‹ Histoire de l'expédition des Français à Saint-DomingueChapitre 6 sur 29 · LUE · texte numérisé non relu

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ils avaient versé leur sang. Ce choix, aussi funeste pour eux que pour la république, paraissait pourtant un bienfait qui leur ouvrait une nouvelle carrière de gloire ; mais pendant qu'ils affectaient en public une joie apparente , ils versaiént de secrètes larmes dans le sein de leurs amis et de leurs.familles.

Le consul nomma pour capitaine de l’expédition Leclerc, époux de Pauline Bonaparte, sa sœur. Il fut charmé d’avoir un prétexte de le séparer de lui, à cause d’une alliance qu’il jugeait peu digne desa grandeur présente et future. La naissance obscure de Leclerc dans la petite ville de Pontoise inquiétait son orgueil. On voyait arriver chaque jour dans Paris des gens de basse condition, qui se disaient alliés ou parens de la sœur du consul. Pauline Bonaparte était d'une si rare beauté, que Canova , célèbre artiste d'Italie, offritses traits dans une statue de Vénus victorieuse; elle avait de la finesse et de la grâce dans l'esprit. Son regard réveillait des desirs dans le fond des cœurs les

plus indifférens; elle rassemblait autour d'elle

LIVRE PREMIER. 29 tout ce que la volupté peut avoir d'artifices, luxe de meubles, choix dans les gens attachés à sa suite, élégance dans la parure ; elle se faisait suivre par des peintres, des bouffons et des musiciens. Elleaccompagna son époux dans cette-expédition.

Leclerc était d’une petite taille, mais il avait de la vivacité dans l'esprit et de la grâce dans les manières; on lui trouvait dans les traits du visage quelque ressemblance avec le consul.

Quoiqu'il eût montré du courage et de la persévérance dans les campagnes des Alpes et du Rbin , il ne fut qu’un instrument aveugle du consul; il limitait dans la guerre et dans la paix , avec peu de prévoyance et sans rien inventer. Il ne pénétrait point le fond du cœur de ses ennemis; il ne cherchait qu’à se montrer comme lui, extraordinaire en toutes choses , le prenant sans cesse pour modèle; mais n'ayant ni sa fortune, ni son habileté, il ne fut qu’un exemple déplorable d’un homme ordinaire qui veut imiter le génie. C’était pourtant de lui qu'on

attendait la fin des plus sanglantes querelles

qui aient existé entre des maitres et des esclaves. N

Ce fut dans les divers ports de l'Océan et de la Méditerranée, qu’on fit à grands frais les préparatifs de l’expédition. La Hollande conquise par nos armes, et l'Espagne que la crainte maintenait dans notre alliance, fournirent des vaisseaux. La flotte était composée de vingt-une frégates et trente-cinq vaisseaux de guerre , dont l’un était armé de cent-vingt bouches à feu. Tout ce qu'il y avait alors de marins expérimentés fut employé à cette expédition. Villaret-Joyeuse commandait la flotte dont une partie mit à Ja voile au mois de décembre 1 801, des ports de Brest, Rochefort, et Lorient, et l'autre partie devait successivement s’embarquer de plusieurs autres ports. L’Océan devait ainsi se couvrir de vaisseaux pour aller punir un esclave révolté.

Cette flotte transportait l’une des plus vaillantes armées du monde. Les Alpes, l'Italie, le Rhin et le Nil ne retentissaient que du bruit de

ses exploits. Elle allait combatire à une autre

LIVRE PREMIER. Où extrémité de la terre. Pendant la traversée, l'Océan se montra néanmoins courroucé. Des navires endommagés par la mer, furent obligés de se détacher de la flotte : sinistre présage qui fut bientôt détourné par de glorieux souvenirs. Les loisirs de la navigation furent occupés par le récit d’exploits dignes de mémoire. On allait combattre de timides esclaves, qui ne ressemblaientniaux Allemandsrobustes etpatiens, ni aux Mamelouks agiles et nerveux. On ne croyait pas les destins changés.

Sitôt que la flotte eut mouillé au Cap Samana, Leclerc fit l'énumération de ses forces de terre et de mer, et de celles plus nombreuses qu'il attendait ; elles montaient à soixante vaisseaux , et à plus de trente mille hommes commandés par des généraux et des capitaines qui avaient acquis de l’expérience et de la gloire dans les camps. On voyait figurer parmi eux, des hommes de couleur qui s'étaient illustrés dans les guerres sanglantes de Saint-Domingue. On remarquait Rigaud dont

ja valeur avait balancé la fortune de Toussaint;

Pétion, qui portait sur sa physionomie la douceur et la fierté d’une âme libre. 11 était destiné à fonder et gouverner une république. À côté de lui, se montrait Boyer, son illustre successeur qui devait un jour, par un pacte d'amitié avec le roi de France, assurer à jamais l’indépendance de sa patrie. Tous ces chefs étaient appelés à seconder l’expédition, de leur conseil, de leur courage et de leur exemple.

Leclerc avec tant de vaisseaux et de si vaillans capitaines, se crut invincible. Ce qui l’enorgueillit davantage , c’est que le bruit se répandit, que Toussaint dans le désespoir de lui résister , avait ordonné des fêtes pour le recevoir, tandis qu’à la vue d’une si grande flotte, il avait fait à la manière des Scythes préparer des torches incendiaires. Une si grande expédition, n'avait pas été faite, sans qu'il en ait eu connaissance ; il avait pourtant des motifs de se croire en paix avec la France, d’autant mieux qu'il $était montré l'ennemi des

Anglais, et qu’il correspondait avec le consul

LIVRE PREMIER. 33 dont il'admirait le génie. 11 ne croyait pas l’avoir offensé par une constitution qui lui donnait le titre de gouverneur , et qui garantissait la liberté de Saint-Domingue, puisque cette constitution devait être sanctionnée par la mére-patrie , dont il n’avait pas secoué le joug. Quoique sa sécurité ne füt pas parfaite, il avait néanmoins licencié une partie de son armée, Toutesles forces de Toussaint ne consistaient au plus, qu'en seize mille hommes. Cinq mille dans le nord, quatre mille dans l’ouest. le même nombre dans le sud et trois mille dans la province Espagnole. Ces troupes ainsi dispersées, étaient commandées par des capitaines les plus propres à faire la guerre dans un pays de montagnes; tous étaient animés par l'amour d’une liberté qu'ils chérissaient d’autant plus, qu'ils ne l’avaient conquise que par beaucoup de sang et de feu. Cette armée devait partout trouver des auxiliaires. Soldats , femmes, enfans, citoyens, tous avaient vécu dans les camps des guerres civiles. Comme ils étaient encore pleins du souvenir de leur servitude,

si l'on ne parvenait à jeter entre eux de nouvelles semences de division, il fallait les exterminer plutôt que de songer à les vaincre.

Cependant toute la flotte se mit en mouvement. Apres en avoir détaché Kerverseau pour aller prendre possession de Santo-Domingo capitale du pays Espagnol, Leclerc dirigea l’armée et ses vaisseaux vers trois points principaux : le Fort - Dauphin, la ville du Cap dans le nord, et le Port-au-Prince dans l'ouest. La guerre COMMENÇA SANS ouvrir de négociation avee Toussaint, soit qué l’ordre en eût été donné parle consul pour épouvanter Saint-Domingue, soit que Leclerc ait jugé ce parti plus convenable pour faire promptement tout rentrer dans son obéissance.

Rochambeau attaque le Fort-Dauphin par mer et par terre; tout cède bientôt à la valeur des Français, mais les noirs, en fuyant, incendient la ville. À la lueur des flammes qu'ils allument, Rochambeau fait égorger des prisonniers, qu'il traite comme des révoltés. La

baie de Mancenille fut alors ensanglantée du

LIVRE PREMIER 35 sang de beaucoup de noirs innocens et désarmés , qui avaient à la vérité fait retentir le rivage de ce cri : point de blancs, point de servitude (1). Ce général n’a que trop fait usage par la suite d’une politique cruelle.

Leclerc parut avec ses vaisseaux devant la ville du Cap, dont Christophe tenait le commandement. Ce chef originaire de l'ile de Grenade avait été affranchi, maître-d’hôtel, marchand et conducteur de bestiaux , etdevint roi. Sa taille était élevée, son port majestueux , son regard plein de feu; il possédait une âme forte, ornée de vertus civiles, militaires et domestiques. Sa prudence confiait peu à la fortune ; il était sobre, actif , patient. Sans avoir été instruit dans les écoles, il parlait avec grâce et facilité, prenant un plaisir singulier à divertir ses hôtes par le récit d'aventures ou d’exploits d’une rare valeur. Il avait d’ailleurs des

contrastes d'humeur qui désignaient la fou-

(1) Lettre de l'amiral Villaret du 21 pluviose an x.

The history of Toussaint. London, 1814, pag. 31 et 32. | d.

gue de son caractère (1). Il devait perdre une partie de ses vertus sur le trône.

Lorsque l’envoyé du chef de l'expédition le -pressa de rendre la ville sans lui permettre d'en recevoir l’ordre de Toussaint, il répondit avec fierté : « Allez dire à votre général, que les Francais ne marcheront ici que sur des cendres et que la terre les brülera ». Il écrivit ensuite sa résolution en ces termes : « Le sort des armes ne peut vous faire entrer que dans une ville en cendres, et sur ces cendres je combattrai encore. » Des députés de la ville au nombre desquels se trouvait Télémaque qui avait siégé dans nos assemblées législatives , vinrent les larmes aux yeux, conjurer le chef de l'expédition d’adoucir le ressentiment que devait lui causer la résolution de Christophe , et d'éviter la ruine d’une ville incendiée et rebâtie à peine dans la guerre civile. Verraient-ils

donc une seconde fois à l'approche des vais-

(x) Réflexions du baron de Vastey, pag. 158 et 159;

Notes du général Vincent.

LIVRE PREMIER. 35 seaux de la mère-patrie la flamme détruire lasile de leurs richesses, l’entrepôt deleur commerce, la capitale de cette ile surnommée la reine des Antilles; n’avaient-ils donc pas éprouvé assez de malheurs ?

Après avoir fait éclater son indignation sur Christophe qu’il traita de barbare révolté, Leclerc remit aux députés de la ville une proclamation du consul, qui portait que la France avait été désolée comme Saint-Domingue par des guerres étrangères et civiles; qu'après y avoir mis un terme, toutes les nations s'étaient empressées de contracter amitié avec elle, que Saint-Domingue devait se réjouir de ce qu’un peuple puissant, en paix avec l'univers, venait avec ses vaisseaux lui garantir la liberté civile

sans distinction de caste ni d’origine; mais | qu’un tel bienfait ne saurait être méconnu sans que la colère de la république française ne fût terrible comme le feu qui dévorait desmoissons de cannes. Cette proclamation n’était pas faite pour rassurer des hommes à qui la servitude

avait donné un caractère de méfiance. Les pa-

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roles du consul parurent celles d’un maître qui faisaitdespromesseset desmenaces. Ilsn’avaient pas besoin qu’on leur assurât une liberté dont ils jouissaient sans trouble; et cette colère présentée sous l’image de l'incendie de leurs moissons leur semblait un signe de servitude; tous s'écriaient qu'ils préféraient mourir plutôt que de rentrer dans les fers.

On crut prévenir l'incendie du Cap, en débarquant à la baie de lAcul, célébre par le naufrage de Christophe Colomb; le dessein de Leclerc était de surprendre l'ennemi par terre; mais le mouvement des vaisseaux et le bruit du canon répandirent de tous côtés le tumulte et l'alarme, et des habitations incendiées annoncèrent que la flamme s’éleverait bientôt de la ville. En effet, Christophe menacé sur mer par une flotte et sur terre par deux corps d’ennemis, débarqués lun au Fort-Dauphin, et l’autre à la baie de l’Acul, ne prit conseil que des circonstances, d'autant mieux que le sang noir était tout fumant à la Baie de Mancenille,

ainsi qu'au Fort-Dauphin déjà mis en cendres.

LIVRE PREMIER. 39 Il ordonna de brüler la ville, soit qu'il en ait reçu l’ordre de Toussaint, soit qu'il crût un si grand sacrifice nécessaire à sa patrie. Après avoir fait distribuer des torches incendiaires à ses soldats, et à tout ce qu'il y avait de gens dévoués à une cause si sainte, il prend à témoin le Tout-Puissant protecteur de la liberté de l'homme ét commence lincendie par sa maison décorée à grands frais par les arts du luxe: un océan de flammes s'élève dans les airs, les toits tombent embrasés, et dans ces flammes, le noir voit le salut de sa liberté. L'apparition de la flotte, le sang noir et blanc coulant sur deux rivages, les paroles menacantes du consul, la terreur, la confusion , une ville en feu, la perte de tant de richesses réveillaient dans tous les cœurs les vieilles inimitiés de la servitude et de la liberté. A la vue des flammes qui changeaient la nuit en jour, elles se peignaient sur des visages noirs et blancs ; mais on n’entendait point ces cris, ces plaintes, ces gémissemens ordinaires dans une

grande calamité; seulement des enfans mon-

4o LIVRE PREMIER.

traient du doigt la montagne qui devait servir d'asile à la liberté. La fuite se fit avec calme et silence, comme si la vengeance dût être différée pour en être plus terrible. L'explosion du magasin à poudre couronna cet œuvre de courage et de désespoir.

Cependant Leclerc qui traversait les plaines de l’Acul et du Limbé , aperçut les flammes qui brülaient la ville en présence d’une partie de la flotte, qui ne fit rien pour la secourir. Sa marche, seulement suspendue à la rivière Salée dont l'ennemi coupa le pont, fut ensanslantée par le massacre de quelques prisonniers, et éclairée par l'incendie des habitations. Il se hâta d'entrer dans une ville, qui n'offrit à son armée que des ruines fumantes, au lieu de soins, d'asile et de secours si nécessaires dans ce pays après une longue navigation.

Tous les plus beaux édifices avaient été la proie du feu, l'arsenal , les magasins, le greffe, les hôpitaux , le palais du gouvernement, la grande église. Ainsi périt cette ville dont le destin fut

d'être deux fois incendiée dans la guerre civile

à l'approche des vaisseaux de la mère-patrie. Christophe qui brüla sa maison et la ville fit paraître une générosité rare dans un ennemi; de peur que dans la confusion et le tumulte de l'incendie, deux mille blancs avec leurs femmes et leurs enfans, ne fussent victimes de la fureur des siens, sans les emmener en ôtage il les fit conduire dans un asile où l’on respecta leurs vies et leurs personnes. Après avoir abandonn: le Cap incendié, Christophe rejoignit Toussaint qui venait à son secours; ils allumèrent ensemble de nouvelles flammes, tout fut en feu dans leur retraite, habitations, bourgs , villes. Et sans laisser à l'ennemi d’abri dans un climat nouveau, ils ne gardèrent pour défendre la liberté, que du courage et de la fierté, que des déserts et des montagnes. Pendant que Leclerc-et Rochambeau conquéraient dans le nord des villes en cendre ; Boudet dans l’ouest cherchait autant par ruse que par force, à prendre possession du Port-au- Prince. Cette ville bâtie en bois, était rivale du

Cap; elle recevait dans son port un grand

nombre de navires. Agé chargé de veiller à sa défense, n'avait point une valeur à l'épreuve de la trahison ; mais près de lui se trouvait un capitaine digne des temps anciens ; c'était Lamartinière qui possédait une âme héroïque.

Rien n’égalait sa fermeté , sa patience et son courage; avec une poignée de soldats, il était capable de se jouer des efforts d'une armée. À la demande de la reddition de la ville, onfit la même réponse qu'au Cap, en y ajoutant le carnage à l'incendie. « Si les Français, débar- « quent, répondent les noirs; avant que nous « puissions être informés de la résolution de « Toussaint, trois coups de canon répétés d'une «montagne à l’autre, seront le signal de lin- « cendie de nos maisons, et de la mort de ceux « qui prétendraient faire de nous des esclaves. » Cene fut ni sans'inquiétude, ni sans crainte, que Boudet général illustre dans les Antilles, pour avoir arraché la Guadeloupe des mains de l'Angleterre, débarqua sur la côte du Lamentin, distante d’une lieue du Port-au-Prince.

En mettant le pied sur terre, tout allait être

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LIVRE PREMIER. 43 embrasé. Au signal donné la flamme s’éleva de toutes parts. Dans la ville il y eut un désordre: effroyable. Les noirs craignant qu'on ne les. remette en esclavage, s’acharnent à poursuivre les blancs dans les rues, ils vont les chercher jusque dans les réduits les plus cachés de leurs maisons ou de celles de leurs amis ; ils les menacent d’une vengeance lente et mortelle, par leurs gestes, par leurs regards et par leurs paroles. Au souvenir des maux de leur servitude passée dont ils portent encore les marques sur leurs corps mutilés, ils ne voient plus dans les blancs que des maitres qu'ils égorgent sans pitié, ou qu'ils emménent en Ôtage dans les montagnes, pour leur laisser où leur Ôter la vie, selon leurs alarmes ou leurs espérances.

Un grand nombre d’enfans, de femmes, de vieillards allèrent dans une église chercher un refuge contre la fureur de leurs anciens esclaves ; qui , malgré la sainteté du lieu, voulaient aux pieds des autels les immoler à leur

liberté. Mais à la voix d’un vénérable pré-

tre qui les couvre des vases sacrés, pour ne pas laisser ensanglanter les autels, ils détournent le fer homicide , et leur piété effrayée d’un sacrilège sauve les victimes; mais ils en allèrent chercher d’autres, qu’ils croyaient pouvoir immoler sans crime, partout ailleurs que dans une église : refuge respecté par tous les barbares qui ne sont jamais sans vertu.

Cependant les flammes éclairent la marche lente et consternée des Français, qui ne sont point accoutumés à de tels ennemis. Boudet leur chef leur adresse ces paroles où respire l'humanité : « Vous ne devez, mes camarades, « trouver ici que des concitoyens ; cette terrene « vous est point étrangère, c’est encore celle de « votre patrie. Ne faites point usage de vos ar- « mes, découvrez-leur vos poitrines; que vo- «tre sang coule, afin que ceux qui nous sui- « vent, soient en droit de nous venger. » Le fort Bizoton , qui pouvait arrêter long-temps ce général, fut rendu par Bardet, dont la troupe passa du côté des Français.

Agé se disposait à livrer aussi la ville ; mais

Lamartinière indigné de cette double trahison, ne mit que plus de résolution à la défendre.

IL brüla , dans le conseil, la cervelle au capitaine d'artillerie, qui refusa les clefs de l’arsenal. Cet acte de vigueur écarte l’indécision, relève le courage ; il entraine quatre mille hommes à la porte de Léogane. Là, une redoute armée de six pièces d'artillerie, défend la ville. La mort vole dans les rangs des Français qui s’avançaient lentement, incertains de l'usage qu'ils feraient de leurs armes. Mais leur ardeur assoupie par la vue des maux qu’ils semblent se reprocher , s'étant tout-à-coup réveillée, ils oublient le danger, franchissent la redoute, couvrent de leurs corps l'artillerie, se jettent dans la ville et la sauvent du feu que l'ennemi n’a pas le temps d'allumer dans une fuite trop précipitée.

Lamartinière moins affligé de sa défaite, que de n'avoir pas mis en cendre le Port-au- Prince , courut se retrancher à la Croix-des- Bouquets, position située à deux lieues de la

ville, entourée de fossés creusés dans un tuf

très dur. Ce fut là que l’attendit Dessalines, arrivé trop tard pour défendre la ville. Ce chef quiavait l’ouest sous son commandement, était d’une génie audacieux, turbulent et féroce :

soit vengeance , soit ambition , il trempait tour-à-tour ses mains dans le sang du noir et dans celui du blanc. L’insomnie, la faim , la soif, la fatigue , il supportait tout naturellement. Son air était farouche, sa démarche, oblique, son regard sanglant; né sur les côtes d’Afrique,son visage sillonné de coupures, marquait son pays d'origine; il cachait une dissimulation impénétrable sous cet aspect terrible. Sa barbare éloquence était plutôt dans quelques signes expressifs que dans ses paroles. Ce qu’il y eut d’étrange dans sa destinée, c’est qu'il fut sauvage, esclave, soldat, général, et mourut par la suite empereur, sous le couteau d’un Brutus. Quand il sut que le Port-au-Prince, avait échappé à ses torches incendiaires; il palit, gronda, et frémit de colère.

Boudet, en habile capitaine, ne voulant

point perdre la suite de la victoire, vole à la

Croix-des-Bouquets, où l’attendaient ces deux chefs redôutables. Mais Dessalines est un Scythe Africain, qui fuit et le trompe par des marches rapides, hardies et précipitées , et Léogane charmante ville bâtie sur un promontoire, est en flimme avant que les Français puissent y arriver. Ce feu qui consume et détruit cette ville, réjouit l'âme de ce barbare, mais ne le console point de ce que le Portau-Prince ait échappé à sa ruine; il médite de nouvelles. fureurs et dé nouveaux embrasemens.

Tandis que le nord et l’ouest sont un théâtre: d'incendie et de carnage, les deux provinces de lorient et du sud passent sans calamités sous l’obéissance, L’orient qui appartenait à l'Espagne, est une vasterégion déserte, inculte, couvertede montagnes, de bois et de paturages. ILest bien digne de remarque, d'y voir l'Espagnol dormir en paix à côté de son esclave, tandis que dans les provinces voisines l’esclave égorge son maître. A la vérité, ni vengeance,

ni haine, n'avaient été soulevées dans ce pays ,

où la servitude était moins pénible et moins

inhumaine. Les esclaves n’y étaient guère que des bergers sous des maitres indolens; il y avait entre eux autant d'union qu'il peut y en avoir dans une condition si contraire à la nature. Cet état de chose favorisa les armes francaises.

Aussi Kerverseau, en se présentant devant Santo-Domingo la première ville fondée dans l'ile par les Européens, trouva les habitans d'autant mieux disposés à le recevoir, que dans de périlleuses missions à Saint-Domingue, il s’y était acquis une réputation de prudence et de loyauté. Ce n’était pas un grand général, mais un homme de bien, respecté des partis, modeste par caractère, rempli de douceur et de popularité. À la vérité, Paul-Louverture qui gardait la ville, refusa de la rendre, sans l'avis de Toussaint, son frère, sur qui reposaient les destins de la liberté. On n’ouvrit pas moins des négociations qui furent suspendues, d’après le bruit qui se répandit que tout était en

feu dans les autres pays.

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Alors Kerverseau avec deux frégates et un petit corps de troupes, seules forces qu'il avait à sa disposition, cerna Santo-Domingo par terre et par mer. Ce fut dans cet état de siège qu'on intercepta un courrier de Toussaint, qui portait à son frere l’ordre d’aller le rejoindre afin de concentrer leurs forces; Kerverseau se servit de cet ordre comme d’une ruse de guerre. Paul-Louverture parut un peu surpris de le recevoir de la main d’un ennemi. Comme il \ avait dans la ville un parti qui s’agitait en faveur des Français, il prit la résolution de se jeter, au nom de la liberté, dans les bras de la mère-patrie, d'autant mieux que Clervaux qui commandait tout ce pays, lui en avait donné l'exemple (1).

La province du sud, dont la ville des Cayes est la capitale, n’est qu’une langue de terre chargée de montagnes; elle était plus particulièrement la résidence des gens de couleur ; elle

se trouvait sous le commandement de Laplume.

(1) Notes manuscrites du général Kerverseau.

5o LIVRE PREMIER.

C'était un chef dont la valeur égalait la bonté d'âme. Il donnait à l'action le temps qu'on emploie de coutume dans le conseil. Son cœur exempt de perfidie n’en soupconnait pas chez autrui. Il ne fut pas plus tôt informé de l’arrivée de la flotte déjà maîtresse du Fort-Dauphin, du Cap et du Port-au-Prince, ainsi que des paroles du consul qui confirmaient la liberté des noirs, qu'il jugea que le parti le plus convenable était de se soumettre, sans porter plus loin ses vues sur l'avenir.

D'ailleurs ses troupes presque toutes de sang mêlé, conservaient du ressentiment contre Toussaint qui les avait défaites dans des combats sanglans ; comme l'inimitié venant de “la défaite ne s'éteint pas dans le cœur humain, ils crurent l’occasion favorable pour s’affranchir de sa domination. Laplume, qui n'ignorait pas cette disposition d'esprit, leur fit un tableau touchant des maux dé la guerre civile, parla de la mère-patrie avec quelque tendresse, et lut en témoignage la proclamation du con-

sul, dont il loua raisonnablement la puissance,

le génie et la gloire. Ces soldats dont le sang noir et blanc coulait dans les veines, reconnurent l'autorité de la France. Ainsi tombérent sous la domination des armes du consul, le

vaste pays Espagnol et la province du Sud.

vx;

PENDANT que se passaient ces évènemens, on employait auprès de Toussaint, un moyen de séduction dont on pouvait attendre quelque succès avant les hostilités, mais qui ne devint ensuite qu’un bas stratagème. Depuis huit ans, Toussaint avait à Paris deux enfans, dans la maison d'éducation de Coasnon; Placide et Isaac, c’est ainsi qu’ils se nommaient. Placide était enfant d’un premier lit de son épouse, et frère utérin d'Isaac. On avait conseillé au consul de les faire partir avec la flotte, | afin que le père , séduit par l'amour qu’il portait à ses enfans, se livrât plus volontiers à sa | foi. Ce conseil avait été donné par, le colonel Vincent, qui avait apporté en France la cons-

titution de Saint-Domingue. Ce colonel témoin,

1 th Mo ENS CAS AS, Le + y

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acteur , opprimé parmi les dissensions de ce pays, avait eu des rapports d'intérêt et de politique avec tous les chefs, dont il avait étudié le caractère. Il connaissait les influences mortelles du climat sur une armée nouvellement débarquée. Dans les différentes commissions dont il fut chargé , à Saint-Domingue , il s’y conduisit toujours en homme de bien; et sa vertu, respectée par les partis, s’y est maintenue en vénération. Il prédisait les résultats les plus funestes pour l’armée et la flotte, et cette prédiction, qu’il faisait ouvertement donna de l’humeur au consul qui l’exila dans Pile d’Elbe (x).

Avant le départ de la flotte, Bonaparte avait fait venir dans son palais les deux enfans de Toussaint avec Coasnon. Il leur parla de la gloire de leur père avec dissimulation; il s'exprima néanmoins avec quelque franchise, lorsqu'il insista sur les bienfaits dont il le comble-

rait en acceptant son amitié. Il leur fit présent

(1) Note du général Vincent.

d'unriche costume militaire et de belles armes,

en y joignant les titres de lieutenant et de capitaine. Rien n’était plus propre à flatter la vanité de leur âge; et sans crainte de corrompre des âmes novices , Coasnon promit de servir le consul au-delà même de ses espérances.

Ces jeunes disciples, venus sur la flotte, partirentavecleur précepteur, des ruines fumantes du Cap, pour se ‘rendreà d'Enneri, demeure de leur père. On accourait de toutes parts à leur rencontre. Ils laissérent derrière eux une image horrible de la guerre civile; des vieillards , des femmes et des enfans fuyant le carnage, partout l'alarme et la consternation , des toits incendiés fumant au loin; ils virent ensuite le spectacle de la paix, ouvrage du génie de leur père; des champs cultivés, des moissons abondantes, et | des familles heureuses. Là c'était une terre de | désolation ; ici une terre de prospérité.

Ce fut avec une surprise extrême, mais en

| versant des larmes de joie, que leur mere les

pressa dans ses bras maternels. Toussaint, ab-

> co es tee . Lo dard TRY Lac Lot CRM; SACS NES

sent de sa maison, ayant été prévenu par un

56 LIVRE DEUXINME.

courrier, qu'il y avait chez lui un envoyé du consul qui venait lui offrir la liberté, la paix, et sesenfans , ne savait comment concilier tant de violence et tant de générosité: traité tout à-lafois comme chef de révolte, et reconnu pourtant chef légitime; quoiqu'il se fût montré soumis à la mère-patrie, on n’observait pas même envers lui le droit des gens en usage à l'égard de l'ennemi le plus barbare; mais en revoyant ses enfans après une longue absence, il écarta des pensées si douloureuses, pourselivrer aux épanchemens de la tendresse paternelle; des lirmes même coulèrent de ses yeux, accoutumés depuis dix ans à de barbares fureurs. Il reconnut sur le visage de ses enfans Les mêmes traits qu'ils avaient, quand ils se baignaient ensemble dans les lacs des montagnes. Seulement le temps leur avait donné les formes mâles de la jeunesse (1).

Coasnon, qui ne cessait d’épier les mouve-

mens de l’âme de Toussaint, lui remit une lettre

(1) The history ef Toussaint. London, 1814,

LIVRE DEUXIÈME. 57 du consul, qui louait ses plus belles actions, la guerre civile terminée, les autels relevés, Ja prospérité renaissante ; mais qui blâmait, avec des paroles ambiguës, la constitution qui donnait à Toussaint, avec la liberté des noirs, une puissance pareille à la sienne : constitution bonne, suivant les circonstances de trouble et de guerre, mais susceptible de changement dans les circonstances présentes de paix et d’alliance. Le consul dissimulait ainsi son ambition blessée au cœur. Il disait ensuite que Toussaint, en s’éloignant de la mére-patrie, creuserait un abime sous ses pas. « Que pouvez-vous desirer, ajoutait-il, la li- « berté? Vous savez que dans tous les paysoù « nous avons porté nos armes, nous l'avons « donnée aux peuples; de la considération, des « honneurs, des richesses? Ce n’est pas ce dont | « vous devez être incertain (1).» Ce mélange

adroit de louange, de promesse et de me-

(1) Lettre du consul, du 27 brumaire an 10 (18 no-

D ve SRE PO dti CR dE. 1 RSS EU \ Nr on. HR :

vembre 1801.)

NT res er

nace, ne pouvait tromper qu’une àme vulgaire.

Coasnon, remarquant de l’irrésolution dans les traits du visage de Toussaint dit: « Ecoutez vos enfans; leur innocence est sans artifice. » Isaac et Placide parlèrent l'un et l'autre de l'accueil du consul, qui les avait félicités d’avoir un père si recommandable par son caractère, par ses exploits et par sa renommée ; que ce n’était point pour lui faire la guerre qu'il envoyait une flotte au-delà de l'Océan; qu'il mettait trop de prix à son amitié; qu'il n'avait d'autre dessein que d'assurer la liberté des noirs, à l'abri du respect dù à la mere-patrie; que dès-lors il n’y avait pas à balancer entre la haine et l'amitié du consul.

Les destins dé Saint-Domingue, la liberté des noirs, un peuple nouveau, tout dépendait en cet instant du cœur d'un pere. Bien jeunes, et tristes jouets de l'infortune, laisserait-il ses enfans entre les mains d’un ennemi, d'autant plus redoutable, qu'il était maître de le choisir pour ami? Il adresse à Coasnon ces

paroles : «Vous, le précepteur de mes enfans,

FL

LIVRE DEUXIÈME. 59 « et l’envoyé de la France, avouez que Leclerc « dément par ses actions les paroles du consul; « Jun m’annonce la paix, l’autre m’apporte la « guerre; déjà nos rivages sont ensanglantés ,

« nos villes sont en cendre. Sans doute on

La)

« oublie que je porte une épée, puisque la

Le)

conduite qu’on tient à mon égard est aussi

« coupable qu’'impolitique. J'ai délivré mon

Le)

pays de la guerre étrangère et civile; par-

tout l’ordre et la justice y règnent; j'ai fait sa « splendeur etsa prospérité; si ces actions sont «un crime, pourquoi m'envoyer mes enfans « pour le partager; au surplus, pour parler « de paix, il faut différer la guerre.»

Coasnon , étonné de l’inflexibilité de ce pere, crut le toucher en alarmant son cœur paternel; si vous ne passez, dit-il d’un ton ferme, sous l’obéissance du consul, vous ne verrez plus vos enfans. Toussaint portant alors la main sur son visage, pour détourner la vue d’un objet de séduction trop dangereux, et comme si le génie de la liberté lui eût apparu en ce mo-

ment, n'hésite plus entre ses enfans et la patrie,

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