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naient-ils de leur gloire ; ils n’arrétaient leurs regards que sur des supplices, autour desquels s'agitaient des esclaves et des maitres furieux. Ils se trouvaient enveloppés dans le tourbillon de la tyrannie , servie d’ailleurs par quelques noirs qui s’appliquaient, avec une cruelle industrie, à faire périr leurs semblables. Ils communiquaient cet abattement, cet ennui, ces souffrances, aux troupes qui ne traversaient alors lOcéan que pour aller combattre des hommes que la présence de la servitude rendait indomptables. Aussi, dès que le soldat français mettait le pied sur cette terre, n'étant plus animé par l'amour de la patrie et de la liberté, il perdait la moitié de sa valeur.
Tout-à-coup le Sud, qui jouissait d’une paix profonde, se réveille au bruit des supplices qui, du Nord et de l’Ouest envoyaient des cadavres flotter sur ses rivages. Cette province était surtout peuplée de gens de couleur, qui possédaient de grandes richesses, et qui se mon-
traient moins qu'ailleurs ennemis des blancs,
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avec qui, malgré la sévérité du préjugé, ils
étaient unis par des mariages. Quand ils virent qu'on ne les épargnait pas plus que les noirs, ils coururent aux armes. La révolte commenca dans le quartier du Petit-Trou, où sous le prétexte d’une conjuration restée ignorée, on avait noyé Bardet , qui s'était empressé À livrer le fort Bizoton, lors de l'attaque du Portau-Prince. Cet attentat indisposa d'autant plus l'opinion, qu'il était accompagné d’ingratitude. La révolte devint ensuite plus générale, dès qu'on eut résolu de faire périr dans la ville des Cayes, des habitans de couleur occupés au service de la gendarmerie. On les accusait d'avoir fait paraître quelques signes de mécontentement.
L’exécution de ce crime était embarras-
sante: commert faire mourir tant de personnes sans craindre des gémissemens. On eut, comme
à l'ordinaire, recours à la mer. Ils furent dé-
sarmés, mis dans un navire, massacrés et jetés de nuit dans les flots. Des femmes, qui avaient entendu le bruit ducarnage, demandaient , les
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larmes aux yeux, que le meurtre de leurs frères et de leurs époux ne restät pas impuni. Alors parut sur la scène de Saint-Domingue un homme nouveau, nommé Ferrou. Autant il était précieux dans la paix, autant il fut redouorand
crédit parmi le siens, mais ce n'était point un
table dans la guerre. Il jouissait d’un
barbare ;sa vengeance n’éclata qu'avec dignité. Après avoir soulevé le pays, il donna lordre d'arrêter tous les colons et de les conduire sains et saufs au bourg des Coteaux, situé non loin de la mer où lon venait de faire périr les siens.Ces colonsn’espérant pas de clémence, dédaignaient toute prière, étant bien résignés à la mort.
Ferrou leur adressa ce discours avec un accent d’'amertume et de fierté. « Vous ne crai- « gnez point, cruels blancs, d’immoler à votre « haine ceux qui sont sur cette terre vos défen- « seurs et votre appul. À quoi nous sert de « vous appartenir par les liens doux et sacrés « de la nature, car nos femmes sont aussi vos
« épouses et vos méres; et sans crainte d’être
LIVRE QUATRIÈME. 195 parricides, vous trempez vos mains dans notre sang. D'ici, je vois cette mer où dans une nuit affreuse, à la pâle clarté desastres on à noyé une partie d’un bataillôn des nôtres. Quel était leur crime? Vous servir et vous aimer! Les vents et les flots nous renvoient leurs corps livides. Ce sont des frères, des époux, des compagnons, amis constans dans la servitude, dans la guerre, et dans la liberté. Alors même qu’un juste
ressentiment nous commande de vous im-
moler , allez à travers cette mer ensan-.
glantée, rejoindre les vôtres, et voyez en nous
des ennemis, mais non pas des bourreaux. »
Ainsi Ferrou, qui mit un frein à sa douleur, les fit embarquer pour les Cayes , ville contre
laquelle il se disposa sur -le -champ à mar-
cher. (1)
Informé de cette révolte provoquée par
d'imprudens attentats, Laplume revint préci-
(1) Précis historique de l'expédition. Laujon, p. 160,
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pitamment des frontières du Sud où il s’occupait à contenir les bandes du sauvage et terrible Imour de Rance. À peine est-il de retour qüil voit la fumée du camp de Ferrou dans le voisinage de la ville. Il court l'attaquer, ille bat et le force à se retirer dans les àäpres montagnes de la Hotte, dont les rochers en décomposition se fendent et se brisent sous les pas de l’homme et l’'entrainent dans leurs abimes. Mais Ferrou en connaît les chemins les plus sûrs; il ne tarde pas d'en descendre, pour faire d’un autre côté une irruption dans la campagne du Petit-Goave , ville située au bord d’une baie délicieuse, et fondée par les flibustiers, qui menaient une vie inusitée parmi Îles autres hommes. Le corps de troupes employé à la défensede cette ville était composé en partie de gens de couleur, qui passèrent de son côté, et en partie de Français, qui furent obligés de prendre la fuite.
Rochambeau, pour mieux surveiller l'insurrection régnant dans les trois provinces,
était venu fixer sa résidence au Port-au-Prince,
LIVRE QUATRIÈME. 197 trainant toujours à sa suite un grand nombre de femmes, avec tout l’attirail du luxe et de la mollesse. Des qu’il eut appris cette désas- »| | | treuse nouvelle, il envoya par mer Nétervood, pour reprendre la ville du Petit-Goave; comme il ne douta pas du succès, il lui donna une meute de chiens, tant pour servir à la poursuite des insurgés, que pour faire dévorer les prisonniers. Nétervood obéit, arrive, engage le combat avec le canon tiré de la mer ; mais les ennemis, qui brülent la ville,se retranchent, à la lueur des flammes, dans un fort d’où ils lancent la mort parmi les assaillans. Nétervood reçoit une blessure mortelle au milieu de ses soldats presque tous expirans, entre une forteresse et une ville en feu; le reste cherche son salut sur la mer, et les chiens qui, dans ce désordre, se dispersent, ajoutent à la honte
de la défaite. Ainsi Nétervood,avide de combats
et de périls, expira dans la fleur de la jeunesse, pour la cause de la servitude.
Alors des bandes d’insurgés, enflammés par
la victoire, occupent la longue chaine de mon-.
RAR ARR CR | ; \ NL * > + RER GES ex k mn à DEL AUS TS : RER LE ENS \E ; A OR, Ets RUE ! AS
tagnes qui traversent le sud dans sa longueur. Elles communiquent entre elles, franchissent les torrens, les rivières, les précipices, l'espace, et se répandent çà et là dans les plaines. Dessalines paraît à la tête de ce grand mouvement. Deux chefs puissans, Geffrard et Cangé passent du nord au midi; ils rejoignent Ferrou, et vont ensemble, à travers les monts, ravager les terres fertiles de Cavaillon, de Saint-Louis, des Cayes; ils proménent ensuite la dévastation dans celles de Jérémie ; brülant indistinctement leurs habitations et celles de leurs amis et de leurs ennemis, environnant ainsi la liberté de déserts et de feu (x).
Ces évènemens jetèrent la consternation dans l'âme de Rochambeau. L’insurrection menaçait d’arracher dé ses mains la province du sud. Il avait d’abord envoyé six cents hommes à Laplume, pour défendre Les Cayes; mais ce faible secours devenant insuffisant, il
fit sur-le-champ tourner, vers Jérémie, la voile
(1) Précis historique de Laujon, pag. 1935 194.
LIVRE QUATRIÈME. | 199 aux vaisseaux qui venaient d'amener de France deux mille hommes de renfort, dont la moitié était de la Pologne. Il les divise en deux corps, et leur trace deux routes pour se rendre dans la plaine du Torbec, où ils seront rejoints par les six cents hommes envoyés aux Cayes. L’une de ces routes était désignée par terre seulement, à travers les montagnes de la Hotte; l’autre par terre et par mer, en débarquant d'abord à Tiburon, et longeant ensuite la côte.
Ces deux mille hommes arrivent à Jérémie, et ne tardent pas d’en partir pour le combat; mais de la pointe deses rochers,Ferrou les voit, les surveille et se prépare à en faire, des deux côtés, un horrible carnage. À peine les Francais sont-ils à dix lieues de Jérémie, se disposant à franchir les montagnes de la Hotte, qu'ils tombent dans une embuscade. Le combat devient sanglant, leur déroute est effroyable et précipitée. Les insurgés poussent des rugissemens dans l’action, et des cris de joie
apres la victoire. Ce qui échappe au massacre
gagne la mer et porte l’épouvante à Jérémie, d’où ils viennent de sortir avec l'espérance de mettre tout en fuite.
Les Polonais qui débarquèrent à Tiburon, éprouvérent une semblable défaite; ayant été surpris dans une embuscade, ils furent taillés en pièces près du bourg des Coteaux; ceux qui parvinrent à se soustraire au carnage, chercherent aussi leur salut sur la mer. Ils se réfugièrent aux Cayes où rentrèrent les six cents hommes qui les attendirent vainement dans la plaine du Torbec, et qui faillirent essuyer une déroute. Ainsi périrent ces Polonais qui servaient la France dans l'espoir d’être utiles à l'indépendance de leur patrie, et qui, par un destin contraire, moururent sous le fer d'un chef d’insurgés qui se battait pour la liberté. (1)
Partout où régnait la révolte, on dressait
des échafauds. Alors les villes des Cayes et
(1) Précis de l'expédition. Laujon, pages 175, 176.
Mathieu Dumas, campagne de 1802,
LIVRE QUATRIÈME. 201 de Jérémie furent affligées par de nombreuses exécutions qui resserrèrent la ligue entre les noirs et les gens de couleur, et assurèrent de plus en plus les succès de la liberté. Laplume, voyant que tout était perdu, s’embarqua pour les côtes de France, où il mourut, sans laisser de quoi fournir à ses funérailles : sa pauvreté prouva sa vertu. Il avait un cœur sans artifice et scrupuleux dans la fidélité; mais il était plus propre à l’obéissance qui demande des âmes intelligentes et serviles, qu’au commandement, qui est l'apanage des âmes fortes.
Pendant que la cause de la liberté triomphait à Saint-Domingue, Toussaint finit ses jours en France, dans le château de Joux, situé au pied du Jura. Je vais rapporter sa mort, sans rien ajouter ni retrancher , telle que me l’a racontée un capitaine d'artillerie, nommé Colomier, qui se trouvait à Pontarlier, pour la remonte de l'artillerie. Alors ce capitaine a tenu dans ses mains la clé de son cachot,et | l'avait vu vivant et mort. L'usage étaitde passer
cinq francs par jour pour chaque prisonnier;
Bonaparte fit écrire que trois francs suffisaient pour nourrir un révolté.Cette sordide épargne, marque d’un affreux ressentiment, fut suivie d’un libelle publié contre Toussaint. Il parait qu’on prit la résolution de le faire mourir pour l'enlever à l'espérance des insurgés de Saint- Domingue. Un homme extraordinaire dans les fers n’en est que plus grand parmi les siens. Le gouverneur du fort fut choisi pour l’exécution du crime; il en eut quelque effroi; mais sitôt qu’un gouvernement a Jugé nécessaire de faire une communication de cette espèce, il ne reste que le choix de lobéissance ou d'une disgrâce mortelle. On avait pris , d'avance , la précaution d'enlever à Toussaint son domestique, et de ne pas le laisser sortir pour se promener dans les cours de la prison.
Le gouverneur du fort fit deux voyages à Neufchâtel en Suisse. La première fois, il remit les clés des cachots au capitaine Colomier, qu'il choisit pour le remplacer durant son
absence. Ce capitaine eut ainsi l'occasion de
LIVRE QUATRIÈME. 203 visiter Toussaint, qui ne lui parla qu'avec modestie de sa gloire, mais avec indignation du dessein que lui prêtait le consul d'avoir voulu livrer Saint-Domingue à l'Angleterre. Il s’occupait à écrire un mémoire contre cette accusation invraisemblable. On le laissait dans un dénüment si absolu, qu’il n'avait pour toute batterie de cuisine qu'un vase de fonte, dans lequel il préparait lui-même un peu d’aliment farineux; lui qui avait eu dans ses mains les richesses de Saint-Domingue. Comme il souffrait singulièrement de la privation du café, le capitaine, que j'ai connu pour être d’un excellent cœur , satisfit généreusement à ce besoin.
Cependant cette première absence du gouverneur n’était qu’une épreuve du crime. Ilne tarda pas d’en faire une seconde pour le même lieu et par le même motif. Je vous confie seulement la garde du fort, dit-il d'un air inquiet au capitaine, mais cette fois Je ne vous remets pas les clefs des cachots ; les prisonniers n'ont besoin de rien. Il revint le quatrième Jour.
Toussaint n'était plus: il le savait. Après avoir
porté dans le cachot quelques alimens, il eut soin de composer d'avance sa physionomie, d'étudier l'expression d’une tristesse profonde; mais ne sachant avoir la tranquillité d’une âme sans remords,tout le trahissait,son regard égaré, sa paleur, une voix altérée,sa démarche incertaine, sa seconde absence, les clefs des cachots qu'il avait gardées, les alimens récemment apportés, l'affectation de les montrer en répétant par distraction le même mot; son visage, que troublaient les murs de la prison ,où l’on voyait Toussaint sans vie,assis à côté d’une cheminée, ayant les deux mains sur ses jambes étendues et la tête penchée du côté droit. On remarquait dans ses traits les traces de la mort, arrivée par suite d’une douleur dévorante ; mais l’attitude seule de son corps accusait le coupable, et indiquait le crime.
Le capitaine et le maire du pays, refusèrent de rendre par écrit témoignage de la mort de Toussaint survenue autrement que par la faim. Ils restèrent ainsi étrangers à l'attentat. Après
ce refus, le gouverneur supposa quelque mal
LIVRE QUATRIÈME. 20h violent. Il fit appeler des chirurgiens pour ouvrir le cerveau, et dans l'acte de décès,on inscrivit qu'il avait été frappé d’apoplexie séreuse, maladie prompte,mais obscure dans ses traces. Toutes ces précautions inusitées dans une mort naturelle, enveloppaient d'artifices une trame que d’autres circonstances rendaient probable. Ce fut sans doute par l’ordre du consul que Leclerc avait d’abord condamné Toussaint à mort, et qu'il avait proposé à Christophe une trahison pour l'arrêter. La paix conclue avec lui ne fut, par dérision, appelée quele pardon
de Toussaint. On lui tendit un piège pour l’ar-
racher à sa patrie; la conjuration dont on l’ac-
cusa ne fut point jugée en sa présence. Il fut enlevé des bras de son épouse et de ses enfans,
envoyés en exil à l’autre extrémité de la
France. Pourquoi le priver de son domes-
tique, le faire diffamer par un libelle, le tenir si misérablement dans un cachot étroit, obscur, et séparé de l’univers, ne recevant que les envoyés du consul avec qui il ne fai-
sait paraitre qu'indignation et fierté ; tandis
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qu’il était d’une douceur extrême à l'égard des invalides qui lui servaient de geoliers (1).
Vainement dans la suite le gouverneur du château chercha à rentrer dans l’amitié du capitaine, pour qu'il ne fit aucune révélation; mais le crime que nulle part on ne peut cacher , fut connu dans les deux mondes. Seulement on ignorait de quelle maniere il avait été exécuté, les uns attribuèrent cette mort au poison, les autres à la corde, d’autres au froid (2): le peuple, dont la voix égale celle de la divinité, ne la crut point naturelle. A l'ile de Sainte-Hélène Bonaparte a dit: qu'il n'avait pas d'intérêt à faire mourir un misérable nègre(3). Expression d'insulte et de mépris; comme si le nom de Toussaint n’eût pas toujours été invoqué par le peuple de Saint-Domingue, que
son génie avait conduit à la liberté.
(1) Lettre de Dubois à l’évêque Grégoire, du 25 mai
(2) The history of Toussaint. Essai du baron de Vastey, page 9. |
(3) O’Meara, t. 2.
Sans doute, si la politique du consul, parmi des actes louables de clémence, n’eût pas fait mourir un prince enlevé à l'hospitalité d’une terre étrangère , il faudrait ajouter plus de confiance à sa justification ; mais dans son dernier exil, il ne fait que s’excuser et s'arranger pour comparaître devant la postérité. Quoi qu’il en soit, Toussaint devait finir par périr sous les neiges du Jura, non moins mortelles pour lui, que la faim, le fer ou le poison. Le consul ne prévoyait pas alors que les destins qui le pressaient de monter au trône, lui donneraient la mort sur un rocher brülant, comme Toussaint recut la sienne sur un rocher glacé. Avec cette différence que lun mourut pour avoir détruit la liberté, et l’autre pour l'avoir aimée.
Ainsi dans le mois d'avril 1803, mourut Toussaint-Louverture. Petit-fils d’un roi d’Afrique, ilavait été esclave, soldat, général, gouverneur. Il possédait un rare génie, sa dissimulation était impénétrable. Il avait autant de vertus qu’il faut en avoir pour jeter les fonde-
mens d’un nouvel état parmi des guerres civiles,
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er $2 58e MUST SEE si R RON Het É RE 208 LIVRE QUATRIÈME.
entre des esclaves et des maîtres. On n’apporta jamais plus d'activité dans les affaires du cabinet et dans les affaires de la guerre; il répondait à cent lettres par jour, et franchissait l'espace sur des chevaux dont il domptait la fougue. 11 vivait de peu, ne buvait que de l’eau ; souvent une feuille de bananier lui tenait lieu de coupe. Son air un peu sauvage, était plein de noblesse et de dignité; un regard qui lançait du feu, annonçait son âme extraordinaire. Il subjuguait le cœur et l'esprit par une éloquence symbolique, simple et mâle ; il ployait la langue à son génie, ses réparties remplies desel , sont restées en proverbe dans le pays. Nul ne l’approchait sans crainte et ne le quittait sans émotion(1). On mit ensuite en liberté son rival Rigaud, prisonnier du même château, d'autant qu'il n'existait aucun motif de haine contre lui, et qu’il pouvait servirà ré-
pandre de nouvelles divisions à Saint-Domingue.
(1) Notes du général Vincent. Voyages de Descourtilz,
t. 3, pag. 246.
Aprés la mort de Toussaint, Rochambeau fit de nouveaux efforts à Saint-Domingue pour contenir l'insurrection; il s'Opposa aux ravages de Dessalines, qu’il menaca dans une proclamation de faire périr sous le fouet, comme le dernier des esclaves (1). Ce qui dans les circonstances présentes, n'était qu'un sujet de dérision. Il parvint néanmoins à mettre à l’abri des continuelles incursions de ce barbare, la plaine du Cul-de-Sac et le Mirebalais, qui fournissaient le marché du Port-au-Prince. Il garantit en même temps les environs du Cap, de l’impétuosité des attaques fréquentes de Christophe, en construisant sur les monts qui dominent la ville, des espèces de fortifications inventées par les Anglais. C'était des maisons bâties en maçonnerie jusqu’à une certaine hauteur , pour les mettre à l'abri du feu, et le reste était en bois. Elles résistaient par des murs épais à l'artillerie : on s’introduisait dans l’intérieur avec une échelle, et l’on s’y dé- (x) Leborgne de Boigne. Nouveau système de coloni-
sation, pag. 102, chap. 19.
fendait également avec le fusil et le canon. À Vaide de ces bizarres forteresses, on finit par obtenir des noirs Congos, qu'ils approvisionneraient un marché qui se tenaitentre les deux camps. Ces Congos étaient d’unnaturelsi doux, qu'ils charmaient par leurs danses bruyantes, et par leur chants monotones, les peines de la servitude. Ils chantaient et dansaient dans les fers pour dissiper leurs chagrins; de tous les esclaves c’étaientceuxque préféraient lescolons. Cependant Rochambeau voyait chaque jour croître sa détresse. Il crut y remédier par l'agiotage et par des exactions de tous genres. Il tira sur les États-Unis pour trente deux millions de lettres de change , que son gouvernement refusa d’acquitter; il levait des contributions considérables sur des villes à moitié ruinées , faisait emprisonner des personnes riches qui n’obtenaient leur liberté qu’à force d'argent , ou même par l'abandon de leurs ri-
chesses (1). Il justifiait à la vérité ces exac-
(x) Archives du tribunal du Cap. J. Chanlatte aux
notes, pag. 46, 47.
LIVRE QUATRIÈME. 211 tions, par les besoins du service public dans des circonstances désastreuses. Mais il aigrissait les cœurs de ceux qui par intérêt demeuraient attachés à son parti, au point qu'après avoir perdu une seconde armée, fait périr des milliers de victimes dans les supplices, et consumé beaucoup d'argent, il tomba dans le même état de détresse, d'abandon et dé misere, que Leclerc vers letemps de samort; avec cette différence,que le sud n'avait pas été souillé par des fureurs, ni dévasté par la guerre.
Les destins se déclaraient pour Ja liberté.
Après la mort de Toussaint , l'insurrection ressemblait à un vasté embrasement , s’étendant du sud au nord, et ne s’éteignant sur un point que pour renaître sur un autre, avec plus de violence. Il semblait que l'âme de ce grand homme animait sa patrie. Bientôt la guerre change de théâtre; maîtres de la terre, les Africains la transportent sur la mer , ils la font à la manière des pirates, et la font avec d'autant plus d'avantage, qu'ils sont protégés par les Anglais, nation qui de cou-
71 ter PANNES v - | + nés L ‘«
tume ensanglante la paix quand elle est résolue à la guerre. Avec delégers bateaux à laide de la rame ou du flux et reflux, ils descendent et remontent les rivières, vont des montagnes à la mer et de la mer aux montagnes, et répandent la terreur sur un autre élément; ils attaquent avec audace les navires, en massacrent les passagers et se gorgent de pillage qu'ils transportent dans les montagnes : malheur aux Français qui naviguent vers ces funestes plages. Deux navires du Häâvre et de Nantes tombent entre leurs mains, tout est immolé; sur mer comme sur terre on ne peut les atteindre; ils cachent leurs barques dans les bois, se dispersent, se réunissent et reparaissent, sans que des navires de guerre puissent les empêcher de voltiger çà et là, et de promener sur Peau la même désolation qu'ils promènent sur terre.
A la vue d’une insurrection qui domine la mer et la terre, Rochambeau est saisi d’un effroi invincible, qu'il cherche vainement à dis-
simuler. Les supplices ont trahi sa politique.
LIVRE QUATRIÈME. 213 Le Consul qui ne récompense que le succès, va l’accabler de sa disgràce , après avoir tout fait pour lui. A quoi bon tant de victimes, tant de tortures, tant de gibets, tant de noyades, et tous ces chiens qu'il a fait acheter à Cuba; tout cela n’a servi qu’au triomphe de l’insurrection. Déjà jil n’est plus en son pouvoir de l'arrêter, elle vient l'insulter et le braver jusque dans les villes qui sont ses derniers asiles. Son humeur‘devient de plus en plus inquiète et sauvage; les ombres des victimes qu'il a fait périr lui apparaissent sanglantes dans les songes. Tantôt il s’écrie qu'il fera de Saint-Domingue un vaste cimetière, où tout au moins régnera la servitude; tantôt qu'il rétablira la liberté devenue plus chère par les supplices. Alors, mais trop tard, il s’emporte contre les artifices des femmes qui l'entourent et contre les conseils des colons. Mais la terréür
qu'ila d’abord employée, il la juge nécessaire
à la sûreté de l’armée.
Il n’était plus possible de dissimuler au Con-
su] une situation si déplorable. Rochambeau
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envoya à Paris des députésqui rapportèrent que la révolte, d’abord calme après la mort de Leclerc, étant devenue plus active, s'était étendue du nord au midi; que Rochambeau pour arréter ses progrès, avait employé la force des armes, la terreur et les supplices qui étaient les remèdes les plus extrêmes dont pouvait faire usage la politique; que le mal trop puissant de sa nature s'était joué de ces remèdes; que la révolte animée par un esprit fanatique de liberté avait rompu toute espèce de digue; qu’à la tête de cette révolte paraissaient Dessalines dans l’ouest, Christophe dans le nord, et Ferrou dans le sud; qu'après avoir désolé l’intérieur, les insurgés ravageaient les côtes à la manière des pirates; que les colons étaient dans une affliction profonde de voir une si grande expédition accablée d’une telle suite de revers; qu'il n’y avait d'autre moyen de salut, que dans une nouvelle armée. Le Consul avait alors quelque brouillerie avec l'Angleterre, et les circonstances l’empêéchérent d'envoyer à Saint-Do-
mingue de nouvelles troupes.
En effet, l'Angleterre qui voyait croître avec anxiété la puissance du Consul, n’avait fait la paix que pour lui tendre quelque piège sur l'Océan dont elle se montrait la reine. Elle avait vu avec joie l'expédition de Saint-Domingue dont elle prévoyait les suites funestes; elle ne cessait même dans la paix de veiller en ennemie sur les mers. Pour s'opposer davantage à son ambition, elle lui déclara la guerre. Cette rupture mit le comble à l’infortune des colons et de l’armée:, qui furent cernés sur terre par les insurgés et sur mer par les vaisseaux de cette grande puissance. Après différens traités tant avec Dessalines, qu'avec les Anglais, les Français qui dans quelques villes ressentaient les horreurs de la famine , abandonnérent successivement dans les mois d'octobre et de novembre 1803, Saint-Marc, le Port-au-Prince, les Cayes, Jérémie, le Mole-Saint-Nicolas, enfin le Cap qui était plus que jamais inquiété par de vives et fréquentes attaques.
Il ne resta qu'un petit corps de troupes dans
Santo-Domingo capitale du pays Espagnol; ce
petit corps de troupes commandé par Braquier général doué d’un esprit fin et courageux, fit tête durant six ans à ses ennemis (1).
Les esclaves de ce pays eurent un bien rare bonheur ; ce fut de passer de la servitude à la liberté , sans répandre de sang ; ils durent ce bonheur à la douceur de leur esclavage; ils n'étaient que des pâtres esclaves, ils furent des pâtres libres, en attendant que l’avenir vint avec de nouvelles prospérités , couvrir leurs déserts d’habitans et y faire retentir le bruit des arts.
Le départ de l’armée dans les différentes villes, fut un spectacle d’effroi, de douleur et de misères. Les familles des colons et beaucoup de personnes manquèrent de navires pour fuir la vengeance des noirs irrités.
Des épouses, des enfans, étaient obligés de se séparer de leurs époux et de leurs pères.
Les rivages ne retentissaient que de cris
et de pleurs ; les uns sur terre, allaient tom-
(1) Almanach de Santo-Domingo, de 1809. Mathieu
Dumas. Campagne de 1802 , pag. 337.
LIVRE QUATRIÈME. 217 ber entre les mains de leurs anciens esclaves, les autres sur mer entre celles des Anglais.
Nombre de gens confiaient leur vie et leur fortune à de fragiles barques. On fut obligé d'abandonner les malades , et toute l'artillerie. Alors de la:mer, Rochambeau, les soldats et
les colons virent des feux allumés par les noirs
sur le sommet des montagnes. Ces feux étaient le signe de leur joie présente, ils avaient été celui de leur fureur passée. Ainsi lors de leur arrivée et de leur départ, les Français ne virent que des flammes; ils avaient avec eux la servitude.
A peine la plupart des vaisseaux eurent-ils mis à la voile, que les Français contre la foi des capitulations devinrent la proie d’un en-
nemi artificieux et superbe, qui n’eut pas même
la gloire de les vaincre. Ils versèrent des lar-
mes de rage et de douleur. De vaillans capitaines tentérent encore sur mer les hasards des combats. La valeur française parut encore au milieu des revers. Mais ils furent de toutes
parts poursuivis par la captivité, la misère, les
L DÉC LR. gi f
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tempêtes et les naufrages; sauf quelques navires Américains qui sauvérent de ce désastre plusieurs familles de colons et beaucoup d’autres personnes, tout fut perdu. Rochambeau luimême devint un captif de l'Angleterre. Ainsi la fortune n’a voulu laisser de traces d’une si grande expédition que dans l’histoire, afin d'apprendre à la postérité qu'il n’est pas de plus grands malheurs que ceux quisont causés par la servitude.
Dès-lors les noirs qui formaient le peuple de Saint-Domingue se crurent invincibles.«Quelle « flotte, quelle armée, quels guerriers, disaient- « ils dans leur langage hyperbolique , pour- « raient à l'avenir nous apporter l'esclavage ? « À leur approche ne verrait-on pas sous la « forme d’un géant, le génie irrité de notre pa- « trie soulever de sa main puissante les tem- « pêtes et briser et disperser leurs vaisseaux! € À sa voix redoutable, les lois de la nature « obéissent, les maladies, la peste, l'incendie, « le poison et la faim volent à sa suite. Mais
« sans le secours de ce génie qui fait mouvoir
« les élémens, n’avons-nous pas des âmes re-
trempées dans l’adversité, et plus que jamais « avides de combats, de périls et de gloire.
« L'empire de notre liberté ne pourra que « croître, s'élever et s’agrandir. »
Mais ils se consument en regrets, quand ils tournent autour d’eux des regards remplis de tristesse. L’un redemande une épouse expirée sur un échafaud, l’autre une sœur jetée dans les flammes d’un bücher. Des mères pleurent leurs enfans écrasés au berceau. Celui-ci montre l'arbre qui a servi de gibet à son père; celui-là, d’un regard sombre, étincelant et détourné, indique l'arène ensanglantée du sang des siens, devenus la pâture des chiens. L'un s'écrie : voilà la mer où j'ai vu périr un bataillon des nôtres; l’autre compte le nombre des victimes , qu'il porte à plus de vingt mille. Ils voient de toutes parts des ossemens, et des débris de supplices; horribles images, qui nourrissent dans leur âme une vengeance qu'ils expriment, tantôt par un farouche si-
lence, tantôt par des clameurs, en évoquant
ARRET 2 OS Lo SE ; .
du fond des sépulcres, à la manière des sauvages , les mânes de Toussaint, de Charles Bélair, et de tant d’autres martyrs de la liberté. (1)
Mais si le passé les afflige, l'avenir les console. Nallaient-ils pas offrir au monde le singulier spectacle de sauvages arrachés des déserts d'Afrique, conduits en servitude au-delà de l’Océan, formant un peuple nouveau, faisant avec orgueil flotter leur pavillon sur les mers, recevant des ambassadeurs, dictant des traités de paix ou d'alliance. Ainsi du sein de l'esclavage devait éclore une nation heureuse, libre et indépendante. Leur commencement, leur adversité et leur élévation étaient en effet sans exemple dans l’histoire des vicissitudes humaines.
Alors les colons contemplèrent de nouveau leur ruine, sans perdre Pespérance du retour, seul adoucissement de l'exil; ils ne pouvaient
s’habituer à voir des hommes qu'ils regardaient
(1) Proclamation de Dessalines, du 23 avril 1804.
toujours comme des esclaves, régner sur une
terre que la main deleurs aïeux avait fertilisée par l’industrie. Ils faisaient éclater de vifs regrets sur leur opulence passée,ne cessant de montrerà la France une source abondante de prospérités à Jamais tarie, si elle netentait unenouvelle expédition plus savamment exécutée.Ils invoquaient ensuite la pitié.« Voyez, disaient-ils, Saint-Domingue arrosé une seconde fois de notre sang, répandu par la main de nos esclaves ; nos villes, nos manufactures, nos habitations n'être plus que des ruines; nous, les plus riches des hommes, condamnés à l'exil, et réduits à vivre de charité». Tandis que les uns s’apitoyaient sur le sort des colons, soit par esprit de
parti, soit par humanité, les autres les consi-
déraient comme artisans de leur propre infor-
tune, disant que leurs richesses, souillées du sang de leurs esclaves, n'étaient perdues que par leur avarice , par leur haine et surtout par leur opiniaätreté pour le retour de la servitude.
Le consul, qui n’aimait pas les plaintes de l'infortune, ne les écoutait plus. Selon sa cou-
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tume , il accusa la mer, le climat, les malas dies, de la perte d'une armée que son ambition avait immolée plutôt qu’exilée de la gloire: s’écriant qu’il n’y avait que les élémens qui pouvaient arracher la victoire deses mains. Il n’en déversa pas moins son humeursur l’Angleterre. Londres lui parut une belle proie, qui le dédommagerait de la perte de Saint-Domingue. On ne désespéra point d’y voir flotter ses drapeaux, tant l'opinion était éblouie par sa renommée. On s'arrêta peu néanmoins sur des maux qui dans d’autres temps auraient été le sujet d’une grande affliction; mais son génie inquiet , audacieux, avide de l’immortalité, remplissait le présent de l'avenir , et ne laissait de repos ni à la pensée ni à la douleur. Au moins, des soldats élevés dans les camps de la république n'empêcheraient pas qu'au milieu de sa gloire, et de ses conquêtes passées et futures , et dans l’'ébranlement prochain des trônes, il ne se revétit de la pourpre impériale, objet de ses vœux les plus secrets et les plus
ardens.
Cependant Saint-Domingue, après avoir été
le théâtre de tant d’évènemens tragiques,n’était guère plus qu’un désert habité par des hordes de noirs, simples , ignorans, à moitié barbares; mais qui connaissaient les choses extrêmes de la servitude et de la liberté; ils avaient beaucoup appris, parce qu'ils avaient beaucoup souffert. Ils conservaient encore toute la jeunesse de la nature. Toussaint avait commencé à les façonner aux arts de la paix, et la civilisation promettait d'achever de policer ces cœurs altiers et neufs, et de les plier au joug des lois. Il fallait reprendre une éducation interrompue par d’affreuses calamités. La science devait débarrasser leurs facultés ‘des langes de la barbarie. Tout allait renaître , croître et prospérer avec leur indépendance, qu’ils venaient d’affermir par une suite de vertus héroïques. Désormais ils pouvaient montrer à toute nation qui chercherait à les asservir, leur liberté assise sur les ossemens de soixante mille
Français, les plus vaillans soldats du monde,