‹ Histoire de l'expédition française en ÉgypteChapitre 11 sur 18 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Oeoapation de Saez. <— Projets de Bonaparte. — Jonction des deux mers. — Départ du Général en chef. — Départ de Suez. — Note sur la ville. — Yisite de Bonaparte aux sources de Moïse. — Dangers qu*il court. — Reconnaissance de l'ancien canal. — ^Bonaparte y préside. — Description de Plsthme de Suez — ^Bivouac à Adjeroud. Travaux de niveUenieut exécutés par les frères Le Père et par Saint-Genb. — I»es Lacs amers et rOuâdy-Toumylàt.

Une des grandes pensées de Bonapu*te dans son expédition, était l'abaissement de la suprématie anglaise , soit maritime , soit commerciale. Dans ses heures d'exaltation, il se prenait à rêver une marche miUtaire au travers des déserts arabiques et de l'empire persan, pour aller jusque dans le Bengale frapper au cœur l'ennemi juré de la République. £n d'autres instans, renonçant à ces projets gigantesques, il organisait des plans d'attaque moins directs et non moins efficaces. Telle était entre autres la création d'un canal qui, coupant l'isthme de Suez , eût réimi les eaux de l'Océan-Indien à celles de la Méditerranée.

D'antiques traditions disaient qu'aux jours

florissans de l'Egypte, cette jonction avait été pratiquée , et que d'infaillibles vestiges en faisaient foi. Sous les Pharaons , sous les Ptolémées, plus tard même sous les premiers kalifes et jusqu'au temps de la domination des Fatimites, un canal s'étendait, disait-on, du Nil à la Mer-Rouge. Mais si les historiens tombaient d'accord sur son existence, les géographes ne pouvaient s'entendre de la même manière sur son gisement. Les ims le tiraient en droite ligne de la branche pélusiaque à'Qolzoum; les autres précisaient son embouchure à Suez sans pouvoir saisir son cours et son point d'attache avec le fleuve; enfin tous les renseignemens fournis jusqu'alors résultaient plutôt d^hypothèses arrangées dans le cabinet, que d'observations prises sur les lieux.

Divers intérêts venaient donc se combiner pour reporter sur ce point de l'Egypte l'attention «'du Général en chef. L'histoire y cherchait im fait , la géographie un relèvement, le commerce français une conquête.

Il fallait donc constater l'existence du canal ^ le suivre dans ses développemens, et profiter ensuite de ces données antiques pour en faire sortir rajeimie une grande création moderne;

Voilà fious quels rappcnrU oomplexesBoiiapaHe arak embrassé cette hunge question : les tra- Taux ordonnés par lui, les longues recberdies de nos hydrographes , n'étaient pas purement qiéculatives ; derrière elles se trouvait un but , une pensée de génie, et si cette pensée avorta dans son exécution, c'est que cehn qui l'avait conçue n'eut pas le temps de la féconder.

Pour que la science pAt opà'er en toute sûreté sur ce terrain nouveau, une conquête préparatoire était néanmoins nécessan^e. Suez et les déserts qui l'entourent se trouvaient peuplés d'Arabes indépendans , mal &méB parmi les caravanes voyageuses. Retranchées au milieu de leurs sables, ces tribus semblaient s'être réservé un droit de péage sur tout ce qui traversait l'Isthme ; les pèlerins de la Mecque, quoique nombreux et bien armés , étaient obligés de marchander mmuellement leur passage à ces douaniers nfomades qui avaient un pied en Afiique , l'autre en Asie, Quand la besogne manquait dans le Désert, ces peuplades se rapprodhaient de la lisière cultivéâ, et le général Reynier s'était vu plusieiu*s fois obligé d'envoyer des soldats pour les thafser de la province de Charkiéh. Il était

donc essentiel d'occuper k Tille et le port de Suez, smt comme comptoir de commerce , soit comme position militaire.

Le général Bon fiit chargé de cette expé«* dation. Il partit du Kaire le i a brumaire ( a no^ yembre), ayant sous ses ordres deux batail* Ions de la 3a* demi-brigade , une compagnie turque formée au Kaire , un petit détachement de sapeturs, deux pièces d'artillerie, et êkK matelots sous la conduite de l'enseigne Gollot* Le général était en outre accompagné de Paide» de«-canip de Bonaparte , Eugène Beauhamais , de deux officiers du génie , d'un dessinateur, et dW maallem ou intendant cophte.

Escortée par un convoi de chameaui^, cette colonne arriva le 17 bi^umaire (7 novembre) a Adjeroud, où elle passa la nuit. Ce fut de là que le général Bon annonça son arrivée aux habitans de Suez, en leur conseillant de se soumettre. Cette invitation produisit êon efiet* Le lendemain, une députation arriva au camp français, dans une attitude suppliante, et à dix heures l'avant-garde, commandée par Beauhamais , prenait possession de la ville.

Les plus riches habitans l'avaient abandonnée. Ils avaient emmené avec eux burs

femmes et les ouvriers du port, ne laissant a Suez que les famillçs pauvres et les marchands du petit conunerce. On y trouva néanmoins quelques canons en mauvais état, quatre ou cinq bâtimens désarmés , des approvisionnémens considérables en farines , légumes , cordages et gréemens de marine.

Plus d'un mois s'était écoulé depuis l'occupation de Suez , lorsque Bonaparte , jaloux de concourir lui-même à cette reconnaissance géographique , ij^anifesta l'intention de s'y rendre de sa personne. Il pai'tit , en effet , du Kaire le 4 nivôse (a4 décembre), accompagné d'un nombreux état-major, et de plusieurs membres de l'Institut d'Egypte. Monge , Bertholet , Bourrienne, Costaz, Le Père, Berthier, Caffarelli , le contre-amiral Gantheaume, étaient du voyage , ainsi que plusieurs Tiurcs de distinction, entre autres Ahmed El-Marouky et Ibra- Imn-Effendy, secrétaire delà marine. L'escorte se composait des guides à cheval. Comme elle était nombreuse et sûre , plusieurs n^ocians que des affaires de commerce appelaient à Suez, s'empressèrent de profiter de cette occasion. Le soir même on campa à Birket-êl- Haggi , ou lac des Pèlerins.

Le lendemain, après deux heures démarche dans une plaine aride , la caravane longea pendant la matinée une chaîne de collines blanches en forme de diines, qu'on appelle Damahj et parvint au sommet du mont que les Arabes nomment el-Bdb. De ce. point élevé, la vue se promenait dans une steppe immense , sillonnée par des ravines d'eau pluviale , et coupée çà et là par quelques bouquets d'arbustes. Des autruches, des gazelles, des perdrix, des alouettes hupées , peuplaient le vallon , tandis que les aigles , les vautours et les pélicans habitaient la chaîne montagneuse.

La halte du soir se fit au pied de Farbre dit Hamrd. Le 6 ( 26 décembre) , on reconnut le puits Bfr élr-Beytarj et plus loin l'arbre eahvoto nommé Gemà él-Charamy^ c'est-à-dire \Amas de haillons : c'était un vieil acacia tout couvert de lambeaux de vétem^ns que les pieux pèlerins y suspendent à leur retour de la Mecque, en accomplissement d'un vœu fait à leur départ.

Bientôt on se trouva à la hauteur du fort d'Adjeroud. Quoique cette position se trouvât hors de la route , Bonaparte voulut néanmoins la visiter. Ce fort «consistait en deux enceintes

GmeréeBy fiaaqiiAas de tonn; ei^ de l'ouest renferme un pwts firofond aree roue à cbé* pelet et quelques lograoïeng ; celle de Test contient un caraTensenâ et une mosquée pour abriter les voyageurs ^ ou pour satisfiûre à la piélé des haggy.

Enfin au débouché d'une longue rallée, cm aporcut dans un décourert de plusieurs lieueâf la plaine et le poH de Sues que la Hier^Rouge bcK<dût à llionzott. Bonaparte y fit son entrée dans l'aprèsHondi^ et consacra deux jours k raooimaitre la ville et son littoral.

Suez est située à l'ouest et à deuil miUe cinq cents toises environ au sud du fond du gdlfe Arabique : sa portion, d'après les observations astronomiques de M* Nouet^ répond en longitude à So"* i5' 35"; sa latitude boréale est de 99* 58' 37" : sa distance du Kûre à l'ouest pour i"^ ifi* 54" de différence de Icw^ude est de vingts-sept bemes et demie en ligne directe.

Située dans une plaine raae et stérile, la ville de Suez a succédé à cette de Qoboum, l'an* deme Kfysma , dont.les ruines existent à peu dedietanee an nord : elle reçut, sous les Ptolé* méeSy le moai dkJfrsùwê ou de CUopairisj et elle 1^, sous les Arabes^ celui de Çolxoimiy

eônmie on le voit dans Maqrjzy , et depoîs celui de Soueys dont nous ayons fait Suez.

Dans les premiers jours de l'ère clirétiame, l'emplacement de Suez se trouvait occupé pnr de misérables cabanes de pécheurs; mais la situation de ce port de mer, FactiTité de sies habiiims , en firent bientAc une ville considérable. Sous les rois grecs et sous les lalifes arabes, elle acquit ou conserva une gronde importance commerciale. Ebn-![SIJiordad& et £bn-*él-Tohajr, historiens arabes, sigealent tous les deux les avants^es qu'elle tirait de sa situation, ce Les marchands d'Occident, )» disent-ils, abordaient à él-Faramâ, etfeiy^ saia^it transporter leurs marchandises sur des » bétes de somme jusqu'à Qokoum. »

Aujourd'hui, Sue^ ne présente plus que l'aspect de la misère et de l'abandon. Cependant les étahbssem^ns à l'usage de la marine, divers okela et un grenier public, attestent Populaice des temps passés : quoique dégradés, ces édifices offirent le caractère de bonnes constructions qu'on ne retrouve que dans peq de villes de l'Egypte.

Le coup-d'oenl général de Suez et de ses envîronsa quelque chose demonetoneet de triste.

Du haut des terrasses calcinées par le soleil, la Tue ne découvre rien sur quoi elle aime à se reposer. Autour de soi des masures ruinées, un aspect de délabrement, une végétation rare ; au loin , la mer avec ses reflets fatigans^ où le Désert avec sa cristallisation alcaline; une plaine d'eau verdatre ou des sables jaunes, voilà tout ce que Suez offre au voyageur avide de fraîcheur et de verdure. Une source, une seule pourvoit aux besoins des habitans, et l'eau en est tellement saumatre , que les Européens ne pourraient la supporter sans mé^ lange.

Le port de Suez est un mauvais quai au pied duquel les chaloupes mêmes ne peuvent aborder à marée basse; on a donc recours aux allèges pour charger ou décharger, au large et en rade, les navires qui j sont ancrés.

Cette rade, vaste, offrant im mouillage sûr, excepté contre les v^its du S. O. qui y soufflent assez rarement , est éloignée du port d'un quart de lieue environ ; elle communique avec lui par un chenal qui a de cinquante à soixante toises de largeur, sur un fond inégal.

Dénuée de tout, aujourd'hui Suez n'oflS'e aucun genre d'industrie ; la pèche même , con-

sidérée sôus ce rapport , y eât odm|rfètemeBt nulle y la difficulté des transports empêche les Arabes de s'y livrer.

A d'autres époques, les constructions navales y occupèrent un grand nombre de bras, et les Vénitiens y créèrent des comptoirs pour gérer des armeinens maritimes. Aujourd'hui) quelques zdimesy groasts chaloupes non pontées , sortent seules des chantiers de Suez pour le cabotage de la Mer-Rouge. Le peu d'affaires qui s'y traitent soCl monopolées par des agens grecs ou barbaresques. Le commerce de la Mer-Rouge entre Geddah et Suez se fait au moyen de trente à quarante zdimes y bâtimens qui peuvent porter deux mille ^r^fe^ de café, ou environ quatre cents tonneaux. Les objets d'exportation consistent en grains de toute espèce, en fer, cuivre, étain et plomb , en étoffes , en draps d'Europe, en productions égyptiennes , et pour le complément des achats en espèces métalliques , telles que piastres, talaris et «sequins. Ces marchandises arrivées dans Le» ports de Geddah et de Moka , s'y échangent contre les cafés d' Yé^ men , les mousselines, les châles et les épiceries de Pinde, les perles, les gonunes et les

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parfums d'Arabie. Ces importations s'élevaient, en 1790, à plus de vingt millions*

Quoique Suez, à l'époque de Texpédition française, eût à décompter sur cette somme de prospérité commerciale, néanmoins sa position entre deux mers pouvait lui créer un avenir qui aurait éclipsé les plus belles ti'aditions de son existence ancienne. Bonaparte avait jeté les yeux sur son port , sur sa rade; Suez était pour lui le chiffre connu d'une équation gigantesque fia voulait , par une création merveilleuse, creuser sur cette terre égyptienne le tombeau du commerce anglais, ce La chose est » grande , disait-il aux savaijs qui l'accompa- » gnaient : forcez le gouvernement turc à » trouver dans l'exécution de ce projet et son » intérêt et sa gloire. »

Animés par ces paroles puissantes, les membres de l'Institut, les géographes et les artistes qui avaient accompagné le Général en chef dans cette excursion, commencèrent leurs premiers travaux de reconnaissance et de nivellement. Bonaparte voulut présider à leur ouverture; après avoir pendant deux jours ordonné tout ce que pouvaient exiger les besoins de la place sous les divers rapports de la

défense , du commerce et de la mariae , il commença les explorations scientifiques par une visite aux sources de Moïse , situées sur la côte à trois lieues sud-est de Suez , dans l'Arabie- Pétrée. C7était là que se trouvaient, suivant les traditions du pays, les rochers que le législateur du peuple juif frappa de sa baguette pour en faire sortir des eaux vives et limpides. Bonaparte partit de Suez le 8 nivôse ( 28 décembre) pour se rendre à la fontaine miraculeuse. Il passa la MeivRouge à un gué praticable pendant la marée basse. Arrivé sur les lieux, il reconnut cinq sources qui s'échappaient en bouillonnant de petits monticules de sable; l'eau en était potable , mais un peu saumâtre. Non loin de là quelques vestiges indiquaient un aqueduc moderne qui conduisait cette eau à des citernes ou aiguadés situées sur le bord de la mer.

Cette reconnaissance faite, Bonaparte et son escorte reprirent le chemin de Suez. La marée ayant cru dans l'intervalle , il était impossible de repasser la Mer-Rouge au même- gué que l'on avait fi:anchi le matin; et force fut d'aller chercher dans le fond du golfe un terrain moins submergé. Mais les guides du pays, ptieu

habitués à ce noureau passage, firent tomber la caravane dans des haut^fonds. Pendant quelcpies minutes , le Génial en chef et son escorte se trouvèrent avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Le péril était imminent. La nuit qui survenait rendait la situation plus critique encore : la terre était loin ; la marée ne décroissait pas, et Bonaparte se voyait au moment de périr englouti avec les siens , comme l'armée des Pharaons. A ses côtés, CafTarelli, Berthier, tremblaient pour lui pendant que lui-même s'occupait du salut de tous. Dans un des momens les plus critiques, ses guides s'approchant pour le soutenir, « N(m, non , leur dit-il , allez vers Caffarelli ; i> avec sa jambe de bois, il risque plus que i> nous : laissez-moi faire , je m'en tirerai. » Puis s'apercevant que l'eau gagnait de plus en plus sur eux, il fit grouper en cercle autour de lui toute la caravane, ordonna Une halte, et détacha ensuite, comme des rayons partant d'un centre commun , une dizaine de guides , chargés de rendre compte de la profondeur de l'eau qu'ils avaient trouvée devant eux. Par ce moyen ingénieux , on s'assura de la route la plus directe pour regagner le rivage. Enfin,

après un long iàtoimemeiit sur cette plage marécageuse ^ Bonaparte put rentrer à Suez vers le milieu de la nuit.

Le 9 niyôse (39 décembre), le Général donna ses derniers ordi^es au sujet des fortifications. Il indiqua même la place où Ton devait élever une batterie pour protéger le mouillage de 1% rade. En même temps, il prit qpielques mesures qui tendaient à rassurer le commerce local : une nouvelle douane, à la tète de laquelle fut placé M* Parseval de Crrandmaison ' , devait y protéger, dans une proportion égale, les droits du fisc et les intérêts des hégodans. Les tari& fiirent réduits à des tauxmcnns onéreux, et la liberté^des commu-nications garantie par des postes militaires échelonnés sur la route.

Aprè$ avoir apporté dans ces détails d'oi^arnisation son esprit d'ordre et son ooup-d'œil de maître , Bonaparte se mit en route avec la colonie savante pour procéder à la reconnaisrr sance du canal. La caravane sortit de Sues le 10 nivôse (3o décembre), et se dirigea vers Pin-r tàîeur de llsthme.

* Aujourd'hui membre de FAcadémie française.

Quoique dans le Yoyage^ rapide du Kaire aux bords de la Mer-Rouge, on eût pu se former une idée de cette steppe inhabitable, ceflendant il était utile qu'un séjour et un examen plus longs fissent mieux connaître une langue de terre qui sert comice de prélude aux déserts arabiques.

Tant qu'on ne quitte pas l'Egypte, malgré les feux d'un soleil ardent, on a sous les yeux une plaine rafiraîchie , traversée de tous côtés par des eaux courantes, ombragée de palmiers, rerêtue de verdure, de fleurs ou de riches moissons, une contrée riante et animée, où tout n'offre à la vue , ne rappelle à l'esprit que des idées d'abondance et de fécondité. Mais une fois engagé dans l'Isthme, sous le même ciel, à la même latitude , tout change , tout se décolore : nulle trace de culture , nul vestige d'habitation; point d'ombrages , point de verdure; jamais d'eaux vives; en un mot, rien de ce qui peut récréer, rafraîchir des êtres vivans. A mesure que l'on s'avance, on cherche avec inquiétude dans l'éloignement quelques portions de terre plus heureuses ; mais l'œil parcourt en vain la morne étendue de l'horizon ; jusqu'aux deux mers , c'est toujours un pays sec et ina-

nimé, des rochers dépouillés, des plaines nues, des sables brûlans.

Peu élevé au-dessus du niveau de la mer^ l'isthme de Suez n'est qu'une plaine rase dont les couches solides se dessinent à peine sous les sables par de légères ondulation»; cpielquefois néanmoins plus saillantes et rompues de distance à autre , elles se montrent à découvert conmie de grands degrés ; ou bien s'élevant> se prononçant davantage, elles forment de véritables collines qui se prolongent au loin , toujours escarpées d'un côté , et de l'autre s'unissant à la plaine;

Dans l'intérieur de l'Isthme, et loin des routes suivies par les caravanes, se trouve une vaste plaine toute hérissée de dunes de deux ou trois mètres de hauteur, fixes, quoiqu'en partie sablonneuses, et au milieu de cette nudité générale toutes couronnées d'un peu de végéta^ tion. PsCr-delà, vers l'orient, c'est. un terrain plein d'aspérités, entrecoupé de collines: arides; et en déclinant vers le sud, on voit l'Isthme dans l'éloignement borné par un long rideau de montagnes blanches : mais vers le nord ,', jusqu'aux rivages de la Méditerranée, ce ne sont que des sables mobiles, que les vents s^u-^

lèvent et déplacent sans cesse ; et dans les lieux les plus bas, quelques lagunes et quelques lacs d'eau saumatre.

Parmi ces lacs, il en est d'une grande étendue, dont les traces scmt visibles dans le centre de l'Isdune. Les flaques d'eau qui y séjournent sont plus salées qu'aucune des deux mers ; le terrain, des environs , couvert d'un amas de sel, fait entendre sous les pieds des sons caverneux et retentissans. Ailleurs on se trouve arrêté par une terre friable et sèdhte à la surface , mais spongieuse et toute imbibée d'eau à l'intérieur , sorte de marais mouvans qui s'ouvrent sous les pieds, cèdent pour ainsi dire sans fin , et où les hommes et les animaux finiraient par s'engloutir s'ils venaient à s'y en-^ gager*

Tel est entre autres le vaste bassin intérieur, cpnnu sous le nom de Lacs amers, iMcmamari des Latins, Birket^Temsdh des Arabes (ou mer du Crocodile); et aafin, de nos jours, Cho^ eyb ou Bahr-Ehn-Meneggy (mer d'Ebn- Mmieggy). Situé à cinq lieues au N. O. de Sues, ce bassin ne se trouve séparé de la Mér^ Rouge que par lui terrain peu élevé. Sa plus grande profondeur est inférieure au niveau

de la mer de quarante à cinquante pieds; sa plus grande largeur est de cinq à six nulle toises. En des temps plus éloignés, tout indique que les Laos amers étaient navigables , et quHls servaient même de point intermédiaire au canal des deux mers; mais de nos jours, ce vaste bassin est presque entièrement desséché. A peine existe-t-ilversle centre quelques cunettes remplies d'eau extrêmement salée et amère. Ces flaques sont d'un accès très-difficile, à cause des boues molles et salines qui s'étendent assez loûi sur leurs bords. On y remarque un plateau élevé de cinq à six pieds, et plus ou moins épais, recou<* vrant un fond vaseux, et qui, percé sur quantité de points, laisse voir des précipices à huit et dix pieds de profondeur. Dans ses parties supéri^u-es, ce vaste plateau est rompu, et ses débris dispersés offrent le spectacle de la débâcle d'un fleuve qui aurait déposé des glaçons sur une plage très-aride.

Tel était l'aspect général de l'Isthme que nos savans devcd^at arpenter dans toutes ses directions. Leur premier travail eut lieu sous le re^ gard de Bonaparte ; ce fiit lui-même qui signala les premières traces du canal au groupe dont il faisait partie.

En effet, pendant que le gros de la caravane se dirigeait sur Adjeroud, le Général en chef, suivi de quelques cavaliers, se porta au galop vers le nord, dans l'espoir de découvrir au fond du golfe l'objet de ses investigations. Sa course ne fut pas vaine : il retrouva la tête des digues , peu sensibles à leur naissance, à cause des sables qui les avaient comblées dans quelques parties. Il en suivit les traces pendant environ cinq lieues; c'était là le terme de leurs vestiges , parce qu'à cette distance le canal débouchait dans les Lacs amers. Satisfait de cette découverte, Bonaparte se porta à l'ouest du Désert, dans la direction présumée d'Adjeroud,' accompagné du général Berthier , et suivi de deux guides à cheval seulement. Il fit un nouveau trajet de trois lieues, et rejoignit heureusement la caravane chargée dé l'eau et des vivres. Il fit allumer des feux et tirer le canon pour signaler sa présence et le lieu du bivouac aux officiers qui étaient restés en arrière dans l'obscurité de la nuit. Le Grénéral en chef eût lui-même alors couru de grands dangers si la nouvelle de son voyage à Suez n'eût écarté les Arabes de ces parages.

La coopération personnelle de Bonaparte

aux trayaux des géographes ne se borna pas là. Le i4 nivôse (3 janvier 1799)9 se trouvant à Belbéys, il voulut aussi reccmnaître l'autre extrémité du canal : il se porta dans ce but jusqu'à dix lieues dans l'Ouàdy-Toumylàt, où il en trouva de nouvelles traces sur plusieui*s lieues d'étendue.

Mais avant de se séparer, il avait donné ses dernières instructions à la conunission savante chargée du nivellement. MM. J.-M. LePère, Gratien Le Père et Saint-Genis devaient mettre en conunun leur zèle et leurs lumières pour donner à cette reconnaissance un caractère sérieux et incontestable.

De grands obstacles se présentèrent d'abord à nos ingénieurs. Les inistrumens qu'ils avaient sous la main se trouvant insuffisans , il fallut faire un voyage au Kaire pour réparer cet oubli. Mais là même on ne trouva qu'une portion de ce qui était nécessaire pour ce grand ouvrage. La collection d'instrumens achetés à Paris était incomplète : le vaisseau le Pa^ trio te j. qui en portait une partie, avait &it naufrage; l'autre partie, déposée dans la maison dû général CafTarelli , avait été pillée dans la révolte du Kaire. Il était donc impos-

sîble d'opérer sur ce terrain par une trâangvhlation continue 9 et, pour y suppléer, il fiiHut multiplier les observations astronomiques.

Du 1*' au 12 pluviôse (ao au 3i janvier), les recherches des ingénieurs se portèrent sur les ai^ades des environs de Suez, sur les sources de Moïse , et sur le régime des marées de la Mer-Roûge. Ce ne fut que le la (3i janvier), qu'après s'être adjoint comme quatrième opé^ tateur l'ingénieur Dubois, ils partirent de Suez sons l'escorte de douze sapeurs et de qua-* rante hcnnmes de la légicm maltaise commandés par M. Lapanouze.

La première reconnaissance eut lieu dans cette portion du canal déjà inspectée par le Général en chef lui-même ; son lit fut découvert dans une largeur de trente-^cinq à quarante mètres. Sa profondeur variait davantage, le canal àant encaissé dans quelques endroits de quatre à cinq mètres , y compris la hauteur des digues. Cette profondeur avait dû s'a&croitre jusqu'à sept et huit mètres en s'éloignant du golfe.

En constatant pas à pas le gisement au canal, nos Ingénieurs arrivèrent dans une vallée où ils en perdirent totalement les traces^ Cette'

vallée était le bassin des Lacs amers. Là, dans une vaste étendue d'eau , le bt s^effiicait entiè-rement. Il fallait donc tourner le lac et retrou* ver à son extrémité opposée le second t>oint d'attache du canal. Mais quoique jaloux d'accélérer les résultats de leur mission scientifique, nos ingénieurs se virent obligés de suspendre leurs opérations , parce qu'ils manquaient d'eau, et ils se dirigèrent vers l'Ouidy-Tou* mylàt , où ils espéraient trouver à là fois dès provisions et des guides*

Il fallut monter de plus de cent pieds avant d'atteindre la base de la montagne où s'ou* vrait la route frayée de Suez versl'Ouâdy. Nos savans gravissaient letitement cette cote sablonneuse, quand ils aperçurent à l'ouest une caravane considérable escortée par des Arabes* C'était la tribu des Ouetouàt , qui , peu dé jours auparavant, avaient enlevé un convoi et quelques homïnes' aux environs d'Adjeroud«Gomme le mirage empêchait dé prendre une idée exacte du nombre de ces cavaliers, M. J.-M. Le Père se détacha avec ^elques sapeurs pour aller les reconnaître. Les Arabes de leur côté, par un mouvement simultané, envoy^ent quelques vedettes dont la manœuvre et là conte-

nance trahissaient les intentions. La vue de l'escorte empêcha seule une escarmouche d'a- Tant-garde. On s'obsenra de part et d'autre pendant que le convoi .filait dans les gorges. Cette espèce de qui-vive dura jusqu'à ce que la caravane firançaise eût fait sa jonction : alors les cavaliers arabes, voyant qu'on marchait vers eux, s'éloignèrent au galop, et bientôt on les perdit de vue. Cette alerte fut la seule qui vint troubler nos ingénieurs. Après dix heures de marche, ils parvinrent dans l'Ouàdj, où ils trouvèrent des puits d'eau potable. Après une halte nécessaire, pendant laquelle ils prirent divers renseignemens auprès des fellahs, ils reconnurent la nécessité de faire une recherche préalable des vestiges du canal dans l'Ouâdy^ Cette découverte eut lieu sur le côté nord de la vallée , où existaient des traces profondes encore de l'ancien canal. M os savans les suivirent pendant cinq heures jusqu'à Abbassèh, situé à l'entrée de l'Ouâdy : ce village occupait le centre d'une première digue transversale, qui avait sans doute pour objet de limiter l'expansion des crues dans la partie la plus fertile de la vallée.

Plus loin se trouvaient d'autres canaux d'ir-

rigation : celui de BaJir-él-Baqdry qui devait faire partie du canal dérivé de la branche Pélusiaque; celm de Bahr-^bou-^dmedy qui semble appartenir au canal du Prince des Fidèles dont la prise était auprès du Vieux-Kaire; mais comme il était impossible de suivre, dans une plaine sillonnée de fossés et de criques , le développement de tous ces canaux, nos ingénieurs reprirent à Belbéys la route du Désert, et se rendirent au Kaire pour se mettre de nouveau en mesure de continuer les nivellemens. Arrivés là le ai pluviôse (9 février 1799), ils y rencontrèrent des empéchemens nouveaux; l'expédition de Syrie, absorbant toutes les forces militaires, ne laissait plus pour la srience d'escorte disponible , et il fallut ajourner la reconnaissance définitive du canal jusqu'au mois de vendéipiairé an YIII. Les travaux accomplis jusqu'alors avaient néanmoins résolu le problème de son existence ; il était prouvé qu'en des siècles antérieurs , les hommes avaient creusé dans l'isthme de Suez une ix>ute marine qui joignait la Mer-Rouge à la Méditerranée.

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