière. Le Sud est menacé de leurs tor-

ches incendiaires ; il va périr.

En même temps au Cap, au Fort-Dauphin, au Port-de-Paix, à Saint-Marc, au Port-au-Prince, et sur tous les rivages, ce n’est plus que fouets, croix, gibets, buchers, soldats, colons, vaisseaux et matelots occupés à tuer, étouffer, ou noyer des créatures humaines, dont le seul crime était de ne pas vouloir rentrer dans les fers. Les uns ont les membres lacérés par le fouet, supplice ignominieux de la servitude ; ensuite on les attachait à des poteaux, dans le voisinage d’un marais, pour être livrés aux maringouins , insectes sanguinaires qui achevaient en détail les restes d’une vie à moitié éteinte. Les autres sont consumés vivans dans la flamme des buchers. La mort se montrait ainsi sous ses deux aspects les plus terribles, la lenteur et la rapidité. D’autres en plus grand nombre périssaient sur la mer, ou montaient sur des échafauds; dans les campagnes, des

arbres chargés defleurs servaiént de potence{r);

(1) Réflexions du baron de Vastey. J. Chanlatte, p. 48,

et des pays faits pour la joie, la paix et le bonheur , étaient ainsi désolés par les passions des hommes.

Sur le visage de ceux qui marchaient à la mort, on voyait briller le beau caractère de la liberté qui allait croitre sur une terre humectée de leur sang. Ils avaient la même fermeté, la même résignation , le même enthousiasme que les martyrs de la religion chrétienne. Alors sur les gibets, dans les flammes, dans les flots, au milieu des tortures, à peine entendait-on quelque soupir; lenfant lui-même ne versait pas de pleurs, et ne faisait pas retentir les échafauds de ses cris enfantins. Le doux nom de patrie et de liberté errait sur leur bouche expirante. Souvent ils s'encourageaient les uns lés autres à mourir. Un chef des Noirs, nommé Chevalier, hésite à la vue du supplice, quoi! lui dit sa femme, te ne sais pas combien il est doux de mourir pour la liberté, et sans se laisser toucher par la main du bourreau, elle prend la corde et se donne la mort. Une mère dit à

ses filles qui pleuraienten marchantau supplice,

Réjouissez-vous, vos flancs n'engendreront pas d'esclaves.

Cette force d’âme que les Noirs montraient dans les tourmens était si surprenante, que les Blancs en attribuèrent la cause à quelque organisation particulière, sans croire aux prodiges de la liberté. On prétendait que leurs fibres se contractaient avec tant de violence ; qu'ils devenaient insensibles à toute douleur. C’est ainsi qu’en niant l’une des lois les plus constantes de la nature humaine, on cherchait à leur dérober la gloire de leur mort. S’agissait-il d’en faire des esclaves? ils n'étaient pas des hommes ; s’agissait-il de les faire périr dans les supplices ? ils ne souffraient pas.

Pourquoi donc en faire des esclaves et les déchirer dans les supplices?

Cependantlatyrannie toujours plus insensée a recours à l’histoire ; alors des enfans, des femmes et des vieillards sont enveloppés dans des sacs et jetés dans la mer, ou des rivières : c'était la peine des parricides chez les Romains.

Malgré trois siècles écoulés, on se rappelle

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que dans ce même pays, des Espagnols avaient employé des chiens à la poursuite d’innocens sauvages. À ce souvenir la démence est telle , qu'on se réjouit d'avance de voir Saint-Domingue, vaincu par des chiens, ne pouvant l'être par des hommes. On ne rougit pas de sassocier ces singuliers compagnons de guerre,

Alors Rochambeau qui prétait l'oreille à tous les conseils de la perversité, et qui se faüguait tant des supplices ordinaires , que de ceux qu’on avait inventés, envoya un navire à l'ile de Cuba, pour acheter des chiens élevés et nourris dans le carnage. Lorsque ce navire rempli de chiens reparut dans le port du Cap, des femmes de colons allèrent les recevoir sur le rivage, en faisant retentir l'air de cris de Joie; elles leur attachèrent des bandelettes, et semerentdesfleurssur leurspas.Quelquesuness’abaissèrent même à couvrir de baisers ces instrumens bizarres et nouveaux de leur vengeance. A quels égaremens ne conduit pas la servitude ?

Cependantona désigné d'avance une victime,

et choisi pour le lieu de l'exécution la cour d'un couvent de religieuses. On y dresse un amphithéätre, qui rappelle les cirques des Romains. La multitude, selon sa coutume, accourt à ce barbare spectacle. La victime est attachée au poteau; les chiens stimulés par une faim dévorante ne sont pas plus tôt lâchés qu'ils mettent en lambeaux ce malheureux.Ils se disputent ses membres déchirés et palpitans , et l'arène est teinte du sang humain souillé de leur bave] écumante. A cette vue, la pitié réfugiée dans quelques cœurs ne contient plus ses soupirs; les âmes même les plus farouches restent interdites. Seulement la vengeance humiliée de son triomphe, fait entendre des cris sourds, interrompus, étouffés à moitié. Le bruit se répandit parmi les noirs, qu’au dernier soupir de cet infortuné, les voutes du ciel s'étaient entr’ouvertes pour recevoir son ame. (1)

(1) J, Chanlatte. Cri de la nature, pag. bo, br, b2, 53, édit. de 1810. Revue encyclopédique, juillet 1879,

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Ce genre de mort devint commun avec des circonstances plus ou moins affreuses, Jusqu’à ce que la cruauté se füt-lassée de toute solennité, de sorte qu’on finit par jeter comme par dédain,des créatures humaines à ces chiens qu’on tenait parqués près de la ville; et lorsque leur gueule assouvie de carnage et teinte de sang se penchait vers la terre, le fer achevait les restes d’une vie perdue pour la liberté. (1)

Alors la langue manqua au crime; on inventa des expressions nouvelles : noyer deux ou trois cents créatures humaines, c’est un coup de filet; expirer sur un gibet, c’est mon-

ter en dignité; être dévoré par des chiens,

- c’est descendre dans l’arène(2). Des bourreaux

acquirent même de la célébrité: on frémit encore au nom de Tombaret. On voyait, en effet, la mer et les rivières teintes de sang,

rejeter une multitude de cadavres vers leurs

(x) Notes de Vastey, imprimées au Cap, 1814.

2) Réflexions du baron de Vastey, pag. 28.

rivages, où se réfléchissait la flamme des büchers consumant d’autres victimes. Le nombre en était si considérable, que les habitans refnsaient de manger du poisson, de peur de se nourrir de leur propre sang. (1) Cependant beaucoup de Noirs, dont les uns avaient été témoins de ces supplices, et dont les autres, dans la confusion, s'étaient échappés de la main des bourreaux , à la nage ou de toute autre manière, allaient, dans divers lieux, rejoindre les insurgés qui se rassemblaient autour d’eux. Souvent à l’ombre d’un arbre, ou sur la pointe d’un rocher arrosé de leur sang, ils leur racontaient le nombre, et la variété de tant de supplices.

Quelque grande que füt la cruauté, ils l'exagéraient dans leur langage naïf, mais orné de

couleurs vives, fortes et hyperboliques à la

(x) Ce sont les expressions de la lettre de Pétion, du 12 novembre 1814, au commissaire de Louis XVIII. Juste Chanlatte, cri de la nature, pag. 48 et 49. Réflexions du baron de Vastey; édit. de Sans-Souci, p. 7;

manière des sauvages. La multitude les écoutait avec curiosité, silence et horreur; souvent on les interrompait pour demander des nouvelles d’un enfant, d’une sœur ou d’une épouse expirés sur des gibets ou jetés dans la mer. À ces récits épouvantables, ils versaient des larmes, mais c’étaient des larmes de vengeance. Les uns s’'écriaient : Descendrons-nous dans la tombe sans les avoir vengés? Non, leurs ossemens repousseraient les nôtres. Les autres, par des gestes et des cris, s’animaient à la guerre, peu satisfaits d’avoir mis à feu et à sang tous les rivages.

Alors on voyait éclater des vengances em-

preintes d’une grandeur barbare. En écoutant

.J'un de ces récits, Paul Louverture, frère de

Toussaint, apprend que, sans aucun motif, on avait noyé son épouse, vivant au Cap, paisible auprès de ses foyers domestiques.

il entre dans une fureur que nourrit son chagrin et que rien n’apaise. Comme il venait de capturer vers le Fort-Dauphin un navire nau-

fragé sur lequel se trouvaient trente passagers

LIVRE QUATRIÈME. 187 de France; après les avoir conduits sur l’une des avenues principales de la ville du Cap, il les immola tous sans pitié aux mânes de l'innocence, en prenant soin de mettre sur un poteau, une inscription , pour indiquer que la mort d’une épouse chérie avait commandé ‘à sa douleur, une vengeance digne d’une âme altière, aimante. et profondément affligée (1).

On rapporte qu’un étrange destin termina la vie de seize des plus braves capitaines de Toussaint ; ils furent enchaïnés par le cou aux rochers d’une ile inhabitée. Ainsi, abandonnés de la fortune et de leurs bourreaux, ils y expirèrent en dix-sept Jours; genre de mort qui n'appartient qu’à la fable. Je n'ai vu néanmoins que dans une seule relation cet acte de férocité. Celui qui le raconte, assure avoir été embarqué sur le vaisseau qui les conduisit

dans cette île (2). IL s’est passé durant cette

(1) Note communiquée par une personne de l’expédition.

(2) Relation d’un jeune Français sous le consulat. 707.

le journal des Débats, du 2 juin 1816.

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. . | k 188 LIVRE QUATRIÈME.

expédition d’autres évènemens, qui paraitraient également incroyables, sans la certitude des témoignages. Le monde en vieillissant fait de nouvelles découvertes dans le cœur humain, et malheureusement les forfaits relégués dans la fable, rentrent dans le domaine de l’histoire.

Détournons les regards du spectacle de tant de barbaries pour les attacher sur des actions dignes des éloges de l’avenir : ne laissons point la vertu sans consolation. Des capitaines de navires, au lieu de jeter dans la mer d'innocentes

créatures, les nourrissaient à leurs frais et

allaient les débarquer aux îles voisines, ou sur quelque plage reculée de Saint-Domingue.

Aucun d'eux ne montra plus d'humanité que Mazard , qui mit autant de zèle à sauver des victimes que d’autres en mettaient à les perdre. « J'ai trompé vos tyrans, disait-il, mon cœur « est déchiré de voir la terreetlamer couvertes « de supplices; allez rejoindre les vôtres dans

« ces montagnes, afin que la postérité ap- £ - Ï

« prenne que des sauvages trainés en servi-

« tude en-deçà de l'Océan, ont fondé un état « nouveau ; mais plaignez les passions des « hommes, et laissez le soin de votre ven- « geance au temps, au ciel, à leurs remords.» Cependant tous les capitaines de mer ne se conduisaient pas avec la même élévation ‘âme. À la vérité ils soustrayaient les Noirs à la mort, mais cette pitié était dégradée par une basse avarice; ilsallaient les offrir en vente dans les îles voisines et ces malheureux redevenaient esclaves; la vie leur coûtait des fers. Ce fut à cette occasion que le gouverneur de Porto-Rico fit cette belle réponse: « Si ce sont des esclaves, je n’en veux pas acheter, si ce sont des hommes libres, vous n'avez pas droit de les vendre (1). » Dans ce temps d’anarchie et de guerre tout se confondait; le crime se parait du dehors de la vertu, ainsi que cela s’est vu durant la terreur qui couvrit de deuil la France. Ce serait trop exiger de la

fragilité humaine, que de lui demander tou

(1) Chanlatte, Cri de la nature.

190 TIVRE QUATRIÈME.

jours «une sublime résistance aux attentats commandés par la politique qui se sert des noms de gloire et de patrie.

Cependant l’armée ne resta point sans vertu.

Des généraux s’indignerent de tant de cruautés, tantôt en portant des plaintes amères, tantôt en désobéissant à des ordres inhumains. Allix, qui commandait l'artillerie au Port-au- Prince, refusa dix mille boulets destinés à mettre aux pieds des victimes de la liberté, pour les ensevelir dans la mer. Rochambeau , punit de l'exil une désobéissance, qui fut une vertu, ainsi que celle de plusieurs autres capitaines (1). Quand la discipline militaire, changée elle-même en terreur, ne pouvait leur imposer silence, ou les contraindre au crime, on les éloignait de Saint-Domingue, ou bien on les envoyait à uné mort certaine dans les combats; et l'humanité restait sans appui contre une tyrannié qui palissait au

seul mot de liberté, et qui se montrait d’au-

(1) Journal des Débats, du 10 août 182.

LIVRE QUATRIÈME, 19f tant plus active , qu'elle ne cessait d’être épouvantée par le nombre, par la force et Bes la puissance de ses ennemis.

Dans des relations ornées de traits d’une éloquence neuve, hardie et semblable à celle des premiers àges du monde, les Africains n’ont point assez ménagé la gloire des soldats et des capitaines qui, pour leur patrie, avaient arrosé de leur sang les Alpes, et l'Italie etles rivages du Rhin et du Nil. Ils ont nommé cette guerre wneexpédition de cannibales. Cependant ceux qui, l'été précédent,avaient été frappés de maladie, étaient presque tous morts innocens, malheureux, victimes de ambition du consul Bonaparte. La postérité qui lira mes pages, leur donnera des larmes; des historiens plus heureux que moi, qui déplore de n’avoir que trop trempé mes pinceaux dans le sang, n’auront qu’à décrire leurs exploits immortels.

La plupart de ceux qui survivaient à la contagion, portaient encore sur leur visage pâle, les traces d’un mal cruel. Dévorés d’ennuis,

de chagrins et de douleur, à peine se souve-

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