‹ Histoire de l'expédition des Français à Saint-DomingueChapitre 5 sur 29 · NET · texte numérisé non relu

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Les champs, abandonnés dans la guerre, se couvrirent de ‘riches moissons que faisaient croître des hommes libres. L'agriculture fit fleurir le commerce, et de toutes les parties du monde les vaisseaux arrivaient dans leurs ports. La civilisation adoucissait leurs mœurs à demi-barbares, et la science allait les éclairer: tout marquait une prospérité croissante, lorsque la fortune traversa cet état naissant par d’étranges adversités, et ne permit pas à Toussaint d'achever ce qu’il avait commencé avec tant de gloire et de bonheur.

Fatiguée des} agitations de laïliberté, la France avait passé sous Napoléon Bonaparte, qui la gourverna comme consul, jusqu’à ce qu'il se revêtit de la pourpre impériale. C'était un génie sombre, opiniâtre, et dévoré d'ambition, mais capable avec la force qu’il joignait à la dissimulation, d'entreprendre et d'exécuter les choses les plus grandes et les plus périlleuses; avide de l'extraordinaire, il pensait y trouver plus sûrement l’immortalité qu'il ai-

mait. Il donnait à l’action la rapidité de la pen-

LIVRE PREMIER. 23 sée ; à peine avait-il conçu une entreprise qu’elle était conduite à sa fin, sans en prévoir les funestes résultats : il avait une confiance aveugle dans la fortune, il ne croyait pas qu’elle püt jamais abandonner. Son corps, endurci par les fatigues dela guerre, supportait sans peine les privations de tout genre : il bravait la faim, la soif, le sommeil, et n'avait que les besoins d'un soldat. La force de son génie était empreinte dans les traits mâles de son visage, qui restait immobile dans les plus grandes agitations de lesprit; sous des manières pleines d'emportement, il dissimulait si adroitement ses desseins, qu’il déconcertait les plus habiles. Violer la foi des sermens, promettre ou se rétracter selon les besoins de sa politique, rompre des traités solennels, se jouer des rois, renverser et relever les trônes , porter en tout lieu la gloire de son nom, dompter la fortune par l'audace, étonner le monde par la rapidité de ses conquêtes , autant que par la grandeur de ses revers; tel'est ce dangereux et

puissant génie qui gouvernait la France.

Quand ileut conclu d’une manière satisfaisante la paix avec l'Angleterre par le traité du 1% octobre18or,ilentrevitdans l'occupation de Saint-Domingue,une entreprisenécessaire à sa gloire et à la prospérité de la France; il la Jugeait surtout très propre, après la liberté, à détourner les esprits qui méditaient sur son ambition, et à éloigner des compagnons d'armes qui voyaient son élévation avec une secrète jalousie, et qu’il avait bien plus à craindre dans ses desseins secrets d’usurper le pouvoir. Le génie de Toussaint, d’un esclave, fatiguait sa gloire; son ambition s’affligeait dele voir Jouir d’une puissance égale à la sienne dans un pays de la dépendance de la mère-patrie.

Comme il avait beaucoup. réfléchi sur tout ce que la politique a de fort et de faible, étudié à fond le caractère de la nation dont il devait un jour se rendre le maitre, il savait que toute chose ayant de la grandeur en apparence , flattait ses goûts, occupait son imagination inquiète, et que rien n’était plus

propre à lui faire oublier ses malheurs, que

LIVRE PREMIER. 25 de grandes espérances, quelque chimériques qu’elles fussent. La confiance qu’il montrait en la fortune, sa première jeunesse passée dans les camps, une réputation immortelle acquise par les armes, l'Italie deux fois conquise, et l'expédition de l'Égypte si glorieuse pour les sciences, semblaient ne rendre aucun évènement impossible.

Le consul hésitait néanmoins s’il laisserait Saint-Domingue entre les mains de Toussaint, ce qui lui donnait une armée de trente mille noirs propres à contenir l'Amérique, etrendait le commerce plus florissant , malgré les pertes qu’auraient éprouvées les anciens propriétaires, ou bien sil ferait la conquête de ce pays par la force des armes, en se décidant pour la liberté civile ou la servitude des noirs, suivant les circonstances. La plupart des colons qui regrettaient leur opulence passée, n’espérant recouvrer leurs terres avec leurs esclaves que par la conquête, s’agitaient autour du cabinet des Tuileries , flattant la gloire

et l’orgueil du consul, pour arracher la co-

lonie de la main d’un esclave révolté , disant qu'on ne saurait dans ce dessein, préparer avec trop de promptitude une expédition formidable.

Cependant tout ce qu'il y avait d'hommes sages et prudens était d’un avis entièrement Opposé : ils disaient qu’on allait porter la guerre civile au sein de la paix, qu’on aurait à combattre non pas des esclaves, mais des hommes dont le corps était endurci par de longues fatigues, et l'âme trempée dans les discordes civiles ; des hommes tellement passionnés pour la liberté, que le nom seul de servitude les faisait frémir. Pourquoi d’ailleurs exposer nos vaisseaux sur des mers lointaines , et en- -voyer mourir sans gloire une armée sous un climat mortel.

Ce fut dans ces circonstances que Vincent, colonel du génie, apporta de Saint-Domingue une constitution qui garantissait la liberté des noirs, et donnait à Toussaint letitre de gouverneur à vie, et quoiqu’elle dût être sanctionnée

par la mère-patrie, la colère du consul éclata

en ces termes : «C’est un esclave révolté qu’il « faut punir; l'honneur de la France est ou- « tragé(r).» Dès ce moment le consul n’écouta plus de conseil, et l'expédition fut décidée, si bien que dans une députation du Sénat , il désigna Toussaint comme un chef de brigands dont ses éclaireurs auraient bientôt faitjustice.

Son ministre Forfait, homme de bien, mais faible de caractère, lui ayant mis de nouveau sous les yeux les malheurs inévitables d’une pareille entreprise , le consul, fatigué du poids de ces raisons, ne lui répondit que par ces mots: «Je dois éloigner de moi soixante mille hommes ». Le ministre craignant de lavoir blessé par son conseil, se hâta par son zèle de détourner son ressentiment. Le consul mit en effet une cruelle industrie à choisir pour l’expédition, ceux qui s’enorgueillissaient de partager sa gloire, et qui aimaient

avec plus de constance la liberté, pour laquelle

(1) Mémoires de Napoléon, Notes et Mélanges, vol. rt,

chap. 10.

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