ARTICLE VIII
» Les émolumens du président du Divan » permanent seront chaque mois de cent ryâls » de France (cinq cents francs) : les treize au- » ti*es membres du Divan re.cevront chacun
y> quatre-vingts r jâls de France (quatre cents y> francs) ; les deux interprètes auront chacun » yingt-<3nq ryàls de France (cent yingt-cinq » francs); le tchâouych (huissier) sera payé » soixante parahs par jour ( deux francs quinze » centimes) ; le moqaddem (appariteur) qua- » rante parahs (un franc cinquante centimes) ; 3» et chacun des qaouâs (porteurs d\)rdres) y> quinze parahs (cinquante centimes), yy
Cette proclamation fut suivie de la réunion du Divan général, dit le grcmd Dwan, et le 7 nivôse (27 décembre) de la formation du Divan permanent , nommé vulgairement le petit Dhan» Voici quelle fut la composition du dernier :
Ckeyks : Abd-allah-él-Cherqâouy, Mohammed-él-Mohdy, Moustafa-Sàouy, Khalilél-Bekry, Souleyman-êl-Fayoumy.
Négocions : Ahmed-^l-Mahrouky, Ahmedebn-Mohram.
Chrétiens cophtes : él-Maallem Loutf-AUah èl-Masry, él-Maallem-Ibrahym Gerr-tf-Ayt.
Sf riens : Youssouf-Farhât , Mykhàyl-Ké- . hyhal.
Un Suédois (médecin) : Wolmar.
Deux Français ( négocians de Marseille ) : Sfaudeuf et Gaffe.
Le cheykél-Œerqàouyfut nommé président, et le cheyk él-Mohdy secrétàire-géiiéral.
Ainsi organisés, le grand et le petit Divan furent convoqués en séance générale pour di^ cuter des statuts qui fiirent imprimés en français et en arabe.
Quand la nouvelle se r^andit dans la ville que Bonaparte avait rendu à l'Egypte sa représentation nationale , des transports de joie éclatèrent de toutes parts. On s'embrassait, on se complimentait dans les rues, et lorsque vint la nuit, des illuminations spontanées constatèrent l'allégresse générale. Dès ce jour, les symptômes de mécontentement, les indices de sourde rancune devim^ent moins universels et moins caractàistiques. Il était visible que cet acte d'adroite politique avait été l'occasion d'un rapprochement entre le peuple et les Français.
Mais , décidé à prévenir le retour de sxaglantfp émeutes, Bonaparte he se fiait qu'à demi a ces garanties morales. Il c(Hmaissait toute la mobilité d'une populace ardente, il servait quel était l'ascendant d'une voix.fanatique
sur ces masses impressioniiables , el il voulut avoir des garanties mat^elles d'obéissance et de tranquillité.
C'est dans ce but qu'il résolut d^entourer le Kaii^e d'iine ceinture de forts qui tinssent en bride Pexaltation populaire. Le général Cafiarelli fiit chargé de reconnaître le terrain et de diriger les travaux préparatoires. Bientôt toutes les avenues du Kaire se hérissèrent d'ouvrages retranchés. Des mosquées furent abattues, des palmiers coupés, des jardins nivelés; et , en six semaines , on vit surgir autour de la ville ime chaîne de forts, de bastions et de redoutes.
Le premier de ces fbrts fut établi sur m^ monticule situé entre le faubourg de Boulaq et le Kaii^e. On l'appela le^r^ Camirij du nom de l'adjudant-général que nous avons vu tom-? ber sous les coups des Arabes, à la suite du naufirage de V Anémone. Sur la droite de cet ouvrage, et vers l'endroit où l'aide-de-camp Shtdkowski avait été tué, on mit en état de défense l'ancienne mosquée du sultan Daher- Beybars, qui dominait cette partie de là ville, dont elle était isolée de toutes parts. On lui 4onna le nom de fort Sfwlkowski. Près de là
s^éleVèrent aussi les forts Grézieu et Venoux^ qui servaient de chaînons à ce système de retranchemens. Des redoutes firent construites sur l'emplacement des batteries qui avaient foudroyé la grande mosquée , et non loin de ces redoutes fut élevé un nouveau fort qu'on appela fort DupujTj en mémoire du général de ce nom, première victime de la révolte du Kaire*.
Ces travaux terminés , Gafiarelli songea à ceux de la dtadelle : toutes les constructions inutiles qui Penvironnaient furent abattues. Des batteries furent placées sur la tète de l'aqueduc, qui se prolonge depuis le Yieux-Kaire jusqu'à la ville proprement dite , et son flanc fiit appuyé par le fort Muireur placé sur le monticule de Toulouriy et commandant le quar^ tier de ce nom, le plus insouciant de la ville.
Entre l'Institut et l'hôpital dé la ferme d'Ibrahim-Bey, s'élevait un monticule sur lequel . un nouvel ouvrage fut construit, etnommé^r^ de t Institut. Dans le but de protéger les communications de la ville àla ferme d'Ibrahim-Bey et à Boulaq, on traça une route militaire et une chaussée défendue par de larges fossés entre Boulaq et le SLaire, à gauche du fort Gamin, et protégée par le fort Conroux ou du Signal du
gênerai. La place Ezbékiéh se vit à son tour débarrassée de toutes les petites constructions qui en obstruaient les avenues. L^entrée principale, agrandie et déblayée, présenta bientôt une issue facile aux mouvemens militaires.
Deux ponts de bateaux furent aussi établis , Vun de la ferme d'Ibrahim-Bey à Raoudah, l'autre de Raoudah à Gizéh. L'île de Raoudah fiit défendue par deux batteries placées à chacune de ses extrémités, et qui rendaient les Français maîtres de la navigation du fleuve. Enfin Gizéh, que les beys avaient fait ceindre de murs, fournit a peu de frais une bonne place forte : les tours furent remplies de terre et transfor* mées en batteries; quelques travaux accessoires complétèrent son système de défense , et cette place , isolée sur l'autre rive du Nil, devint une position forte et respectable.
Tels furent les premiers travaux que la prévoyance du Général en chef coordonna autour de la capitale égyptienne ; d'autres ouvrages , exécutés dans la suite, vinrent se lier à cette enceinte de forts et de redoutes, au point de la rendre presque inexpugnable. Ces nouveaux retrancfaemens reçurent, comme ceux que nous venons de décrire , des noms d'officiers
supérieurs morts dans le cours de la carn^ pagne.
Pendant que le Kaire s'armait ainsi contre ses eimemis intérieurs et extérieurs , les câtes de la Méditerranée et les yilles frontières se couTraient de fbrUfîcatioiis semblables.
Alexandrie surtout , tenue sur le qui-yiye par l'escadre louvoyant à ses portes, avait be-soin de batteries imposantes pour teni): l'en^ hemi au large.
Le général Kléber avait imprimé à ces travaux de défense la plus grande activité. Mais quand des tracasseries de détail l'eiu*ent engagé à solliciter son retour au Kaire , ce fiit le général Marmont ( déjà nonmié commandant de la ville à la place de Manscourt ) qui fut diargé de mener à bonne fin les ouvrages comr mencés. Sous ses ordres, l'ingénieur Crétu, auquel pn devait le pkli général de ces fortifications,, apportait à leur exécution un zèle infiitigable et une r^e sagacité.
Indépendamment des retranchement infor-mea qui existaient avant la conquête , divers forts tétaient coupés autour de la ville : l'un dîeux s'élevait sur la batterie dite- des Bains de Cktopditey un second sur la montagne dite
d^ Observation j un troisième à la colonne de trompée , un quatrième à la hauteur de Cléo-^ pâtre, un cinquième à la tour du Marabout, un sixième au Pharillon.Une muraille, partant de la montagne dP Observation jusqu'à la mer, mettait à L'abri de toute insulte les troupes et les magasins, et des retranchemens couvraient la montagne dite du Général. Sur la pointe la plus arancée de l'île de Pfaaros , des batteries araient été placées pour défendre les passes du Port -Vieux : elles se composaient de Canons servis à boulets rouges, et de mor^ tiers à la Gomère portant leurs bombes à plus de dix-neuf cents toises.
Tous Ces divers ouvrages, redoutes, forts ou bastions, n'étsdent pas soumis à un système de fortifications uniformes , système inapplicable à la ville d'Alexandrie ; mais les positions choisies se soutenaient mutuellement avec tant de prédision, elles élment si bien liées l'une à l'autre par le jeu correspondant de leurs batteries , que la ville n'eût pas été plus forte avec des retranchemens. tout-à-âétrégu-
l>e8 travaux du même genre rendirent le ch&teau d^Aboutar inattaquable; des redoutes
protégèrent la presqu'île et le passage du lac Madiéh.
L'entrée de la Bouche fiolbitine ( Rosette ) fut défendue par le yieux fort de Rachid, réparé et pourvu de son matériel; celle de la Bouche Phatnitique (Damiette) par une batterie placée à la tour du Boghaz, et par une ligne de redoutes tracées au village d'Ësbéh.
Outre ces moyens de défense permanente contre les attaques maritimes, des canonnières armées croisaient sur les lacs et aux diverses embouchures du fleuve. Mais d'autres précautions avaient été prises pour mettre les frour tières syriennes à l'abri d'incursions armées.
La clef de l'Egypte , du côté de l'isthme de Suez, était Salahiéh, qui avait déjà fixé l'attention de Bonaparte. Par ses ordres , on l'avait fortifié de telle manière qu'une garnison de quinze cents hommes aurait pu y neutraliser les efforts d'une armée entière. Des magasins considérables , défendus par une puissante artillerie, avaient été concentrés dans cette place fi>rte, et l'impulsion donnée à ces travaux pouvait faire deviner d'avance que le Général en dief se préparmt à son expédition syrienne.
Près de là, et sur la route du Kaire , se trou-
yait la ville de fielbéys, capitale de la province de Gharkiéh. Second boulevard de la capitale , on dut l'entourer de retranchemens capables d'y arrêter dans sa marche une invasion ennemie.
Dans la Haute-Egypte, à peine conquise, on n'avait encore aucun plan général de fortifications. Cependant, à dix lieues du Kaire, se trouvaient déjà deux postes retranchés ; l'un était le fort de Torrah, placé sur la rive droite du Nil, l'autre le couvent d'Abou-Seyfeny, situé sur la rive gauche. Ils servaient tous les deux à protéger d'une manière eflBicace la navigation du fleuve.
D'autres projets avaient été mis sous les yeux du Général en chef pour défendre le territoire égyptien contre les violations joumaUères des Arabes du Désert. On proposait d'échelonner sur toute la lisière libyque ime foule de petits postes militaires retranchés ; mais l'exécution en parut trop difficile et trop chanceuse : on se borna pour le moment à fortifier quelques points le long du canal qui portait les eaux du Nil à Alexandrie.
Grâce à ces précautions défensives , et aux sages mesures des généraux français , l'Egypte
EXPÉDITION. — T. II. l4
respira biyentAt libre d'attaques au dehors et d'insurrections à l'intérieur. La révolte du Kaire mourut sans écho dans les provinces ; Alexandrie, Damiette, Rosette, n'en ressenti»rent aucim contre -coup. Les Arabes seuls ^ comptant sur llimpunité, multipfièrent leurs incursions ; mais ils trouvèrent partout nos soldats sur leurs gardes. Ainâ , les trilms repousH sées du ELaire ayant voulu tenter un coup de DMÔn sur Belbéjs , le général Re jmer, qui n'a-« vait avec lui qu'un bataillon de la 9* demi-* brigade , quelques hussards et sapeurs , une seule pièce de trois , et fort peu de munitions y marcha à la rencontre de trois mille assaillans^ les dbassa dans le Désert y et leur tua vate trentaine d'hommes et de chevaux.
Bans le même moment , le général Lanusse terminait avec un succès ^al une opération semblable. Depuis long-temps , il n'était bruit dans leDelta que desbrigandagesd'unchejkindépendant. Son nom était Abou-UChmr. Long^ t^ups fernûer de Mourad-Bey, cet homme avait subi avec répugnance la loi du nouveau conquérant. Retiré dans une espèce de efaateaunfort^ il en scH^tait pour battre la campi^e et piller la contrée ; puis, à l'iqfiproche de far-
ces supérieures, en vrai «teigneur du moyenâge , il se retirait dand sou maiioir, et sanblnt de là défier la vengeance des Français. Le général Lanusse, qui commioidait dans le Delta songeait depuis long-teni^ à réduire, le cheyk rebelle* Mais Abou-Kiwr était possesseur de vingt villages j il avait de Tor , de Parçeni à sa dispositicm; il pouvait en un jour rallier soils ses ordres douze cents cavaliers , tandis que Lannisse, avec des troupes éparpillées sur un territœre remuant, était dans l'inifiossîbiHté de délacer sans danger dès forces suffisantes pour dompter son ennraii. I) fidlut jouer de ruse* On épisL le moment où, tranquille dans son château , Abou-1-Qiaïr n'avait que cent affidés autour de lni« Cent trente hommes de la aS"* demi-brigade marchèrent^ sous le» ordres du général lui-même, sur le village de Karf él*- Choir, résidence du cheyk. fiientol on se trouva en face du château , petite forterosse garnie de quelques pièces de canon et d'une trentaine de fiisils de rempart. Un parlementaire y envoyé par Lanusse , ayant été accueilli par une vive lusillade , l'assaut fut ordonné, et les soldats s'élancèrent à l'escalade. Quand Aboa*L-Chaïr vit que l'attaque était sérieuse,
et qu'il allait être fiiit prisonnier, il voulut diercher son salut dans la fuite; mais reconnu, poursuivi , il fut tué au moment où il s'élançait pour traverser à la nage le canal qui baignait le pied de sa maison. Cette mort délivra le Delta d'un despote avide et barbare. Pour frapper de terreur ses complices , la tête du cheyk fiit promenée dans tous les villages de son domaine.
On trouva dans le château d'Abou-1-Chaïr trois canons , quarante tromblons , des caisses repiplies d'argent monnoyé, et trente-cinq chevaux de main complètement harnachés. Parmi les effets saisis chez lui , on en reconnut beaucoup qui avaient appartenu à des Français. A la suite de cette expédition, le général Lanusse fit sa rentrée à Menouf àla tête de son détachement.
Pendant que les provinces voyaient ainsi disparaître un à un tous les élémens de révolte, le Kaire se dépouillait aussi de cette sombre physionomie qui avait survécu aux joiwnées de vendémiaire. Le rétabhssement du Divan , donné et reçu comme un gage de paix, avait provoqué un premier retour vers des relations plus amicales. La conduite du Général en chef
à l'égard dès coupables, sa justice, sa clémence , avaient fait le reste. A part la secte des dévots, rancuneuse et impitoyable, tous les habitans désiraient alors vivre en bons rapports avec les conquérans. Un essai malheureux venait de leur prouver que le joug ne pouvait être secoué par la voie des armes : force était donc de s'y résigner et de le rendre le moins onéreux possible.
D'ailleurs , quelque, ignorans qu'ils fiissent , les Egyptiens commençaient à comprendre en partie les bienfaits industriels importés par la civilisation européenne. Des usines en tout genre venaient d'être fondées , et déjà de leurs ateliers sortaient des canons , des boulets , de l'acier manufacturé, des instrumens de mathématiques, des draps, des toiles vernissées , du carton, du papier, enfin ime foule de produits inconnus aux populations orientales. Ces améliorations introduites par la conquête , ces arts naturalisés comme par enchantement, devaient à la longue faire impression sur les esprits les plus prévenus. Il en ressortait d'ailleurs une foule de jouissances nouvelles , propres à convaincre ceux qui ne se laissaient toucher que par des résultats.
Les Français, de leur côté, semblaient mettre une espèce de coquetterie à toire ployer l'orgueil musulman devant la supériorité eu^ ropéenne. Ce succès d'amour -propre, ils le cherchaient nonnseulement dans les objets utiles, mais encore dans ceux de pur agrément. C'est dans ce but que plus d'une fois ils donnèrent aux habitans du Kaire le spectacle de l'enlèvement d'aérostats. Quelques jours après la révolte , une montgolfière s'éleva de la place Ezbékiéh ; et pour que ce phénomène étrange pour les Egyptiens produisit sur eux un eflfet politique , des proclamations arabes , descen-^ dues par milliers de l'aérostat, tombèrent au milieu de la foule étonnée. Pour donner une idée fidèle de l'impression qu'elle éprouva, il ÙLut laisser parler l'historien arabe témoin de cette scène :
oc Le 2Î2 djémady*él*tfaâny *, dit Abd-^-rah- » man , à deux heures après midi, le peuple et D beaucoup de Français s'assemblèrent à Ezbé- D kiéh. Je me trouvai de ce nombre. Je vis une i> toile comme une tente , suspendue à un mat, » Cette toile était tricolore. Il y avait une
< Correspondant au samedi ii frimaire au VU, i décembre 1798.
y^ grande tasse dans laqueHe se trouvait une mè- )) che. Cette tasse était suspendue à un mât par 3) une chaîne. £n haut était un anneau attaché » avec des cordes , dont on tenait les bouts » dans diverses maisons. A quatre heures y on n) alluma la mèche. La fiunée entra dans la tmle » et la gonfla. Elle devint une grande coupole. y> La filmée voulait s'élever plus haut, mais elle » n'avait pas d'issue ; elle gonfla la toile , qui )) s'arrondit comme une balle. On coupa les » cordes, et le ballon monta aux cieux en sui- D vant tout doucennent la direction du vent. » Quidque temps après , la tasse tomba avec » «me grande quantité de proclamations. On ]> o(»nprit l'intention des Franenis. Ce n'est pas » un bàtimcmt pour voyager d'un pays à l'aiih » tre, mais une espèce de cerf-volant. »