‹ Histoire de l'expédition des Français à Saint-DomingueChapitre 7 sur 29 · ESS · texte numérisé non relu

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et quoiqu'un puissant ennemi menace de les immoler, ilse tourne vers Coasnon, et dit : emmenez mes enfans. Ce furent ses dernières paroles. Les traits de son visage avaient le calme austère de la vertu, qu’on remarque après une grande agitation d'esprit (1).

Cette scène où l'amour de la patrie triompha du cœur d’un père ne fut pas plus tôt terminée, que Toussaint se rendit à la tête de son armée. Ses soldats n’étaient plus de timides esclaves : femmes, enfans, vieillards, tous avaient vécu dans les périls ; depuis long-temps ils regardaient la guerre comme inséparable de: leur liberté; d’ailleurs ils allaient la continuer avec

des avantages particuliers, contre une armée

européenne. Le noir est un genre d’ennemi

qu'on ne voit point, qui vit de rien, dort quand il veut, où il veut, et jouit de toute sa

force dans un climat brülant. Que peuvent de

(1) Réflexions du baron de Vastey, édit. du Cap, de 1817, pag. 3 et 4. The history of Toussaint. Mémoires

de Lacroix, Paris, 1819, tom.2, chap. 19.

LIVRE DEUXIÈME. Gr savantes manœuvres, la bravoure de vieux soldats contre des ennemis invisibles, qui ne font qu’une guerre de détails et d’embuscade. D’ailleurs, les pays couverts de montagnes, et environnés par la mér, ont toujours été favorables à la liberté. La présence d'une nature imposante et le spectacle des tempêtes , impriment aux habitans un caractère indomptable,, et les plus puissantes armées finissent par y périr. Tels étaient les avantages des noirs.

Cependant Toussaint fit connaître à Leclerc sa résolution, par unelettrequ’il envoya de son camp des Gonaïves à Coasnon et à ses enfans.

Cette lettre portait qu'on le traitait en ennemi, que la liberté des siens lui imposait des devoirs au-dessus de la nature, qu'il était prêt à faire le sacrifice de ses enfans à sa patrie, qu’au surplus il lui fallait du temps pour se décider sur le parti qu'il luirestait à prendre (x). Leclerc n'eut pas plus tôt reçu cette réponse,

qui lui fut apportée par ses enfans et leur

(1) Mémoires de Lacroix, pag. 124, chap. 15, t. 2.

instituteur, qu'il s’'étonna d’avoir un ennemi si superbe. Il crut pourtant l'intimider en le menaçant, et le fléchir en lui renvoyant ses enfans, désormais Ôtages inutiles dans son armée. Il leur remit sur-le-champ une réponse où il ne fit que trop éclater de ressentiment. « Si dans quatre jours, vous ne vous livrez à moi, je vous déclare l'ennemi de mon pays. » Les enfans de Toussaint reportèrent cette réponse, et demeurérent auprès de leur père.

Alors, dans une déclaration de guerre, Leclerc annonça que le trouble et la discorde règneraient dans un pays qu'il devait rendre à la prospérité, s’il se laissait amuser davantage par les détours artificieux de Toussaint qu'il se hâta de condamner à mort, en le mettant, sous prétexte de révolte, hors de la protection des lois (x). Le capitaine de l’expé-

dition, ayant ainsi perdu tout espoir de paix,

(x) Proclamation du capitaine de l'expédition, du 28

pluviose an 10 (1* février 1802.)

se mit en marche pour aller combattre Toussaint, avec trois corps d'armée, dont l’un, commandé par Rochambeau, partit du fort Dauphin pour se rendre à Saint-Michel; l'autre conduit par Desfourneau , s’éloigna du Limbé, pour occuper Plaisance, et le troisième, marchant au centre, allait prendre possession de la Marmelade. Ces trois corps d'armée avec Boudet, partant du Port-au-Prince, devaient faire leur jonction aux Gonaives, afin dy prendre Toussaint, pour terminer plus promptement la guerre.

À mesure que l’armée française s’enfonçait dans l’intérieur du pays coupé par des montagnes, par des gorges et des défilés, la guerre devenait de plus en plus difficile. Nos soldats étaient chagrinés d’avoir des ennemis toujours fuyans, qui,se tenant sans cesse en embuscade, faisaient des blessures ou donnaient la mort d’une manière invisible, sans qu'on püt les atteindre, soit à cause de la vitesse de leur fuite dans des lieux qui leur étaient familiers, soit

à cause de la hauteur des montagnes, où se

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réfléchissait la violence du soleil. Dans ces marches plus difficiles que longues, ils éprouvaient la faim, la soif, une lassitude extrême; et après la navigation de l'Océan, ils ne trouvaient pas de lieu de repos, dans un pays où tout était nouveau pour eux, les ennemis, les hommes, les mœurs et le climat.

En quittant le fort-Dauphin, Rochambeau traversa le pays d’Ouanaminthe, couronna la Grande-Rivière, franchit la montagne Noire des Gonaïives, et descendit dans les Savannes de la Désolée. Comme les deux autres corps d’armée marchaient par des chemins différens vers la même direction, le théâtre de la guerre se trouvait alors sur la chaine des monts -qui séparent le nord de l’ouest, et qui dominent les hauteurs du Dondon et de Valliére, et la montagne Noire des Gonaïves. C’est dans ces lieux que Toussaint avait concentré son armée, afin d’empécher les Français débarqués sur trois rivages, de concerter leurs opérations, et de le cerner en l’accablant à-la-fois

de-toutes leurs forces par mer et par terre. Il

se disposa donc à fermer le passage de la Ravine à Couleuvre, à Rochambeau qui ne cessa d’éprouver des obstacles et des contrariétés durant sa marche.

Là, des montagnes hérissées de rochers et couvertes de bois, ont les flancs extrêmement resserrés. Toussaint, pour arrêter les progrès de l'ennemi, qui cherchait à le pousser vers la mer, avait fermé le défilé avec des arbres abattus et couchés; et dans les flancs des deux montagnes, il avait placé des embuscades pour l’attaquer sur les côtés et par derrière, en même temps qu'il le battrait en face, l'environnant ainsi de toutes parts. Il avait avec lui trois mille hommes de troupes réglées, et deux mille habitans pour auxiliaires. De peur d’être découvert, il prenait soin de ne pas allumer de feu durant la nuit(r).1l adressa, dit-on, ce discours à ses soldats, à l'approche des Français : « Vous allez combattre des ennemis sans foi, ni

« loi, ni religion; ils vous promettent la liberté,

(1) Lettre de Leclerc, du 28 pluviose an 10.

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ils veulent votre servitude. Pourquoi tant de vaisseaux ont-ils traversé l'Océan, si ce n’est pour vous remettre dans les fers? Ils dédaignent de reconnaitre en vous des enfans soumis, et si vous n'êtes leurs esclaves, vous êtes des rebelles. La mère-patrie séduite par le consul n’est plus pour vous qu'une marûtre. Fut-il jamais de défense plus légitime que la vôtre? Vos misères passées annoncent celles qu’on vous prépare. Avez-vous oublié l'abjection, les tortures et tant de cruautés que vous avez souffertes durant trois siècles? Découvrez vos poitrines, vous les verrez brülées par le fer de la servitude! Depuis dix ans, que n’avez-vous pas entrepris pour la liberté, vos maitres égorgés ou mis en fuite, l'Anglais humilié de sa défaite, la discorde étouffée, la terre de lesclavage purifiée par le feu, et renaissante plus belle que jamais avec la liberté; on veut vous enlever le fruit de tant de périls et de travaux. Déjà vous avez laissé des traces de votre désespoir ; sans un traître, le Port-au-

Prince ne serait que cendres; maisLéogane, le

« Fort-Dauphin, le Cap, cette opulente capi- «tale des Antilles ne sont plus; vous avez « promené partout des torches incendiaires, « flambeaux de notre liberté. Les pas de nos « ennemis n’ont foulé que des cendres, leurs « regards n’ont rencontré que ruines fumantes « que vous avez arrosées de leur sang. Voilà par « quel chemin ils sont arrivés jusqu’à nous!

« Qu’espèrent-ils? N’avons-nous pas tous les « présages de la victoire. Ce n'est pas pour la « patrie et la liberté qu'ils font la guerre ; « mais pour servir la haine et l'ambition du « consul, mon ennemi, parce qu'il est le vôtre; « leurs corps ne sont pas mutilés par les sup- « plices de la servitude, leurs femmes et leurs « enfans ne sont pas près de leurs camps, et les « sépulcres de leurs pères sont au-delà dé « Océan. Ce ciel, ces montagnes, ces rivages, « tout leur est étranger! Que dis-je? des qu’ils « respirent le même air que nous, leur bra- « voure saffaiblit, leur courage s'éteint. La « fortune semble nous les avoir livrés comme

« des victimes. Ceux qu'épargnera notre glaive,

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« recevront la mort d’un climat vengeur. Leurs « ossemens seront dispersés parmi ces mon- « tagnes, ces rochers, et charriés par les flots « de notre mer. Jamais ils ne reverront leur « patrie, ni ne recevront les tendres embras- « semens de leurs épouses, de leurs sœurs et « de leurs mères; et la liberté régnera sur leur «tombeau (r) ».

Rochambeau trop accoutumé à traiter avec orgueil et mépris les Africains, encouragea néanmoins ses soldats, en leur disant : « que « cette journée allait mettre le comble à leur « gloire, puisqu'il n’y aurait aucune partie du « monde qui n’eût été témoin de leur triomphe, « que le Tibre, le Nil et le Rhin, où ils avaient «vaincu de si redoutables ennemis, retentis- «saient du bruit de leurs exploits; qu'ils n’a- « vaient en ce jour qu'a combattre des esclaves, « qui, n’osant les regarder en face, fuyaient

« de tous côtés; qu’ils n'étaient pas venus à dix-

(x) Correspondance de Toussaint. Lettres des 19 et

20 pluviose an 10.

LIVRE DEUXIÈME. 69 « huit cents lieues de leur patrie, pour être « vaincus par un esclave révolté.» Le signal du combat ayant été donné, limpétuosité de l'attaque fut contenue par une courageuse résistance; les troupes auxiliaires en embuscade dans les flancs du défilé, pressent à gauche, à droite et sur les derrières, les Français qui font partout face à l'ennemi avec leur bravoure ac-

coutumée. Le retranchement ayant été ouvert,

la mélée devint opiniâtre et sanglante. La vic-

toire penchait tantôt d’un côté, tantôt de l’au-

tre. Cette indécision ranimait le carnage avec une égale ardeur. On vit alors Toussaint affronter mille périls : quand les Français font tout fléchir , il encourage les siens, et recommence le combat. Bientôt les armes ne servent que trop lentement une fureur réciproque ; on se prend corps à corps. Ce sont des athlètes qui s’égorgent. Le champ de bataille se couvre de morts, de sang et de débris; le carnage fut considérable, et la victoire que chaque parti

s’attribua,resta indécise. Tous furent des héros,

les uns pour ne pas flétrir leurs lauriers , les

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