‹ Histoire de l'expédition des Français à Saint-DomingueChapitre 8 sur 29 · DU © TOME ENS · texte numérisé non relu

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autres pour ne pas recevoir des fers. On reconnut ceux qui étaient morts pour la liberté, au genre de blessure, à l'attitude de leurs corps, à des cheveux hérissés , à la fierté de leurs regards.

Cependant Toussaint avait arrêté la marche impétueuse de Rochambeau , tandis que Christophe par une défense pleine de vigueur ,retarda celle de Desfourneau et de Hardi. Ainsi Toussaint et son armée ne purent être divisés, ni cernés par terre et par mer au bourg des Gonaïves. Il avait en homme de génie choisi le tertein, le lieu, et le moment du combat.

De la chaîne des montagnes qui séparent le nord de l’ouest, Toussaint va se retrancher sur -une autre chaîne de montagnes plus favorable à la guerre; ce sont celles de l’Artibonite, désignées par le grand et le petit Cahos. Ces Montagnes sur lesquellesil étendson armée;,ont leur passage défendu par un grand nombre de rivières et surtout par celle de l’Artibonite, terrible dans ses débordemens, et qui comme le

Nil nourrit des crocodiles. Là, les principaux

LIVRE DEUXIÈME. VE chefs de son armée, viennent successivement le rejoindre. Une fièvre ardente le consume, mais rien n'interrompt son activité. Il médite, et forme des desseins pleins de hardiesse, en se disposant à reporter la guerre sur les derrières de ses ennemis.

Pendant que le capitaine de l’expédition occupe avec son armée le bourg des Gonaïves qui n'offre à ses regards qu'un désert d’où s’élèvent des ruines fumantes , ce bourg où il se vantait d’envelopper et de prendre Toussaint comme dans un filet, Boudet, qui du Port-au- Prince doit l’y rejoindre, marche vers Saint- Marc. Cette ville et ses approches étaient défendues par Dessalines; c’est toujours le même Scythe : il fuit, disparait, revient, égorge et brûle tout. L'incendie précède les pas des Français; s'ils s'arrêtent les flammes s’éteignent, s'ils marchent elles s'élèvent. C’est ainsi qu'ils s’approchèrent de Saint-Marc. Dessalines avait

tout préparé pour mettre la ville en cendre.

Tout s'y fit d’une manière semblable au Cap ,

sauf des circonstances particulières ajoutées

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par sa férocité. Il entretenait sur la place publique, le feu qui devait sauver la liberté, comme des vestales auraient veillé à la conservation d'un feu sacré ; il allume lui-même la première torche , et pour lexemple, commence par brüler sa maison, bâtie et décorée avec magnificence; il n’est pas de sacrifice que ne fasse un cœur si farouche. A la vue d’une ville en feu sa fureur s'anime; il ne respire plus que le carnage. On le voit encourager l’animosité des siens. De toutes parts retentit ce cri de mort : c'en est fait de notre liberté, s'il en reste un seul. Ils massacrent sans pitié leurs anciens maitres qui meurent, tournant leurs derniers regards vers leurs toits embrasés.

Les Français n’arrivèrent à Saint-Mare, que pour contempler les ruines d’une ville bâtie régulièrement, au bord d'une baïe charmante qui était couronnée par des monts; ils voient des restes de feu servir de flambeaux funèbres aux morts couchés dans les rues, comme pour montrer combien sont étranges les maux que

cause la servitude. Cependant Dessalines en-

traine dans sa retraite , ceux qu'épargnent la pitié, le désordre, ou le hasard. Et promenant dans les campagnes le fer et le flambeau, il rassemble encore de nouvelles victimes. Toutes sont conduites aux Verettes, au Mirebalais, à la Petite-Rivière, bourgs situés le long des rivages de l’Artibonite.

Alors se renouvelèrent ces scènes effroyables des premiers temps de l'insurrection. Les mémes causes produisirent les mêmes effets. A la clarté de l'incendie qui réduit en cendres les villages et les campagnes , au pied des Cahos, monts formidables où Toussaint est retranché, on fait un vaste carnage des blancs. Quatre cents sont massacrés, tant au Mirebalais, qu’à la Petite-Rivière; mais en aucun lieu le carnage ne fut aussi considérable qu’au bourg des Verettes. À des signes magiques, mais non équivoques, de Dessalines , des esclaves ivres d’une liberté dont ils jouissent depuis dix ans, tuent sept cents de ces malheureux. La fille expire sur le sein de sa mere expirante;

le père ne peut sauver son fils, ni le fils son

père; la vie de l’un est inutile au salut de l’autre. Là, une sœur meurt dans les bras d’un frère ; ici, une nourrice fait de son corps un vain rempart à son enfant ; le lait et le sang coulent sous le fer homicide. Plus loin, des vieillards meurent à genoux tendant des mains suppliantes à leurs anciens esclaves qu'ils appellent par leur nom, en souvenir de leurs bontés passées. Des familles entières sont ainsi noyées dans le sang. Mais ce qu'il y avait d’effroyable; c’est qu’on vitdes parricides: des fils assassinèrent leurs pères, pour avoir été conçus dans les flancs d’une noire; ces peres les avaient autrefois négligés ou méconnus dans la servitude. Des animaux domestiques, furent même ajoutés à ce carnage; tant la fureur était extraordinaire. Ainsi les rivages de l’Artibonite n'étaient que sang et feu. Tous vivaient pourtant en paix la veille de lapparition de la flotte (r).

(1) Voyages de Descourtilz , tom. 3, pag. 302 et suiv.

Mémoires de Lacroix , chap. 26, tom. 2.

Les Français éprouverent une grande compassion, quand ils virent au bourg des Verettes, tant de malheureux restés sans sépulture, et dont la mort avait respecté les dernières attitudes, pour informer la postérité des malheurs de l'esclavage. Ils virent des bras entrelacés, des visages tournés du même côté, la main de l’un dans celle de l’autre ; le père, la mère, les enfans confondus dans les mêmes embrassemens, comme pour distinguer les familles; des filles qui avaient en mourant pris soin de leur pudeur, des corps qui avaient servi d'inutiles remparts à l'amitié, à la tendresse filiale et paternelle, les genoux encore ployés des vieillards et leurs mains tendues vers la pitié de leurs esclaves (1). Mais ce qui diminuait l'horreur d’un pareil spectacle, c’est que de part et d'autre, on ne le cédait point en cruauté. La baie de Mancenille avait commencé

par fumer d’un sang innocent.On avait ensuite

(1) Mémoires de Lacroix, tom. 2, chap. 26. Voyages

de Descourtilz, tom. 3. pag. 328 et 529.

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tué beaucoup de prisonniers, soit pour répandre l’épouvante, soit pour apaiser l'incendie. Tous les noirs n'étaient pourtant pas des barbares. Plusieurs d’entre eux mus par un sentiment de reconnaissance ou de pitié, sauverent la vie à d’infortunés colons; les uns les cachaient dans la campagne et les nourrissaient de leur chasse; les autres, les conduisaient par des sentiers détournés, dans les pays occupés par les Français. Il y en eut qui pour ne pas éveiller le soupçon de ceux qui les poursuivaient, les couvraient d’épais feuillages, et contrefaisaient auprès d’eux le rôle de personnages ivres, Sans doute tant de malheurs pu-

blics et privés étaient au-dessus des forces de

l'homme, puisque beaucoup de personnes se

donnèrent la mort, et que d’autres perdirent la raison. Assemblage inoui de maux causés par la servitude. (1)

Rassasié de meurtres, de carnage et d’incen-

die, Dessalines fait alors conduire les nom-

(1) Voyages de Descourtilz, tom. ce, pag. 328 et 329.

LIVRE DEUXIÈME. ne breux troupeaux qu'il a rassemblés sur les rivages de l’Artibonite, vers les montagnes des Cahos, où il va rejoindre Christophe et Toussaint. Du haut de ces monts, où se trouvent leurs femmes , leurs enfans , leurs trésors, leur arsenal, leur armée , ils méditent ensemble de nouveaux combats et de nouveaux ravages.

Le génie de la liberté les inspire : il n’est rien qu'ils ne soient capables d'entreprendre, pour ne pas rentrer dans une servitude dont ils ont toujoyrs l’image présente à la pensée.

Pendant que Toussaint se dispose à reporter la guerre dans le nord, Dessalines retourne sur ses pas, pour aller à travers les monts brüler le Port-au-Prince, qui aurait été perdu, sans uné troupe de noirs qui rendit les armes, et sans les matelots qui quittèrent la mer pour venir se battre sur la terre. Alors ce barbare, désolé de ce que cette ville avait échappé une seconde fois à sa ruine, recule

et rentre dans les monts des Cahos, qui de-

| viennent le second théitre dela guerre. Au tra-

vers, à l’entour de ces monts, les Français font

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des marches chancelantes, périlleuses, etretardées. Ils voient les Verettes, le Mirebalais, la Petite-Rivière, tous les rivages de l’Artibonite en cendre et fumans de sang. Rien n’arrête leur courage , qui se transforme en fureur, à la vue de tant de carnages et d’incendies.

Ils rencontrent cà et là un grand nombre de colons errans dans les bois et suspendus dans les flancs des rochers avec leurs femmes et leurs enfans, n’ayant évité la mort que par la fuite ou le hasard. Ils leur rendentd’espérance, et la vengeance; mais l'aspect de ces malheureux , dont les vêtemens étaient en lambeaux, leurs cris, leurs plaintes, l’effroi qui les domine, ne font qu’enflammer le carnage.

Alors ils massacrent de tous côtés des bandes de noirs que leur livre le sort des armes : ils en immolent deux cents au pied du mont Nolo; plus loin, à la coupe de l'Inde , six cents

expirent sous leurs armes (1). Ainsi le carnage

(1) Lettre de Leclerc du 5 germinal an 10. Mémoires

de Lacroix , chap. 26, tom. 2.

LIVRE DEUXIÈME. 79 est ajouté au carnage, et le sang noir coule à grands flots, pour venger le sang blanc. Les

flancs sauvages et déchirés des Cahos, les ri-

vages parfumés de l’Artibonite, offrent le spectacle de la barbarie opposée à la barbarie, et la guerre n’est plus qu’assassinat.

On ne dressa point de tombeaux ni de büchers funèbres aux victimes de ces fureurs réciproques. Dessalines avait d'abord interdit toute sépulture, afin que les yeux de ses ennemis vissent sa vengeance, jusque dans les restes de la mort. On dit même que ce barbare fit mourir une mére, pour avoir donné la sépulture à son fils. Les Français, emportés par les mouvemens de là guerre, nes occupérent point de ce devoir religieux ,de manière queles corps de ces infortunés devinrent la pâture des chiens, des vautours, et des Caïmans; et leurs ossemens , à demi calcinés par le soleil, restérent épars, comme pour marquer les fureurs lugubres de la servitude.

Cependant la fortune semblait sourire à

Leclerc; il, s’empressa d'annoncer au consuf

Cueh se Tue

ses succés, qu'il prit soin d’exagérer , une con- .

quête faite en courant, des bataillons entiers passés sous ses étendards, les deux provinces du Sud et de l'Espagne soumises , toutes les villes des bords de la mer en sa puissance. Il lui peignit ensuite Toussaint comme uñ chéf de parti, sombre, odieux, violent et fanatique, né respirant que l'incendie et le carnäge; il l'appela barbare, père dénaturé , immolant ses enfans à la révolte, mais n'étant plus qu'un escläve fugitif, dévoré de remords, abandonné des siens , et poursuivi. Cette nouvelle, qui donna de la joie au consul, charma la ruine des colons restés en France, et ranima la cupidité des marchands de la traite, dont les navires étaient depuis dix ans oisifs dans les ports.

Lorsque le consul se mit à réfléchir sur tout ce qui s'était passé, d'après les diverses relations, cette joie qu’il avait d’abord montrée, parut s’obscurcir. A la vérité, il tenait sous sa domination le Sud, riche en manufactures, et le pays espagnol, fertile en pâturages. Mais qu'a-

vait-il conquis? des rivages en cendres! Le Port-

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-au-Prince, par miracle, avait échappé aux torches incendiairés. Tant de carnages réciproques ne permettaient à la vengeance que de s’éteindre dans des flots de sang. Ces barbares ne déposent point les clés de leurs villes aux pieds du vainquéur ! Toussaint qu'il a désigné comme un chef de brigands à la députation du Sénat, lui parait encore rédoutable dans ses montagnes. Son génie s'étudie à pénétrer le fond de cette âme africaine, sauvage, extraordinaire ; c'est lui qu'il doit atteindre, châtier et mettre aux fers, pour priver la révolte de son chef. Après s'êtreattaché les gens de sang-mélé, plus dévoués à sa cause, on sèmera partout la division : le noir révolté sera vaincu par le noir soumis; voilà le moyen de tout mettre sous sa domination. C’est dans ce sens qu'il écrivit à son beau-frère; mais la guerre Changea tout-àcoup de face.

Sur le bord de la rivière de l’Artibonite, du côté de la mer, vers l’une des entrées des montagnes des Cahos, les Anglais, durant leur guerre avecSaint-Domingue, avaient construit

en terre un fort nommé la Crête-à-Pierrot. II était entouré d’un fossé de quinze pieds de profondeur et d’une haie de bois de Campêche. Toussaint, qui regardait ce fort comme l’une des clefs de ces montagnes, en avait confié la défense à Lamartinière; mais Dessalines qui en garantit les approches , n’est pas plus tôt attaqué avec vigueur, qu'il se retire vers la Crète-à-Pierrot, pour tendre un piège cruel à l'ennemi qui le presse, le poursuit et le harcèle. Arrivé près du fort, il se jette avec sa troupe dans le fossé qui l’entoure, et les Français, ainsi mis à découvert, reçoivent un feu mortel qui déjoue leur bravoure et les force, après avoir vu expirer un grand nombre des leurs, à une retraite d’autant plus douloureuse , qu'ils sont accoutumés à la victoire.

Boudet, qui était retourné au Port-au- Prince, arrive au secours de Debelle, général battu, repoussé et blessé dans cette attaque. Il se hâte de fondre sur un camp de

Noirs endormis placés en avant du fort. Ces

noirs ne se réveillent que pour fuir en alarmes; Boudet les poursuit avec témérité; mais, comme la première fois, ils se précipitent dans le fossé du fort qui envoie la mort parmi les rangs des Français. Les uns expirent, les au: tres rétrogradent, avant que, d’un autre côté, Dugua , général qui remplace Debelle, commence une autre attaque que les assiégés, encouragés par la victoire, repoussent avéc plus d’audace et d’acharnement.

Ces trois attaques, faites à contre-temps, l'une après l’autre, aussi téméraires que fatales par suite d’un double stratagème inusité dans les guerres d'Europé, furént suivies d’une retraite difficile et meurtrière à travers la rivière de l'Artibonite, et inquiétée ensuite par des embuscades de noirs combattans, fuyans et revenant pour combattre encore.

Partout cette terre recelait des ennemis, dans un bois, derrière un rocher; la liberté les enfantait.

Cependant Leclerc, qui n’a qüe trop appris à mépriser les Africains, rassemble douze

mille hommes. Rochambeau, Boudet, Debelle, Hardy, Dugua; tous ses plus grands capitaines, sont autour de la Crêté-à-Pierrot. Déjà Dessalines, sorti de ce fort et coupé dans sa marche, ne peut plus y rentrer. À peine contient-on l’impatience de l’armée, qui voit l'ennemi élever encore une nouvelle redoute. Ne sontils donc plus les vainqueurs de l'Italie, du Nil et du Rhin? Pour obéir à l’ardeur qui les presse, on fait une troisième attaque non moins funeste que les autres, tant la fortune se montre contraire à leur gloire, quand'ils ne se battent plus pour la liberté.

Alors, le capitaine de l'expédition prend le parti de cerner la place suivant les règles de l’art. Mais celui qui la défend ne s’en épouvante pas. C'était Lamartinière qui avait fait preuve de vigueur au Port-au-Prince. Il est un héros de la liberté sur de fragiles remparts de bois et de terre. Il supporta avec ses soldats, la faim, la soif, la maladie et toutes les misères extrêmes d’un siège, et résista tant

qu'il fut humainement possible de résister,aux

efforts d'une armée qui occupait le monde de ses exploits. Il n'abandonna ce fort écrasé par l'artillerie, que pour s'ouvrir un passage à travers douze mille bayonnettes, cherchant à venger les blessures de cinq généraux et la mort de près de deux mille Français. Tant de constance, d’audace et de courage, lui obtinrent des éloges de la bouche même de ses ennemis. (1)

L'armée française attaque la Crête-x-Pierrot, et en fait ainsi le siège, lorsque, du sommet des Cahos, Toussaint vole au-delà des montagnes qui dominent le nord. Rallumant la guerre dans les lieux mêmes où l’on vient de éteindre; il est ainsi tantôt sur le devant, tantôt sur les flancs, tantôt sur les derrières de ses ennemis, dont il rompt çà et là les communications. Cependant le sort de Maurepas, dont il aimait la bravoure et la franchise l’inquiétait vivement; il lui avait confié le Port-

de-Paix, petite ville bâtie au bord de la mer,

(1) Mémoires de Lacroix , tom. 2, chap. 26.

et dont le portétait défendu par deux batteries. À la vue des Français débarqués sur ce point, Maurepas, après avoir brülé la ville, s'était retranché à la gorge des trois rivières. Les Français, ayant à leur tête Humbert, l’un des plus beaux etdesplusintrépides généraux de l’armée, lattaquèrent deux fois dans cette gorge, et deux fois furent repoussés, ce qui fit une puissante diversion dans les manœuvres de Leclerc, obligé de détacher un corps de troupes pour secourir Humbert. Mais Maurepas, séduit par les paroles du consul, abandonna Toussaint et mit sous l’obéissance ses armes victorieuses. Dès que se répand le bruit du retour de Toussaint dans le nord, Desfourneau , resté dans cette province, marche à sa rencontre, et l'enveloppe sur les derrières. Toussaint se détache d’une partie de sa troupe, et court avec l’autre se précipiter où le danger l'appelle. En se présentant au combat, son cœur éprouve une surprise amere de voir dans les rangs ennemis, les soldats de Maurepas, dont il

ignore la défection ; c'était le 9° régiment de

LIVRE DEUXIÈMR., 87 Saint-Domingue. A cette vue, il brave la mort, s'approche d'eux et s’écrie : «Tuerez-vous votre général, votre père et vos frères?» L'effet du tonnerre ne fut pas plus prompt que ces paroles. O moment touchant et sublime d’héroïsme! Ces soldats qui le reconnaissent au panache qui les a si souvent conduits à la victoire, ont le sang glacé dans les veines, et les armes restent immobiles dans leurs mains; alors un régiment entier tombe à genoux devant lui, pour demander au Ciel pardon de leur parjure et d’un combat parricide.

Les Français, qui ne voient dans une action si neuve que trahison, se jettent entre Toussaint et ces Noirs à genoux. Le combat n'en devint que plus opiniâtre; Toussaint, qui faillit y perdre la vie, ne pouvant, avec peu de soldats, résister davantage, fit une retraite plus surprenante qu’une victoire. On le vit alors, se retirer par une route suspendue d’un côté sur un précipice et dominée de l'autre par des pentes sinueuses, d’où il ne

cessa de recevoir le feu, marchant ainsi entre

un abime et l’ennemi. Mais à peine a-t-il échappé par son courage et sa fortune, de ce pressant danger, qu’il retourne dans les montagnes des Cahos, pour fondre de là sur les débris sanglans de l'armée francaise battue à la Crête-à-Pierrot; il vient camper sur ses derrières. Mais à la vue de ce fort abandonné, et écrasé par le canon, il s’élance de nouveau des monts des Cahos vers le nord, et allant ainsi d’une montagne à l’autre, il veille de la pointe des rochers sur ses ennemis.

Alors Toussaint ne disparait devant eux , que pour les étonner par sa vitesse, les tromper par des marches tortueuses, fausses et rapides, leur préparer des embuscades, les harceler sur les derrières, les accabler de sommeil, de fatigues et de soif. Tantôt il couvre sa fuite de déserts et de flammes, pour leur rendre la victoire plus funeste que la défaite, tantôt il attend dans un défilé sa proie qu’il égorge, mettant ainsi par son génie, la guerre au-delà de toute règle. Christophe dans le nord, Des-

salines dans l’ouest, secondent sa vitesse, ses

LIVRE DEUXIÈME. 89 ruses, et ses mouvemens ; il disparaît, vole et reparait, comme s’il était partout invisible, et partout présent. Awson de la cloche, il fait entendre dans la chaire chrétienne,une éloquence mâle et magique qui peint les horreurs de la servitude et les délices de la liberté ; une religion qui ne fait que des frères, sert sa noble fureur, et l'Évangile qui condamne l'esclavage, grossit son armée , qui remplie d’un saint zele, combat pour son Dieu et pour sa liberté. On ne sait pourtant où elle est, comment elle vit, comment elle se recrute, dans quelles montagnes sont cachés ses armes et son trésor; tandis qu'il est informé de tout ce qui se passe chez l'ennemi par des espions agiles dont les uns contrefont les aveugles, les autres se déguisent en mendians, ou de toute autre manière ingénieuse, selon la coutume des barbares.

Les différens corps de l’armée Française qui le croient perdu, le revoient ainsi de tout côté avec la mine d’un vainqueur, lorsqu'ils reviennent de la Crête-à-Pierrot pour se

rendre soit au Cap, soit au Port-au-Prince; il

lesinquiète, les bat etles harcele dansleurs communications, dans leur attaque, dans leur marche, dansleur retraite. Lenôrd , l’ouest, les rives désolées de lArtibonite, les monts qui les dominent sont encore le théâtre de nouveaux combats; ilsème partout l’épouvante et la mort. Le Cap qu’on se hâte de rebâtir, voit rentrer dans ses murailles noircies par la flamme, des bataillons ensanglantés, mutilés et dans le désordre (1).

Toussaint qui les poursuit, reparait avec eux sous les murs de la ville. On manque de soldats pour la défendre. Les noirs soumis feignent de se battre et se dispersent, ou ne se battent que suivant leur humeur, incertains s'ils seront esclaves ou libres. Leclerc fait élever à la hâte des fortifications, pour protéger les ruines d’une ville où s’agitent plus que Jamais le parti de la servitude et celui de la liberté. Dans cette guerre on vivait à Côté de son en-

nemi, on couchait sous le même toit, on man-

(1) Précis historique de l’expédition. Laujon, pag. 60.

LIVRE DEUXIÈME. Of geait à la même table sans le connaitre ; car il y avait des noirs pour le consul, et des blancs pour Toussaint.Cependant on court aux armes, la mer donne des secours, on dégarnit les vaisseaux de leur artillerie, le matelot abandonne sa voile, pour combattre sur un autre élément. Toussaint n’en déploie que plus de vigueur, d’audace et d’intrépidité, et la ville est sur le point de devenir sa proie, lorsque de nouvelles troupes arrivent de France, raniment l'espérance à moitié perdue, et le courage qui s'éteint. On force seulement Toussaint à s'éloigner.

Cependant le capitaine de l'expédition comprit à quels singuliers ennemis il avait affaire, et combien il était peu sage de continuer une guerre, où des succès étaient si promptement effacés par des revers. D'ailleurs cette guerre remplie de périls inusités, n’offrait ni récompense, ni gloire, à son armée. Ta victoire qui partout ailleurs enrichit, ne montrait ici que ruine et cendre. À peine charmait-elle la douleur des Francais? Est-ce là, disaient les uns,

en levant les-yeux et les mains au ciel, sur ces

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rivages désolés, le prix des périls et des souffrances que nous avons éprouvés en tant de pays divers. Le consul, disaient les autres, nous envoie nous compagnons et rivaux de sa gloire, faire si loin de notre patrie, une guerre triste, infâme , contraire à la liberté. A l’ombre de nos lauriers veut-il donc ici dérouler les chaînes de la servitude? Mais le climat nous dévore, le feu ne nous laisse pas d'asile, Ja guerre de repas, et notre sang coule sans gloire.

Ces plaintes et d’autres semblables qui parvenaient jusqu'aux oreilles du capitaine de l'expédition , ne laissaient pas de lui donner de vives inquiétudes, d'autant mieux que son ar- -mée était attaquée par une maladie qui menasait de devenir plus redoutable, et quoiqu'il attendit encore de nouvelles forces, à peine pourraient-elles suffire pour contenir un peuple à demi barbare, dont l'incendie et le carnage n'attestaient que trop une fureur aigrie par le souvenir de sa servitude. Il avait à la vé-

rité beaucoup de noirs sous sesétendards ; mais

pouvait-il compter sur leur fidélité, quand ur: régiment entier était tombé à genou devant Toussaint , et que d’autres s'étaient dispersés au lieu de combattre. Nesavait-il pas que leurs chefs qui montraient le plus de zèle et de dévoüment , étaient d’une dissimulation impénétrable et qu'il ne les maintenait dans lobéissance que par des promesses réitérées de liberté.

Les gens de sang mêlé lui paraissaient plus dévoués ; mais ne les avait-on pas toujours vus, dans les guerres précédentes , passer tantôt dans le parti des noirs, tantôt dans celui des blancs , autant par inconstance que pour jouir de plus ou moins de liberté. Ce qui lui donnait le plus de crainte, c’étaient les chefs redoutables qu'il avait pour ennemis : Christophe rempli de bravoure et d’intrépidité, Dessalines, cet Achille barbare dont rien n’égalait ni le courage, ni l'audace, ni la fureur ; Toussaint , qui faisait tout mouvoir par son génie fécond en ressources et en stratagèmes, qui toujours lui échappait, pour reparaïître tou-

Jours, qui faisait partout éclore des ennemis

PAMEÉEES. 2e ne.

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sous les pas de son armée; il lui semblait que les montagnes les enfantaient. Ce fut dans ces circonstances que Leclerc jugea qu'il n'avait guère d'autre parti à prendre , que d'ouvrir des négociations de paix.

Parmi les chefs de l’armée ennemie, Christophe était celui qui se montrait le moins éloigné d’un accommodement. Ce fut avec lui que Leclerc entama des négociations. Il jui manda que la guerre était inutile et sans but, dès qu'il lui donnait l'assurance, que la mére: patrie confirmerait par ses lois l'abolition de toute servitude; que le seul obstacle à la paix étant l'ambition de Toussaint , il devait s’entendre avec lui pour le faire arrèter de la manière la plus secrète. C’est ainsi que sans crainte de blesser l’honneur, Leclerc servait en aveugle l'autorité de son beau-frère. Loin de se rendre l’instrument de cette perfidie, Christophe lui répondit, avec l'accent et l'indignation de la vertu, qu’arrêter son ami, son compagnon, son chef, ce serait trahir à-la-fois l’ami-

tié, l'honneuf et son pays, et qu’une si grande

LIVRE DEUXIÈME. 99 trahison ne saurait entrer dans une âme comme la sienne.

Il termina sa lettre en lui disant : « Montrez- « nous les lois qui garantissent notre liberté, « Toussaint, mes frères, moi, tous tant que « nous sommes, nous nous jetterons avec joie « dans les bras de la mère-patrie. Avons-nous « pu croireaux paroles du consul apportées au « bruit de la guerre? » « Excusez, ajouta-t-il , « les craintes et l’alarme d’un peuple qui a tant «souffert dans l'esclavage; rassurez-le, si vous « desirez mettre un terme aux calamités de « Saint-Domingue; alors oubliant le passé nous « Jouirons avec sécurité du présent et de l’a- « venir. »

Leclerc, frappé de la sagesse et de l’énergie de cette réponse, jugea qu'il fallait plus que jamais écarter toute idée d’un esclavage qui ne pouvait être rétabli que dans d’autres cir-

constances, se conformant en tout point aux

(1) Correspondance de Christophe avec Leclerc. Let-

tres du 29 germinal , 2 floréal an 10.

volontés du consul, dont Pauline:son épouse, lui rappeläit sans cesse le souvenir; mais il mettait par fois trop d’imprudence à contenter une fatale inimitié. Aussi commença-t-il par se justifier d’avoir proposé d'arrêter Toussaint, en supposant moins de loyauté dans les vues de ce chef que dans celles de Christophe. Il dit ensuite que le consul n'avait pu proposer des lois pour un päys qu'il ne connaissait pas; mais qu'il déclarait à la face de l'être suprême, dont on n’invoquait jamaisle nom en vain, que la base de ces lois était la liberté des noirs. Sur la foi de ce serment écrit, Christophe passa sous l’obéissance, et Dessalines, avec dissimulation , s’empressa de suivre son exemple. (1)

Toussaint, dont la pensée s’étendait avec inquiétude sur l’avenir, ne fut pas plus tôt informé de cette nouvelle, qu'il déplora bien

amérement le sort de sa patrie. Après avoir

(i) Correspondance dé Christophe avée Leclerc. Let-

tres des 4 et 5 floréal an ro.

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rassemblé tout ce qui restait près de lui de soldats et de capitaines, il les entretint de ce qui venait de se passer. Tous jurent de mourir pour lui, parce qu’ils mourront pour la liberté. Ses ordres partent et volent de tous côtés, pour prévenir les suites de la trahison. Il conserve encore, dans l’ouest et le nord, des bataillons fideles et des pays dévoués; moins il lui reste de ressources, plus il paraîtra grand. La fortune l’a-t-elle donc abandonné?

Sa patrie va-t-elle subir le joug honteux de la servitude? L’adversité n’abat que les âmes ordinaires. Désormais son nom ne saurait périr; mais ses meilleurs capitaines, Christophe, Dessalines, Laplume,Clervaux, ses deux frères, son neveu, sont dans le camp ennemi. Remplira-t-il la guerre de parricides?

Ce fut dans ces conjonctures que Leclerc mit tout en œuvre pour faire un traité avec lui. «Je suis assez puissant, écrivit-il, pour « brüler, ravager, et vendre chèrement une « vie qui n'a pas été inutile à la mére-patrie, » Leclerc, après lui avoir fait le méme serment

qu’à Christophe, proposa, pour principales conditions de paix, de lui laisser dans les mains le gouvernement de Saint-Domingue, de n’être auprès de lui que le délégué de la France, et d'employer ses officiers selon leur grade. Toussaint accepta tout ce qui était favorable pour le peuple et son armée, et déclara que désormais il ne vivrait que dans la retraite. Ainsi fut conclu, le 1°" mai 1802, un traité avec Toussaint, cet esclave révolté qu'on avait d’abord condamné à mort.

A la suite de ce traité, qui mit fin à la guerre dite de trois mois, ayant duré ce temps, Toussaint se rendit au Cap. Sa marche fut un triomphe : partout la foule se presse et se prosterne devant le héros d’une liberté que le beaufrère du consul avait été forcé de jurer en présence de la Divinité même. Un parjure ne pouvait plus faire redescendre Saint-Domingue dans la servitude. Alors Toussaint, écartant de son âme tout funeste présage, arrive au Cap, accompagné d'Isaac son fils, jeune

homme d’un cœur excellent, élevé dans nos

LIVRE DEUXIÈME. 99 écoles, ayant l'esprit orné de connaissances non moins utiles qu'agréables, et digne de

succéder à la gloire d’un père dont il vient de

partager les périls. L’artillerie de terre et de.

mer annonce sa présence. La multitude du Cap, avec des cris d'amour et de vénération, l’environne; la mère le montre à son enfant y et de jeunes filles ornent leur sein des fleurs semées sous les pas du héros de la patrie.

Leclerc le reçoit dans son hôtel situé au bord de la mer, l'embrasse avec des démonstrations de joie. Ce n’est plus un esclave fanatique, révolté, condamné à mort, un père dénaturé. Il s'empresse à louer sa bonne-foi, Sa magnanimité, une réconciliation précieuse qui fera refleurir Saint-Domingue. Il répète son serment en présence des principaux des deux armées composées d'hommes bien différens : les uns appartenaient à la nation la plus policée et la plus spirituelle du monde: les autres n'étaient que des enfans de la nature, arrachés de leur désert pour être trainés en

servitude; ils venaient de prouver ce dont ils

étaient capables contre une armée nombreuse, disciplinée, enorgueillie par les souvenirs de la victoire. Réunion inusitée d'hommes polis et d'hommes à moitié barbares.

Une scène touchante est ajoutée à ce drame militaire et politique, dont le dénoùment devait surprendre les esprits les mieux exercés dans les affaires du monde. Durant la guerre, les Français avaient recueilli un enfant que Toussaint avait indépendamment de Placide et d’Isaac. Cet enfant, que l’on fit venir, se précipita dans les bras de son père et de son frère, et Toussaint retrouva un fils que la guerre avait isolé de lui. Leclerc ayant demandé où il aurait pris des armes pour continuer à se battre; il répondit : J'aurais pris les vôtres. Réponse digne d’un Lacédémonien.

Dans cette entrevue, Toussaint ne fit paraitre que la grandeur et la tendresse d’une âme aimant ses enfans, mais plus encore sa patrie. 1l retourna sur-le-champ dans les montagnes, comme pour y cacher et nourrir, dans la so-

litude, sa passion pour la liberté.

Tout est neuf et singulier dans cette histoire. Avant de se rendre au lieu de sa retraite, Toussaint passe à la Marmelade pour faire ses adieux à sa garde. Après avoir parlé d’une paix qui ne peut être violée que par un parjure, il se répand en éloges sur le courage de son armée, et raconte tout ce qu’elle a entrepris de grand pour la patrie; ajoutant que jamais le souvenir d'actions si glorieuses ne s’effacera de la mémoire des siècles, Ses soldats ont la tristesse sur le front, et le cœur déchiré. 11 les embrasse pour la dernière fois ; tous versent des larmes telles qu’en répandent des guerriers. La multitude qui se portait sur ses pas, se désolait de perdre un chef illustre :

1l la consolait en disant qu’il avait laissé leurs

frères’ sous les armes.

Ainsi Toussaint arriva dans la délicieuse et fertile vallée d'Enneri, pour y jouir des loisirs de la vie privée, et goûter le calme du bonheur domestique; mais jour et nuit il y for-

mait des vœux pour sa patrie. Une âme si

active ne pouvait rester dans le repos -:1l s'oc-

ee or ee ie ge er DR Re a amer = TE

cupait de faire réparer ses habitations, et de répandre des bienfaits. Il jouissait néanmoins de sa gloire, par un grand nombre de personnes que sa renommée attirait auprès de lui. Des étrangers des pays les plus éloignés venaient le visiter; il leur parlait toujours de lui-même, avec une modestie qui donnait plus d'éclat à ses belles actions. Mais Vinimitié du consul devait larracher à cette retraite, pour lui préparer, dans un autre monde, une fin misérable et lui rendre la paix plus funeste que la guerre.

Cependant des bataillons de Noirs descendent des montagnes; les deux armées se mélent et se confondent. La liberté rend amis ceux que, la veille, la servitude rendait ennemis. Alors on voit des hommes noircis par le soleil dont ils se disent les enfans, quitter leurs torches incendiaires pour embrasser les jainqueurs des Alpes, de Ptalie, du Rhin et du Nil. La fortune, qui les a fait naître les uns en Europe, et les autres en Afrique, les

a rassemblés dans une troisième partie de

LIVRE DEUXIÈME. 103 la terre pour la guerre et la paix; ils habitent la même tente, marchent sous le même étendard, se racontent leurs ‘exploits, s'enorgueillissant encore du carnage. Les noirs et les blancs semblent ne faire qu’une même famille, dont les gens de couleur, enfans des uns et des autres, forment les liens de parenté. Les habitans déposent les armes pour labourer leur camp. À la vue de la servitude, ils avaient embrasé leurs maisons; mais à la vue de la liberté , ils les reconstruisent ; ainsi lune faisait tout périr et l’autre tout renaitre.

Dans le dessein d’affermir la paix, le capitaine de l'expédition met entre les mains de Christophe la police des campagnes du nord, etentre celles de Dessalines la police des campagnes de l’ouest. Tout promet un avenir riant;on n’entend que joie, chants et danses. Les villes brülées se rebâtissent, les vaisseaux arrivent dans les ports, le commerce va refleurir. Cependant la paix qui rapprochait tant d'hommes,

d'esprit, de mœurs, de caracteres, ide pays et

de visages si peu semblables, ne fut jamais si voisine d’une guerre qui devait briser ces liens de concorde et d'union. La liberté les avait

formés, la servitude allait les rompre.

Uxe maladie cruelle, qui, d’abord, avait exercé quelque ravage, vint affliger une paix à peine conclue, et répandre une grande désolation dans l’armée et la flotte. Cette maladie avait les principaux caractères de la fièvre jaune, si fatale aux Européens qui débarquent sur les rivages du Nouveau-Monde; mais elle en avait de plus désastreux, puisque jamais elle ne s'était montrée avec tant de violence et sous un aspect si terrible. On en était atteint en pleine santé, sans aucun signe pré- | curseur, si ce n'est la frayeur qu’elle inspirait. Quelquefois la mort était aussi prompte que | la foudre; heureux ceux à qui elle épargnait une fin horrible! Ordinairement elle avait une

sinistre lenteur qui en marquait les progres.

Le mal commençait au cerveau par une dou-

leur violente accompagnée ou suivie de fievre. Le malade était dévoré d’une soif ardente ; l'estomac déchiré par la souffrance se soulevait avec effort pour vomir; c'était le plus ficheux des augures. Des veines de feu qui sillonnaient l’œil humide ou desséché, un visage enflammé qui se teignait d'une sombre et dure rougeur, des oreilles par fois inquiètes, annonçaient la violence du mal. Tantôt d'épaisses mucosités surchargeaient la langue qui servait à peine d'interprète à l’âme; tantôt le malade conservait l'usage de la parole et de tous ses sens; alors il voyait sa mort. Lorsque l’ardeur du mal approchait du cœur, foyer de la vie, les gencives étaient noircies et rougies par les exhalaisons des entrailles. Le sommeil, interrompu, troublé par des convulsions ou par d’effroyables visions,était pire que le réveil, et quand la raison succombait sous le poids d’un délire qui avait son siège dans le cerveau, tout repos fuyait le lit du malade.

Cependant les progrès d'un feu intérieur

étaient marqués par des couleurs jaunâtres

qui se répandaient sur la surface du Corps, comme un volcan brüle et jaunit l'herbe de la montagne qui le recele dans ses flancs. Si pour lors il ne survenait quelque crise heureuse, toute espérance était perdue. Bientôt l’haleine infectait l'air d’une odeur fétide, les lèvres se glaçaient; on voyait le visage s’altérer, changer, s’enfler; le désespoir se peignait dans l'œil du mourant, et des sanglots plaintifs, interrompus par un long silence, étaient son seul langage. De chaque côté de sa bouche s’épanchait une écume teinte d’un sang noir et brülé.

Alors un bleu fétide sillonnait irrégulièrement

le jaune répandu sur la surface du corps. Ainsi

la mort, luttant d’une manière si terrible

contre la vie, arrivait au troisième jour; mais l’intervalleentrele septième et le onzième était le terme le plus ordinaire. Ces signes variaient néanmoins suivant l’âge, le tempérament et les habitudes du malade, pour tromper da-

vantage la science de la médecine. (1)

(1) Description de la maladie, par Gilbert, médecin

de l’armée de l'expédition.

Cette maladie irrégulière’, dans sa marche, exerça d’abord ses ‘ravages dans la ville du Cap; on en attribua la cause à des sépultures négligées aux exhalaisons du marais de la petite Anse, à la privation des vents de terre interceptés par les montagnes; mais ces causes n'étaient pas les seules, puisque la maladie porta’ la désolation au Port-au-Prince et dans d’autres lieux qui passaient pour être plus salubres.! En" effet,!ce mal, dont le germe était dans le climat, avait, en d’autres temps, exercé. {plus ou moins de; ravage; mais il n'avait jamais été si redoutable : ce qu'il fallait’attribuer autant à la guerre pénible qu'on venait de faire, qu'au défaut de soin et d'asile, sous ‘un ciel nouveau.

Tous les remèdes furent inutiles; on fit d’abord usage de diverses boissons propres à calmer l'ardeur du ‘sang, le quinquina et les bains furent les principaux remèdes, mais comme ils n'étaient qu’une faible digue toujours emportée par le mal, on eut recours à

des vésicatoires saupoudrés de précipité. Ce

LIVRE TROISIÈME. 109 médicament, conseillé par des médecins anglais, fit horriblement souffrir les malades, et ne réussit pas davantage. Le mal, qui se jouait des remèdes et des médecins, était au-dessus de toute industrie humaine. Rarement ceux qui en étaient frappés, échappaient à la mort. Lorsqu'on passait, au Cap,au Port-au-Prince et dans d’autres lieux, des revues de troupes, ceux qui n'avaient pas encore été atteints par la maladie, se regardaient en silence, leur parure militaire était négligée; l'éclat de leurs armes terni, la lenteur de leurs pas marquait la consternation; mais une si grande infortune n'effaçait point la valeur qui brillait à travers la tristesse de leur visage. Sans être vaincus, ils étaient victimes du destin, qui leur ravissait la gloire que donne la guerre. Ne conservant plus qu’une faible espérance de se revoir ; les uns affectaient une gaîté folle, que trahissait un sourire amer; les autres se faisaient des adieux de mort. :

La ville du Cap offrit alors l’un de ces spec-

tacles rares daus l'histoire des calamités hu-

maines. À peine avait-on reconstruit à la hâte une partie des édifices dévorés par la flamme, où mis un toit sur des vestiges de bâtimens mutilés et à demi-brulés que la ville et les hôpitaux se remplirent de malades et de mourans.

Le grand hôpital, situé sur une hauteur qui domine la ville, ayant été brülé, n’avait que de vastes hangars couverts de paille de cannes à ‘sucre. Là, les malades étaient couchés, pour la plupart , sur terre, dans l'abandon des choses nécessaires, tantôt désolés par la fureur des orages, tantôt glacés par les torrens de pluie, tantôt étouffés sous les feux du ciel; tous les élémens conjuraient ainsi leur mort avec la maladie. Ceux qui restaient dans la ville étaient mieux soignés et mieux garantis des injures du climat; mais respirant un air plus échauffé, plus malsain, et privé des vents de terre par les montagnes, leur mort n’en était que plus certaine; ainsi tout mourait.

La discipline militaire était méconnue; le soldat avait la même autorité que le généra!,

et chaque général ne reconnaissait d'autre au-

torité que la sienne. On ne parlait plus de gloire, plus de combats, plus d’exploits. L'amitié restait interdite et muette; le cœur du soldat se glaçait; on n’entendait plus ni chants guerriers, ni bruit d'armes. La cloche avait cessé de sonner des sons funèbres; on se mettait peu en peine des choses divines dans une si grande calamité. Cette foule de gens qui suivent les armées, troublaient, par leur lâcheté, par leurs plaintes et par leurs cris, les secours de la médecine, du devoir et de la pitié. Au milieu de ce désordre et de cette confusion, la mort entassait indistinctement victimes sur victimes. L’ami ne survivait que peu de jours à son ami. La peur du mal fit éviter les malades, et finit par interrompre tout office d'humanité. Il ne restait plus qu'un désespoir farouche dans le cœur des mourans, dont les regards ne s’arrêtaient ni sur un ami, ni sur un camarade; ils mouraient ainsi abandonnés de la fortune et de l'amitié.

La campagne, lesrochers, la mer étaientun

abri inutile contre ce fléau destructeur. Les

troupes qu'on éloigna des villes n’en furent pas moins attaquées. Leur camp se transformait en hôpital. Des soldats mouraient au pied des orangers , du pommier rose et du frangipanier ; et la mort allait les chercher étant couchés sous des parfums. Ceux qui croyaient se soustraire à lamaladie en fuyant, étaientfrappés de mort dans la fuite même; elle régnait dans l'air qu'on respirait, nulle part on ne pouvait l'éviter. Quiconque venant de l’Europe abordait ces funestes rivages, cessait de vivre. La même désolation régnait sur mer. Tous les vaisseaux de guerre et de commerce restaient sans matelots; et ceux qui les remplacaient, bientôt n’existaient plus: il y en a qui perdi-

rent trois fois leur équipage. Quarante-huit

passagers arrivés sur un navire de Bordeaux,

expirèrent en débarquant au Cap. Il ÿ en avait qui, sans quitter la mer, passaient d’un navire qui arrivait, dans un autre qui partait; vaine précaution, soin superflu ! Ils mouraient

en s'éloignant de ces rivages désolés. La frayeur

ne faisait que hâter leur mort. Matelots, offi-

LIVRE TROISIÈME, Là De ciers, pilotes, capitaines, voyageurs, tous les gens en un mot d’un bâtiment suédois succombèrent sous ce mal destructeur, à l'exception d’un mousse, et, ce qui ne s'était jamais vu dans aucune peste, le vaisseau fut vendu à l’encan sur la place publique du Cap (1).

Chaque jour la fortune et la mer amenaient de nouvelles victimes. Neuf officiers du génie qui n'avaient quitté la France, leur patrie, que pour obéir aux ordres impérieux du consul, vinrent expirer sur ces rivages. Des officiers allaient les larmes aux yeux, demander qu'on les renvoyat en France ; ces larmes étaient toujours des larmes de mort, soit que cette permission leur füt accordée, soitqu'’elle leur füt refusée. Ainsi, la frayeur allait toujours croissant, et quiconque en était dominé, succombait sous les coups de la mort.

Lorsque d’un lieu à un autre on transpor--

(x) Précis de l’expédition de Saint-Domingue, par Laujon, ancien conseiller, première partie, pag. 107 et

suiv. sur les évènemens de cette maladie.

tait les malades par mer ou par terre, ce n’était qu'un voyage lugubre. On ne faisait que jeter çà et là, sous les yeux des mourans, les morts qui devenaient la pâture des poissons ou des oiseaux de proie. Durant le court trajet du Fort-Dauphin au Cap, sur deux cent cinquante malades , il en mourut soixante-dix, qui furent ensevelis dans la mer; et le bruit monotone des cadavres tombant dans l’eau, était interrompu par les gémissemens des malades. Spectacle douloureux de mourans, de morts, et d'absence de toutes funérailles | Mais ce qui répandait le plus d’effroi dans tous les esprits, c'était de voir des corps entiers de troupes précipités dans la tombe, en dé- -barquant sur cette terre couverte d'une végétation odoriférante. Alors quatre mille hommes venus sur des navires de la Hollande, ne parurent sous ce ciel empesté que pour être moissonnés par ce mal inexorable. Si loin de leur patrie, ils moururent sans combat ni gloire; ils ne revirent plus leurs sœurs, leurs

mères, leurs foyers. Après avoir versé leur

LIVRE TROISIÈME. 115 sang pour la liberté, fallait-il, pour contenter l'ambition du consul, les envoyer à une mort trop certaine ? Ainsi, des bataillons entiers ne faisaient que paraître et disparaître , et la maladie laissait les noirs sans ennernis.

Lorsque la contagion fut dans toute sa force , le débordement des folles passions hu- -Imaines vint se mêler à ce torrent destructeur, On fut peu soigneux de la vertu, dès qu’on n'attendit plus d’elle de récompense. Quand les forces de l’homme ne peuvent suffire à la puissance de l’infortune , il s'abandonne aux désordres les plus extrêmes. Les uns cherchaient des distractions à leur misere, dans l'occupation du jeu, et dans la licence des vo- Juptés. L’adultère et le viol devinrent communs (1).Les autresallaient noyer les tourmens de leurs âmes dans l'ivresse de brûlantes liqueurs , quine faisaient que hâter leurs derniers momens. D'autres , avec une parure militaire

L4 e LA A . . - .

négligée ou même ridicule, insultaient la ma-

(x) Essai du baron de Vastey, pag. 138 et 139.

ir6 EIVRE TROISIÈME.

hdie , et bravaient la mort, par une gaité satirique, par des bouffonneries , et par des éclats d’un rire stupide, au point que le mot bas ettrivial , ah! le gaillard, devint un signe comique de dérision, ou plutôt de frayeur véritable.

D'autres ne cherchaient qu'une mort voluptueuse dans les bras d’une maîtresse, ou dans des bains parfumés, semant de quelques fleurs le bord des abymes de l'éternité. Ainsi chacun, selon son humeur, s’appliquait à garder ou quitter la vie ne respirant un air mortel qu'avec trouble, égarement et désordre.

Pendant que tout périssait, et l’armée et la flotte, des chants se faisaient entendre sur la mer; on y dansait au son d'une musique guerrière, comme dans un jour de fête ou de victoire; quelle fête! quel chant! quelle victoire! La contagion qui régnait dans Pair choiïsissait ses victimes, et lançait des traits homicides parmi ces insensés qui ne suspendaient pas leur danse, à la vue de la mort qui en rompait la chaine; tant la grandeur du mal avait

dépravé l'humanité. Moins on avait à vivre,

LIVRE TROISIÈME. 117 plus on se hâtait de jouir de la vie, sans s’inquiéter de l'éternité. Mais ces jouissances n’étaient que démence au bord du cercueil; on désespérait de fléchir l’inclémence du ciel.

D'ailleurs des hommes habitués à braver la mort dans les combats et Les naufrages, luttent avec plus de courage contre un fléau déchaîné par l'arbitre de nos destins.

La sœur du consul, Pauline, n’abandonnait pointses mœurs voluptueuses, dans le sein de cette grande calamité; pour respirer un air moins infecté par la maladie, elle habitait une maison de campagne, sur le penchant d’une colline riante, qui dominait la mer; elle y vivait dans le luxe, la mollesse et le plaisir; elle voyait mourir autour d’elle des officiers , des capitaines et des généraux dont elle avait recueilli les hommages. Mais elle éloignait avec soin tout chagrin de son âme, par des images douces et tendres. Tantôt elle se faisait porter en palanquin comme une reine, dans les sites les plus beaux. Là, elle demeurait des heures

entières à contempler le spectacle de la mer,

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et ses rivages délicieux , chargés du luxe de fa végétation des tropiques; tantôt elle s’enfoncait dans des bocages odoriférans , et s’y livrait aux douces rêveries de l'amour; tantôt elle allait sur cette même mer, faire des promenades ; où elle se faisait accompagner par des courtisans, des bouffons et des musiciens, comme pour figurer Vénus sortant de l’onde.

Mais ce qu’il y eut de plus remarquable, c’est qu’elle s’appliquait à braver la maladie, par des fêtes où elle appelait sur ses pas, la danse, la musique, le plaisir et la volupté; elle y faisait admirer son esprit, ses grâces, Sa beauté et ses regards d’une tendresse ravissante; mais autour de ces fêtes et dans ces fêtes, la mort | promenait ses torches funébres. Les bals qu’elle ne discontinua pas à donner , ne furent plus qu'un rendez-vous du cercueil. La veille on dansait, le lendemain on mourait. Mais comme une autre Cléopâtre, elle transformait avec un art magique ces Images funébres, en images voluptueuses. Ce sont nos derniers momens,

disait-elle, passons-les dans la Joie, la danse et

PRE rt

: NT LIVRE TROISIÈME. 119 les divertissemens. Ainsi s’offrait la réunion des choses les plus extrêmes de la vie humaine.

Comme la maladie exerçait dans d’autres lieux, les mêmes ravages que dans les villes du Cap et du Port-au-Prince, il ne mourait guère moins de trois à quatre cents personnes par jour, tant sur mer que sur terre. La médecine de plus en plus interdite et désespérée, se plaignait de son impuissance. Le mal toujours plus irrégulier dans son cours et ses symptômes, triomphait des remèdes et des médecins, qui mouraient avec les malades.

Les funérailles qu'on soigna d’abord, finirent par étre désertes. On enlevait dans la nuit, les morts qu'on mettait aux portes des maisons. Au bruit lugubre du tambour entouré de crèpe funèbre, le soldat d’un pas monotone, ne portait plus au tombeau le capitaine qui l'avait conduit à la victoire, plus de torches funèbres, plus de prières, plus de larmes, plus de deuil, plus de pompe militaire;

morts et mourans étaient entassés sans distinc-

tion de grade, de vertu et de valeur. L’anarchie était dans les funérailles.

Ce qui excitait davantage la compassion, c'était de voir sur ces corps nus, livides et jaunes, les cicatrices de blessures reçues dans les guerres d'Italie, du Rhin et du Nil. Infortunés ouerriers, dont les ossemens s’'amoncelaient sans gloire sur cette terre inhospitalière !

Comme on était souvent obligé d'enlever les morts sitôt qu'ils étaient expirés , on rapporte qu'il y en eut qui furent enterrés vivans, et que dans le fond des sépulcres, on entendit plusieurs fois des cris plaintifs,. sourds et lamentables. On dit même, que des soldats s’échappant de la foule des morts, reparurent parmi les vivans ; évènement ordinaire dans le temps des grandes mortalités, où les mourans sont confondus avec les morts.

Bientôt on se lassa de transporter à terre, ceux qui mouraient sur les vaisseaux , et comme on les ensevelissait dans la mer, leurs corps charriés par le flux et le reflux, étaient

exposés sur les rivages aux regards des passans;

LIVRE TROISIÈME. 121 les oiseaux de proie refusaient de s’en nourrir, à cause de l’odeur fétide qu’ils exhalaient.

On croyait que ceux qui par habitude de voracité en faisaient leur pâture, étaient dans les airs, frappés de mort, comme du temps de la peste d'Athènes (1). Soit que ces faits fussent ou non véritables, ils montrent à quel point les esprits étaient dominés par la terreur,»

Alors les noirs restaient fidèles à la paix qu’ils venaient de jurer ; nés sous la zône torride, la contagion ne versait point ses poisons dans leur sang brülant; s'ils l'avaient voulu, c'en était fait de l'expédition; mais ils crurent qu'il était indigne d'eux de violer la paix et de devoir la victoire à la maladie. Ainsi les noirs gardaient fidèlement la terre et la mer, et avec cette hospitalité qui caractérise les hommes de la nature, ils recevaient dans leurs maisons les

malades, et leur donnaient des secours ines-

(1) Le méme fait a été remarqué par M. Pariset , durant

la fièvre jaune de Cadix, en 1819.

pérés , ils leur donnaient même des larmes, ne voyant plus dans les Français, des ennemis, mais des guerriers illustres, accablés sous le poids d’un destin inexorable. Ils éloignaient ainsi la haine et la vengeance, sentiment profond et terrible des cœurs sauvages.

A l’époque de cette grande calamité, on vit au Cap, au Port-au-Prince etdans d’autres lieux, les femmes offrir le spectacle des vertus les plus touchantes. Elles avaient vu débarquer sur leurs rivages une armée brillante de gloire, de jeunesse et de santé. La paix ayant mis un terme au carnage et à l'incendie, elles goûtèrent des charmes dans la société des Français, soit par

l'affection que les femmes, d’un naturelincons-

tant, portent aux étrangers, soit par l'attrait

des jouissances de l'amour, plus impétueuses dans ce climat; l’armée se plongea d'autant plus avidement dans les délices de la volupté, qu'elle trouva des femmes qui enchantaient les sens par un visage et des formes d’une beauté étrangère, par une coquetterieingénue,

et par des regards chargés d’une lascive lan- [æ Le

gueur. Il yen avait qui portaient les noms de Zilia, de Calipso, de Fanni, de Zamé; noms voluptueux qu’elles avaient reçus sur les bords du Niger (x). Elles faisaient usage de la danse, de la musique et du chant. Tout respire lamour dans cet air brülant et parfumé. Durant la servitude, elles avaient fait cet apprentissage des arts de laséduction , pour couvrir leurs fers de guirlandes tissues par la main de l’amour; mais la volupté, plus cruelle que la guerre, ne fit qu'accroître dans le sein de l'armée et dela flotte, le feu mortel de la contagion; êt des bras de l'amour, on passait aux bras de la mort. |

Dans les rues silencieuses du Cap, marquées par des ruines, et dans celles du Port-au-Prince on voyait aller, venir et retourner des femmes charitables; la pitié courait d'un lit à l'autre, pour adoucir le désespoir, calmer la souffrance, et lutter avec le mal. Elles passaient

le Jour et la nuit aupres des malades et des

Fri fé (1) Raynal, livre 1.

mourans, respirant leur haleine fétide, et cadavéreuse. Voyant l’impuissance des remèdes ordinaires , elles en administraient d’autres, dont elles avaient apporté les secrets des déserts d'Afrique ; elles eurent même recours à leurs fétiches, dont elles mélaient ordinairement le culte aux pratiques de la chrétienté ; implorant ainsi leurs anciens et leurs nouveaux Dieux, pour détourner le mal qui moissonnait tant de guerriers. On voyait même des amantes laisser éclater une douleur extrême dans leur deuil, tantôt faisant retentir les villes de leurs sanglots et de leurs gémissemens, tantôt couvrant en secret de larmes et de baisers, les derniers soupirs et le cercueil de ceux qu’elles avaient aimés. Elles les accompagnaient au tombeau et soignaient leurs funérailles ; chose rare, lorsque la mort faisait plus de victimes, qu'on ne pouvait préparer de cercueils.

Combien de soldats, de capitaines et de généraux moururent ou guérirent dans les bras

de ces femmes compatissantes, dont la plupart

LIVRE TROISIÈME. 125 avaient été sauvages, esclaves ou affranchies? Elles avaient connu le malheur, elles le soulagèrent. L'armée et la flotte leur durent de grandes consolations ; la France leur doit une reconnaissance immortelle, pour avoir donné des soins si tendres et si généreux à ses enfans, alors même que le consul les envoyait pour faire rentrer, selon les circonstances , Saint-Domingue dans la servitude. On frémit lorsqu'on songe qu’en récompense de leur pitié, ces malheureuses allaient peut-être recevoir des fers.

Cependant la contagion redoubla de fureur quand elle fut lancée avec les feux d’un soleil plus ardent; elle renversa pour lors toutes les digues de la bienfaisance, et lassa les forces de la vertu. Suivant les tables funéraires de l'expédition, il mourut quinze cents officiers de terre et de mer, vingt mille soldats, neuf mille matelots, sans parler de trois mille personnes venues à la suite de l’armée pour faire fortune ou trouver des emplois. Ils étaient

tous dans la vigueur de l’âge et remplis de

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toutes les espérances que donne la jeunesse, car il ne périt pas de femmes ni d’enfans. On vit expirer quatorze généraux avec toute leur suite, tous élevés dans les camps de la liberté: de ce nombre furent Debelle, qui eut assez de vertu pour emporter les regrets de ses amis et de ses ennemis; Dugua, intrépide et joyeux vieillard , dont les cheveux avaient blanchi sur les bords du Nil; Hardy, qui venait de déployer un rare courage dans les succès et les revers de la guerre de cette expédition.

Ce qui paraîtra presque incroyable, c'est qu'il mourut sept cents médecins et chirurgiens, dignes, pour la plupart, des éloges de “a postérité, par des actes de courage, de patience et de dévoument. Tandis que l’histoire se plaît à inscrire dans ses fastes, les noms de

ceux qui ont ravagé la terre, elle ne conserve guère à la mémoire, les noms des bienfaiteurs de l'humanité; il est surtout du destin de ces vertus généreuses, d'être condamnées à l'oubli

lorsqu'elles deviennent communes et fami-

LIVRE TROISIÈME. 127 lières; le bien et Le mal restent alors couverts d’une égale obscurité; lâcheté, vice, vertu, tout va s’engloutir dans les abîmes de la mort rivale implacable de la gloire. Il n’était pas au pouvoir de l’homme de neutraliser le mal qui le dévorait, et les médecins les plus courageux , périssaient comme ceux qui se jettent | au milieu de toits embrasés pour s’opposer à ’ l'incendie. Ainsi toute une armée descendit au tombeau, et les noirs assistérent long-temps à ces vastes funérailles sans les troubler.

Cette maladie changea les mœurs de l’armée; ceux qui survécurent, éprouverent une convalescence longue , difficile et périlleuse; le moindre écart de régime était irréparable; la mort n'avait lâché un moment sa proie que pour la reprendre. Les uns eurent la mémoire tellement affaiblie, qu'ils se souvenaient à

| peine des choses passées , les autres ne gardè-

rent plus qu’une âme exaspérée par les rigueurs de l’infortune. La gaité du soldat devint tristesse, et sa tristesse chagrin; tous

soupiraient après le retour dans leur patrie ,

attachant constamment leur regards égarés et tristes, sur les routes de l'Océan qui devaient les y conduire.

Rien ne les consolait: point de nouvelles de leurs épouses, deleurs sœurs nide leurs mères : on interceptait les communications, outre que la mer les rendaitincertaines, afin de cacher à la France un si grand objet de douleur. La discipline ne se rétablit qu'avec peine; le soldat errait souvent au hasard ; que pouvait - on exiger de lui, quand il se regardait menacé d'un mal mortel , ou bien qu'il venait d'en échapper. Des-lors on ne le verra plus courir au combat, gravir des rochers brülans, poursuivre l'ennemi dans les gorges, forcer les défilés. Il ne se battit plus pour la gloire, mais pour sa sureté; et ce ne fut que par égoisme qu’il versa son sang. Ainsi se perdirent les plus belles vertus dans cette grande calamité.

Cependant Bonaparte est informé à Paris de la paix conclue avec Toussaint, et de l'affreuse maladie qui ravage l’armée et la flotte;

il s’afflige sur le destin de tant de soldats et

de capitaines ses compagnons d'armes, avec lesquels, dans les Alpes, en Italie et sur les bords du Nil, il s’est ouvert le chemin de la victoire et de l’immortalité. Devait-il les envoyer mourir sous un ciel étranger pour chàtier un esclave révolté. Il craint pourtant de perdre Leclerc, son beau-frère, dont la naissance est peu digne de lui, et Pauline, sa sœur, dont il aime l'esprit, les grâces et la beauté; mais il interrompt ces épanchemens douloureux,par une foule de pensées qui se pressent et se succédent.

La politique ne commande-t-elle pas ce grand sacrifice? Une république n’est pas bonne pour un peuple” habitué depuis des siècles à vivre sous des rois. L'ancienne noblesse, toutes les familles qui portent un nom historique, élevées dans les délices de la cour, tant de gens qui, nés dans une condition inférieure, regrettent le temps passé, en lui montrant les échafauds de la révolution baiïgnés de sang, tous ne soupirent-ils pas après

le retour d’un maître? Le consulat n’est pour

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lui que la marche du trône, au pied duquel il enchaînera les républicains. Comment pourrait-il y monter, se couvrir de la pourpre impériale, sans éloigner de cette vue les soldats qui chérissent le plus la liberté de leur patrie? Désormais le destin de la terre ne va-t-il pas dépendre de sa fortune et de son génie? On ne saurait faire trop de sacrifices à la stabilité des empires, quand il s’agit de prévenir les révolutions qui font couler le sang à flots.

Dans la paix conclue à Saint-Domingue, Bonaparte voit plus que jamais l’occasion d’arracher Toussaint à sa retraite, pour qu’il ne recommence pas la révolte dans le sein d’une armée mourante. Bientôt après on désarmera les habitans; ils seront sans chef, sans armes, etréduits à l'impuissance. Alorsrétablissant l’esclavage, Saint-Domingue récupérera son opulence effacée. D'ailleurs six cent mille esclaves de plus au-delà de l'Océan, seront comme les premiers marchepiés du trône qu'il doit fonder. Il tiendra le sceptre sur des sujets ré-

gnant eux-mêmes sur des esclaves, ce qui

formera la hiérarchie de sa vaste domination. Aussi sans plus de retard va-t-il rétablir l’'esclavage dans les îles de la Guadeloupe et de la Martinique ? Mais il ne prévoit pas qu'il va par là épouvanter Saint-Domingue (1); il n’in siste néanmoins que sur la nécessité d'arrêter Toussaint, attendant les circonstances pour d’ultérieures déterminations.

Depuis long-temps le ressentiment de Bopaparte contre Toussaint avait passé dans ’àäme de Leclerc. Il s'était accru par une paix humiliante, après l’orgueil qu’il avait d'abord montré; il ne nommait cette paix que le pardon de Toussaint, parce qu'il l'avait condamné à mort sous prétexte de révolte. Il n’avait dissimulé ce ressentiment sous les dehors de la plus vive amitié, que pour mieux le perdre.

Aussi sans attendre de nouveaux avis de France, retardés par l'éloignement, Leclerc

fit naître des prétextes, tantôt pour lui arra-

(x) Décret du 30 floréal an 10. Précis historique de

Laujon , pag. 127, 129.

cher quelque plainte, tantôt pour avoir sujet de soulever contre lui des accusations; mais en même temps il le berce d’une trompeuse sécurité, par les conseils qu'il lui demande sur le cantonnement des troupes (1). Tout faisait néanmoins pressentir qu'on allait enlever Toussaint à sa patrie. La garnison ne lui rendait plus les honneurs accoutumés, et deux frégates mouillèrent aux Gonaives. Des amis, des parens, des officiers l’avertirent secrètement du danger dont il était menacé. Quand on lui conseilla de pourvoir à sa sûreté, il répondit ces belles paroles : « Exposer sa vie pour sa patrie en péril, était un devoir sacré ; mais remuer sa patrie pour épargner -sa vie, serait une action peu glorieuse. » Il conservait anisi le calme d’un sage au sein des plus vives inquiétudes.

Ce fut dans ces pressantes conjonctures que pour servir la haine du consul, Leclerc lui

tendit un piège cruel; il le fit inviter par le

(x) Mémoires de Lacroix, pag. 202, chap. 17, tom. 2.

général Brunet, à une fête, pour le mettre aux fers. À peine Toussaint est-il rendu chez ce général, qu'il est entouré par des officiers ayant les armes à la main. Dans son premier mouvement il tire son épée, et les fait reculer. Ces officiers intimidés autant par sa réputation. que par l'aspect de sa défense, s’approchent de lui avec plus de réserve, pour déclarer qu’ils sont chargés de l'arrêter. Alors d’un ton prophétique, il annonça qu'il serait vengé par la justice du ciel. Cette prophétie ne s’accomplit que trop, pour le malheur de la France. (1)

il fut embarqué sur le navire /e Héros, avec toute sa famille. On rapporte qu’en tournant pour la dernière fois, les regards vers les montagnes illustrées par ses exploits, ce grand homme s’écrie :« En me renversant, on a seulement.abattu le tronc de l'arbre de la liberté des noirs, mais il repoussera, parce que ses

racines sont nombreuses et profondes (2). »

(1) Essai sur les causes des guerres d'Haïti, par le baron de Vastey, pag. 27, 28; édit. de Sans-Souci, 1819.

(2) Mémoires de Lacroix, chap. 17, tom. 2.

Le vaisseau ne fut pas plus tôt arrivé au port de Brest , que le consul éprouvant de la joie de tenir un si fier ennemi en captivité, donna un libre cours à son ressentiment. Sans avoir égard ni à son caractère, ni à sa renommée, ni à ses services passés, il l'arracha des bras de sa famille, qu'il envoya en exil à Bayonne, et le fit emprisonner à l'autre extrémité de la France, sous les neiges du Jura, dans le chàteau de Joux , d’où il ne devait plus sortir. Rarement un grand homme sort de sa prison.

Cependant Leclerc crut justifier cet attentat, en accusant Toussaint d’avoir conspiré contre une paix, que la guerre pouvait naturellement rompre ; il n’en donna d'autre preuve qu'une lettre adressée à Fontaine, aide-decamp, qu'il fit sur-le- champ condamner à mort , avec son épouse, sans doute innocente, afin d’écarter par la vue du sang noir, toute idée de conjuration simulée. Cette lettre grossièrement conçue, écrite dans un étrange langage et dans laquelle on ne sait pourquoi on

y trouve les mots de farine, d'armes, et sur-

ST RER at a Po, RC Pr rie LS ETS

tout d'ouvriers qu’il faut détourner du travail; ne paraissait point l'ouvrage de l'esprit subtil et circonspect de Toussaint; ce n'était ni son style chaud, énergique et symbolique, ni ses pensées rapides et profondes; elle semblait être de la main de quelque misérable qui.

croyait le contrefaire; mais ni dans les petites choses, ni dans les grandes, on ne contrefait le génie , dont la touche est inimitable, et qui marque tout, au coin de sa griffe de lion (1).

Aussi les noirs éclairés et guidés par un instinct sûr et primitif, ne crurent point à cette conjuration ;ils virent avec effroi verser le sang de l'innocence (2). Rien n’était indiqué, ni le plan , ni les moyens, ni le but de l’entreprise; on ne voyait qu’une lettre d’une conception étrangère au génie de Toussaint, et point de

complices. D'ailleurs, on s'était bien gardé de

(x) Lettre du 7 prairial an 10, attribuée à Toussaint.

(2) Réflexions du baron de Vastey, pag. 4; édition de 1817. J. Chanlatte, pag. 44. Manifeste du roi d'Haïti, du 18 octobre 1814.

faire juger la conspiration en sa présence; et sans lui, comment pouvait-on la juger, d’autant mieux que personne n’est à l’abri de recevoir une lettre qui fasse soupconner une conjuration? Ce n’était là qu'une trame grossièrement tissue par suite de l'inimitié de Bonaparte. Mais ce qui mettait le comble à lindignation, c’est qu'il avait été arrêté d’une manière barbare contre la foi des sermens, le droit des traités et l’asile sacré de l'hospitalité. La nouvelle de Toussaint mis dans les fers, et d’une conjuration supposée , et souillée du sang de l'innocence , ne fut pas plus tôt répandue, qu'il y eut un bruit plaintif et sourd, qui n’annonçait que trop de prochains désastres.Vainement Leclerccrutles prévenir parune tyrannie basse, obscure et lente. Il mit la division parmi les chefs noirs, en jetant dans ces cœurs d’une violence extrême, des semences de haine, dejalousie,et de rivalité ;ilopposait tantôt l'ambition del’unà la modestie de l’autre; tantôt la fidélité de celui-ci, à l’infidélité de celui-là,

mélant les louanges aux caresses, les faveurs à

la disgrâce; encourageant la délation, et la récompensant. Il ranimaït surtout les vieilles inimités des noirs et des gens de couleur, inimitiés qui ne furent qu’une suite de la différence de leur esclavage. Alors la vertu, l'amitié, la valeur, l'union du sang , furent environnés de tous les pièges qu'il jugeait utiles à sa domination, mais qui finirent par la ruiner. (1)

Par suite de cette fatale division, beaucoup de capitaines noirs, ou de couleur, furent persécutés, emprisonnés , envoyés dans un lointain exil. De ce nombre fut Rigaud, le plus renommée de tous après Toussaint. On l’arrêta dans larade de Saint-Marc, où il fut appelé sous le prétexte de prendreun commandement;il jeta dans son indignation son épée dans la mer, de peur qu’elle ne fût souillée par la main des traitres.C’étaitunaffranchi,simpleouvrier orfèvre,

à Jérémie; il futun grand capitaine :il avait le

(1) Essai sur les causes de la révolution d'Haïti, par

De Vastey, pag. 29 et 30.

regard terrible dans le combat, mais doux et caressant hors de la chaleur de l’action. Il fut emprisonné avec Toussaint dans le château de Joux , qui renfermait ainsi les deux hommes les plus illustres de Saint-Domingue. Lamartinière qui montra les vertus d’un héros de la liberté, sur les fragiles remparts de la Crèteà-Pierrot, fut assassiné dans une embuscade.

Ainsi se manifestait sous des soupcons réels ou faux, la haine des colons contre leurs affranchis et leurs esclaves devenus des hommes libres ; haine servie par l'ambition du consul, et par les armes de la France.

Cependant Leclerc travaillait à fonder un état nouveau sur un volcan mal éteint. On le voit alors jouer le rôle d’un législateur, comme si le pays eût joui d’une paix durable, imitant en cela le consul Bonaparte, qui cherchait à montrer la même grandeur dans les affaires de la paix et dans celles de la guerre. Tribunaux, administration, agriculture, commerce, finances, tout fut réglé par des lois qui ne pou-

vaient prendre racine dans des cœurs agités

par la discorde et par l'inquiétude de lavenir. Mais en même temps pour donner plus de solidité à cet ouvrage, il ne craignit point d’entreprendre de désarmer les habitans. Comme il ne pouvait exécuter cette’ entreprise difficile, sans les chefs noirs entrés dans son parti, il se mit de plus en plus sous leur dépendance.

Quand on demanda à tout un peuple des armes trempées dans le sang des ennemis de sa liberté, il y eut des plaintes, des menaces, des séditions; il fallait montrer de la vigueur, faire marcher des troupes, envoyer battre les noirs soumis contre les noirs mécontens; les uns rendaient avec chagrin leurs armes, les autres s’'empressaient de les cacher, d’autres se disposaient à la révolte. Mais au milieu de cet embarras extrême, d’'imprudens colons, :

que l'expérience du malheur n'avait pas rendus plus sages firent entendre dans une de leurs assemblées cette vieille maxime; point d’esclavage, point de colonie. Il n’en fallut pas davantage pour exciter de la méfiance dans

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