‹ Histoire de l'expédition française en ÉgypteChapitre 13 sur 18 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

JMarafae dé Taiviée axpéditioimaire. —- Afiivée de la division Baynier devant El-^rycb. — Attaque et priie du village. — Blocus du fort. — Apparition des MamlouLs. — Arrivée de la division Kléber. — Défaite des Mamloukft. — Désert. — Bonaparte au Kaîre* — Son départ ftuor la Syrie. -^ ^ége d^l^Arych. — Gapiftilatioii. -^ Mardie de rarmée* -— Bonaparte à Khan-Yeunes. •— Relrailc d*Ab« dallah-Pacha. — Entrée en Palestine.— Prise de Gbazah.

L'armée expéditionnaire était en route pour la Syrie.

Le général Reynier, qui commandait Payantgarde, parti de Belbéis le 4 pluviôse an YII ( 23 janvier 1799), rejoignit le 16 (4 février) sa division réunie tout entière à Kattiéh. Le 18 (6), grossi de quelques renforts faisant partie de la division de Kléber, il se mit en mouvement pour traverser le désert sablonneux qui conduit à El-Arych.Ce village et sa forteresse comptaient alors deux mille soldats de garnison , choisis parmi les meilleures troupes de Djezzar et d'Ibrahim-Bey. La halte du soir eut lieu au puits de Bir-êl-Abd (le puits de Tes-

dave), où chaque «oldat fit sa provision d'eau , car le lendemain elle devait manquer %ut toute la route. Le 90 (8), on arriva vers «lidi à Bir- Messoudiah , où l'on trouva un puits dont les abords étaient gardés par un parti d'Arabes et de Mamlouks auquel les tirailleurs douA^nt la chasse.

Messoudiah , situé au bord de la me^r, iut pour nos troupes un lieu d'abri et de r^pos. La brise glissait au travers de ses palmiers y et tous ces fronts de soldats brûlés par le soleil, ces yeux crispés du reflet des sables purent jouir enfin, pendant quelques instans, d'une température et d'un horizon meilleurs. Far un phénomène dont nos r^ublicains ne se rendaient pas compte, il suffisait sur ce rivage de creuser un trou de quatre à cinq pouces pour eii voir jaillir de l'eau trouble à là vérité , mais douce et d'un assez bon goût. Ces sources à fleur de terre proi^i^ment des eaux pluviales qui , s'infiltrant dans un sable très-fin , se concentreiit dans les coudies inférieures , et y forment des réservoirs naturels. Enchantés de cette découverte , nos soldats voulurent avoir chacun sa fontaine , et c'était un spectacle curieux , que de les voir tous couchés sur ces dunes et fiii-

sant assaut à qui obtiendrait le filet d'eau le plus abondant.

Il &Uut quitter cette halte à la chute du jour; mais la route longeant alors les cotes de la Méditerranée , la division put marcher avec plus de rapidité. A minuit elle avait atteint un bois de palmiers assis sur le bord d'un torrent à peu de distance d'El-Arych.

Le m pluviôse (g février) , dès la pointe du jour, l'avant-garde s'ébranla dans son mouvement d'attaque. Le général Lagrange, à la tète de deux bataillons de là 85*, d'un bataillon de la 76*, d'un détachement de sapeurs et de deux pièces de canon , se porta rapidement vers les hauteurs sablonneuses qui dominent le fort, pour jr monter une batterie. Reynier de son côté marcha directement vers le fort avec la 9^ demi-brigade et le deuxième bataillon de la 75*.

Le village et le fort d'El-Arych , occupant l'emplacement de l'ancienne Rhinocorara^ n'étaient pas des positions qu'on pût enlever par un coup de main . La phis grande partie des maisons, solidement construites, flanquaient lés faces Nord et Est de la forteresse. Le rempart qui les dominait rendait par conséquent leur dé-

fense plus facile , et Ton voyait les troupes sy* riennes se former en masses sur la plate-forme du* château. L'élite de la garnison était néan-moins descendue dans le village quiyfermé par des murs épais et fort de ses habitations crénelées, pouvait soutenir aisément un assaut.

Reynier comprit la puissance de tous ces obstacles. N'ayant rien pour entreprendre un siège régulier, it pensa que la concision et la hardiesse d'une attaque lui livreraient peutêtre l'une et l'autre de ces positions. Le jeu des pièces de campagne ayant ouvert une brèche , la charge fat battue. A l'instant le capitaine Lamy, aide^e-camp du général Reynier, se prédpita vers l'enceinte crénelée avec les deux bataillons de la 9* demi-brigade et le deuxième de la 76*, tandis que Lagrange tournait le fort à la tète de son avant-garde. La résistance fiit vive au pied des murs du village. Loin de reculer devant un ennemi supérieur, les soldats qui les défendaient reçurent sans s'émouvoir plusieurs charges à la baïonnette. Il ùlhit monter à l'escalade en passant sur leurs corps. Mais à l'intérieur du village la lutte prit encore un caractère plus acharné. Les assaillans engagés au sein de rues étroites et d'im-

passes dangereuses j se voyaient fiisillés à bout portant par les soldats de Djezzar ; du sein des maisons crénelées , du haut des terrasses pieuiFaient à la fois les balles , les pierres y les bâtons et les matières enflammées. Qiaque mai^ son dmoandait un siège qui se prolongeait d'un étage à l'autre. Acculés dans leur dermère retraite, les habitans et les soldats turcs refu-salent encore de se rendre. Ces derniers surtout ^ Toyant que les portes de la citadelle ve* naient de se fermer devant eux , ne songeaient plus qu'à vendre chèrement leur vie. Quarante Mogrebins, réfiigiés dans une citerne , ne con-s^itirent à capituler que lorsqu'on les eut menacés de les brûler vifs ou de les étouffer dans leur asile.

Enfin cette boucherie eut son terme, le feu cessa, et -les Français occupèrent le village. Mais la conquête du fort n'était pas aussi facile. Ce fort avait pour enceinte un mur de maçonnerie de vingt-cinq à trente pieds d'élévaticm , flanqué de tours et par conséquent à l'abri d'une escalade. Il &llut songw à pratiquer une brèche» pour l'emporter dans un assaut régulier. Reynier l'essaya, il fit battre une des faces du château avec des boulets de 8; mais le parc

d'artillerie n'étant pas encore arrivé y les munitions furent bientôt à bout. On reponça donc à £ure un siège en règle , et pour le moment on se borna au blocus du château. Les troupes françaises l'entourèrent d'une ligne d'observation qui s'étendait dans le village et derrière le fort.

L'affaire d'El-Arych fournit à l'avant-garde expéditionnaire l'occasion de. signaler son intrépide bravoure. Parmi les noms que le général Reynier inscrivit sur son rapport, on re* marquait le chef de bataillon Sabatier, blessé pendant l'action , le capitaine Lamy, le capitaine Joubert , les sergens-majors Germain et Kaiâer; enfin Paul, Hancelin, Buret,Tirot, Otto, Bonnet, Sellier, Rioust, Bontemps, Laffin, Brachet, Sableau, Lamotte , Lavy et Larçon, tous caporaux, soldats et tambours des diverses brigades.

Ce premier &it d'armes de la campagne coûta cher à l'armée. Deux cents hommes avaient été tués , et trois cents blessés. Sur la nouvelle qui lui en parvint , le chirurgien en chef Larrey profita du départ d'un corps de cavaliers-dromadaires pour se rendre en toute hâte à El-Arych. Il établit, en passant à Kattiéh;,,

unp ambulance qui fut mise sous la direction d'André , chirurgien de deuxième classe ; puis continuant sa route, il arriva à El- Arych où les blessés, couchés au milieu du camp sur des feuilles de palmier , n'étaient pas même à Tabri de l'humidité et de la pluie. L'activité du chirurgien en chef pourvut à tout. Grâce à lui , presque tous ces hommes mourant faute de soins furent bientôt remis sur pied. Larrej avait poussé plus loin encore ses prévoyances philanthropiques. Calculant toutes les chances des combats journaliers que l'armée aurait à livrer sur sa route , il avait organisé à l'arrièregarde une espèce d'ambulance nomade qui permettait de transporter les blessés dans la marche , et de les soustraire aux vengeances des Arabes. Cinquante chameaux avaient été affectés à ce service : chacun d'eux portait un double panier disposé en formé de berceau et suspendu de chaque côté par des courroies élastiques. La construction de ces claies portatives était telle qu'elles ne gênaient ni là marche ni le mouvement de l'animal , et néanmoiîis au moyen d'un prolongement à bascule, elles étaient assez longues pour porter un homme couché.

Le jour même du combat d'El-Arych , un corps considérable d'ennemis avait été signalé dans le Désert, sur la route de Ghazah. On disait qu'Ibrahim-Bej venait en personne pour débloquer le fort et y jeter des approvidonnemens. A cette nouvelle , le général Reynier se tint sur la défensive. Pendant plusieurs jours les éclaireurs français et les espions arabes ren* dirent compte des mouvemens de l'ennemi. On disait que fier de nombreux renforls il allait présenter l'attaque à la division française.

En efiet vers le 24 pluviôse (12 février) un corps de Mamlouks, traînant à sa suite plusieurs milliers de fantassins , vint prendre position dans un ravin situé au-delà d'El-Arjch. Dans la nuit qui suivit', Reynier essaya de surprendre ces troupes dans leur camp ; mais elles avaient opéré un mouvement rétrograde et ne reparurent qu'au jour. Prenant une position meilleure , cette cavalerie se concentra à une demi-lieue d'El-Arych , sur un plateau protégé par l'escarpenxent du ravin.

Le lendemain 26 (14)9 K.léber arriva au camp d'El-Arych. Alors Reynier, fort de cette jonction , résolut d'aller surprendre dans leur position les troupes d'Ibrahim-Bey. Il s'ébranla

OXFORD

dans la nuit du 26 au 37 ( i4 au i5). Deux ba-^ taillons de la 9*", ceux de la 85*", commandés' par le général Lagrange , marehèrent yers la gauche du ravin. Mais arrivé à deux cents pas sur un des flancs du camp ennemi , Reynier crut deviner à divers indices que les Mamlouks s'attendaient à une attaque de ce côté. Sur-lechamp il changea ses dispositions ^ l'ordre fut donné à deux compagnies de grenadiers d'à* border à la.baïonnette le front de l'ennemi , tandis que le reste des troupes, formé en colonnes serrées , tournerait les derrières du camp. Cette manœuvre réussit complètement. Les Mamlouks étaient sur leurs gardes ; leurs chevaux n'avaient pas même été débridés; mais les grenadiers marchèrent sur eux avec tant d'impétuosité , que les premiers postes ennemis fru'ent surpris et massacrés. Au bruit de cet engagement j le reste des cavaliers d'Ibrahim voulut faire sa retraite par les plaines de Ghazah , mais Reynier les y avait devancés. De tous côtés ils rencontrèrent la fusillade ou les baïonnettes. Alors saisis de peur, ne sachant où trouver leur salut , bloqués sur un plateau sans issue , ils se précipitèrent vçrs le ravin qui leur avait servi de retranchement ; là sur un

terrain à pic , au milieu de la nuit et dans la confusion d'une surprise, les Mamlouks se culbutèrent les uns sur les autres , roulèrent dans le précipice pèle-méle avec leurs chevaux , en poussttût dans leur chute des hurlemens épouvantables. Dans une situation pareille , les Français eurent bon marché de leurs adversaires , et tout ce qui ne voulut pas se rendre fiit passé à la baïonnette. Au nombre des morts se trouvèrent Hassan-Bey, l'émir Bacheyn, Mohammed, kachefd'Ibraiim-Bey le Petit:

Alj, kachef de HassasnBey, fut fait prisonnier. Les Françsds s'emparèrent en outre de neuf étendards, de deux équipages de guerre y d'un grand nombre de chameaux et de chevaux, de muniticms et de vivres abondans. Cette victoire eut le double avantage de mettre les assiégeans à l'abri de toute suprise, et de chasser la disette de leur camp.

Libre de ce soin , Reynier, de concert avec Kléber, reporta son attention vers le château d*Ël-Aîych. Ses murailles furent de nouveau battues en brèche. On traça des boyaux d'approche ; une mine fiitmémepaossée jusque sous l^e des tours ûvl fort; mais Pemiemi parvint à l'éventer. Ce dernier încidant retarda la ca-

pitulation; Ibrahim- Agha, qui commandait la garnison , renvoya sans réponse tous les parlementaires. Faute d'un pare de siège et de munitions , il fallut encore attendre.

Pendant que ceci se passait à l'avant-^arde, les autres divisions, acheminées à quelques jours de distance , parcouraient la route sablonneuse qui conduit de Salahiéh à El-Arydi. Pour elles , le Désert reparut comme à Damanhour avec ses privations mortelles. Le passage des premières troupes avait tari les puits , défeuillé les palmiers, et glané jusqu'aux dernières ressources d'une contrée morte à la production. Des sctoes étranges se renouvelèrent dans cette traversée ; on y vit encore des suicides par désespoir, des assassinats par mo^ nomanie. Cette sur-excitation, qui naissait à la fois de vives souffî*ances et d'une marche sous un soleil à pic , jetait nos soldats tantôt dans des accès de gaieté nerveuse , tantôt dans des crises de mélancolie taciturne. Les actes qui en résultaient participaient d'une folie fi-énétique ou d'un noir abatt^nent. On en vit qui, mourant de soif, se ruaient sur les outres pldmes d'eau, les perçaient avec leur baïonnette , et regardaient , avec un rire d'in-

sensés , couler sur le sable ces proTisions précieuses. D'autres , méconnaissant la discipline , cherchaient querelle à leurs officiers , et , prodigues de sarcasmes , ne lès épargnaient pas même au Général en chef.

Ces infractions à l'obéissance militaire se bornaient à quelques exemples isolés; mais ce qui se manifestait d'une manière générale, x^'était une rancune profonde contre les sai^ans. Dans la pensée du soldat , le savant était la cause première de l'expédition orientale; on l'avait faite pour lui et par lui. Aussi toutes les fois que des misères nouvelles venaient assaillir l'armée , sa mauvaise humeur éclatait contre les hommes de la science. Par extension , elle en était venue à appeler savant tout ce qui n'étaitpas militaire, et àcomprendre sous cette dénomination les commis aux vivres, les employés d'administration , etc. Cette portion de l'armée , peu habituée aux fatigues , avait été montée sur des chevaux ou sur des ânes. D'habitude , et pour éviter les bourrades du soldat, elle cheminait à quelque distance de l'armée^ mais, quand on signalait à l'horizon une tribu de Bédouins, ce bataillon inoffensif venait se réfiigier au milieu des carrés parmi les bagages

et les chameaux. « Au centre les ânes et les sa- D Tans ! D criaient alors les soldats, et de longs éclats de rire accueillaient cette saillie habituelle. Puis c'était.à qui enchàîrait sur ce sarcasme militaire 9 à qui trouverait le jeu de mots brutal ou l'épigramme mordante.

Dans cette lutte d'esprit, le Général en chef et son état-major n'étaient guère ménagés. GafTarelli entre autres fiit l'objet d'une plaisanterie de soldat qui est restée comme historique. Curieux de découvertes , ce général ne laissait aucune ruine sans lui rendre visite. Il avait perdu ime jambe sur les bords du Bhin, et on le voyait, clopinant au milieu des bataillons, se diriger tantôt vers un vieil aqueduc , tantôt vers une colonnade mutilée, ce II se moque de » ça, lui y dit un soldat, il a toujours un pied » en France. »

Les derniers bataillons de l'armée expéditionnaire étaient sur le point d'atteindre £1- Arytii, que Bonaparte n'avait pas encore quitté le Kaire. Son départ, fixé d'abord au i6 pluviôse ( 4 février) , avait été retardé par une foule de circonstances imprévues.

Le premier obéTtacle provint du général Berthier. Dévoré d'un amour romanesque, le chef

d'état-major n'était venu en Egypte que malgré lui. En dépit des conseils et des lAoqueries de Bonaparte , cette passion avait survécu à l'absence. Elle avait même pris un caractère de folie qui détournait parfois Berthier de ses hautes fonctions militaires. Souvent on le surprenait chez lui, dans une espèce de sanctuaire , à genoux sur son petit divan et en adoration devant le portrait de madame Yisconti. L'amitié du €rénéral en chef passait sur de semblables puérilités ; mais, parmi les officiers de l'armée et les membres de l'Institut, c'étaient chaque jour des gorges chaudes sur le chef d'état-major. La chose en était venue au point que, mourant de nostalgie et poursuivi de sarcasmes , Berthier avait demandé et obtenu la permission de retourner en France. Il devait s'embarquer sur la frégate la Courageuse j et déjà ses instructions lui étaient remises. Mais quand arriva le jour du départ, au moment de se séparer de Bonaparte, peut-être pour ne plus le revoir, Berthier se sentit combattu par des sentimens divers. Depuis quelques jours, le Général en chef boudait, etBerthier savait que son voyage en était cause. D'ailleurs il était peu honorable pour lui de quitter ses compagnons d'armes à l'ouverture

d'une campagne , et cela sous l'influence d'un amour suranné. Toutes réflexions faites, il monta chez Bonaparte , où l'on crut d'abord qu'il venait prendre congé. « Vous allez donc y> décidément faire la guerre en Syrie? dit-il. » — Vous savez bien que tout est prêt , je pars )) après-demain. — £h bien ! je ne vous quitte » pas. Je renonce de bon cœur à mon retour )) en France , et il me serait trop pénible de y> vous abandonner au moment de nouveaux » dangers. Voici mon passeport et mes instruc- )) tions. » Bonaparte surpris embrassa Berthier , et la réocmciliation fiit complète entre les deux amis. Louis Bonaparte , frère du Cré^ néral en chef, malade depuis long*-temp$ et dé^ signé pour retourner en France, se chargea des instructions qui devaient être confiées au chef de l'état-major général.

Cette affaire était réglée lorsque Bonaparte reçut avis au Kaire de l'arrivée d'un navire ragusais, sur lequel se trouvaient MM. Hamelin et Livron , citoyens français. Cette nourvelle parvint le 17 pluviôse (5 février) au Général en chef par un Arabe que Marmont avait expédié en toute hâte; mais les dépêches ve^ nues d'Europe se trouvaient en retard. Il £adlut

les attendre. C'était M. Hamelin lui-même qui devait les porter ; il arriva le ao pluviôse (8 février) au Kaire , et remit à Bonaparte des lettres de l'agent français à Trieste , qui le renseignaient sur les affaires d'Europe jusqu'à la date du 20 brumaire an VII (10 novembre 1798). CeslettreS'étaient sobres de détails, et en général peu intéressantes. Pour suppléer à leur laconisme, Bonaparte interrogea M. Hamelin , et tira de lui quelques éclaircissemens. A ces événemcns imprévus qui retardaient de jour en jour le départ du Général en chef» Tinrent se joindre des lettres de Marmont, alarmantes sur la situation d'Alexandrie ; d'un côté c'était la peste qui s'était déclarée pai^mi les troupes , et qui se révélait par des accidens nombreux; de l'autre, la flotte anglaise qui, prévenue de la marche de l'armée expéditionnaire , tentait d'y faire diversion par un bombardement. Bonaparte trouva remède à tout. A la peste il fit opposer des mesures sanitaires, le campement hors de la ville, les bains de mer et l'isolement des corps; au bombardement, il fit répondre par des batteries à boulets rouges. Marmont reçut des instructions dans ce sens , et les exécuta.

Lie Oommandant de la province du Kaire j Dugua, eut aussi les siennes. La Teille de son départ, le Général en chef lui traça Un plan de conduite où tout était prévu. Là se trouvaient la statistique des corps laissés en Egypte, leur répartition , leurs ressources ; puis la nomenclature des tribus arabes et la nature de leurs rapports avec les Français ; enfin l'état des revenus de l'Egypte , et un aperçu de la situation financière au moment du départ. Cette dernière branche de l'administration était néanmoins remise tout entière aux soins de l'administrateur général Poussielgue, qui devait rester auKaire. La direction des affaires civiles et intérieures fut également confiée à cet habile délégué. D'autres détails étaient écrits dans les instructions de Dugua, au sujet du Divan égyptien, et de la manière la plus propre à utiliser son influence. Bonaparte regardait cette représentation indigène comme tellement favorable à la tranquillité du pays , qu'il la convoqua le ao pluviôse ( 8 février) dans une séance solennelle, qu'il se fit un devoir de présider. Il prononça même devant cette assemblée un discours dont nous chercheiions vainement des extraits dans les document

publiés en notre langue , mais que notre historien arabe Abd-er-Rahmân s'est plu à nous conserver.

(c Nous ayons tué quelques Mamlouks » fuyards, dit Bonaparte au Divan, les autres se » sont sauvés au fond du pays de Saïd (la Haute- » Egypte), ou du c6té de Ghazah. Nous allons » poursuivre ces derniers; notre intention est de » mettre l'ordre en Syrie pour la sûreté des rou- » tes de mer et de terre et l'avantage de l'Egypte. j> Nous serons absens un mois. A notre retour, ï> nous nous occuperons de la paix de la ville , » àeS canons de la loi et. de tout ce qui sera y> nécessaire. Il faut que vous conserviez le bon y> ordre et que vous mainteniez la tranquillité. » Quoique je m'éloigne pour quelque temps , )) je serai toujours parmi vous , et l'on pourra » s'en apercevoir, parce que nul crime ne res- » tera sans être puni. Prévenez donc les che& » des quartiers, que chacun retienne les siens, y> et que l'on vive en bonne amitié avec l'armée » qui restera. »

A de telles paroles le Général en chef sut encore joindre des actes non moins efficaces. Initié au rituel des cérémonies musulmanes, il tenait la main à ce que les imams et les muphtis

n'en omissent pas une seule dans le but de provoquer des mécontentemens parmi le peuple. Ainsi environ deux mois auparavant , il avait ordonné de célébrer, le 5i3 frimaire ( i3 décembre 1798), la fête de la Conception du Prophète; et, avant son dépwt, il voulut qu'on fît l'ouverture du Ramadan le 18 pluviôse (6 février).

Enfin tout étant réglé , organisé, le 33 pluviôse (10 février), Bonaparte sortit du Kaire accompagné de son état-major. Divers cheyks et aghas turcs faisaient partie de l'escorte. Cette caravane coucha le soir même à Belbéys, le lendemam à Karaïm, le ià^ (i^^k Salahiâi, le 35 (i3) à Gesr él-Qanatir dam le Désert, le a6 (i4) à Kattiâi , le 37 (i5) au puits Bir-êl-^ Abd, le 38 (16) à Messoudiah, et enfin le 39 (17) à El-Arych où arrivèrent en même temps les divisions Bon et Lannes avec le parc d'artil^ lerie de l'expédition.

L'armée tout entière se trouvait alors réunie sous les murs d'une bicoque dont il fallait à tout prix s'assurer la possession. Bonaparte prit positicMTi en avant d'El-Arych, et campa sur des monticules de sable, entre le village et la mer. Des lignes furent tracées, des batteries éta-

bbes; et le 3o (18), le canon battait déjà le château et ouvrait une brèche assez large pour que l'assaut fi^t praticable. Dans cette position, Bonaparte fit sommer Ibrahim- Agha de se rendre.

Ibrahim-Agha^gouremeur d'£l-Arych^ avait sous ses ordres une garnison d' Amantes et de Mogrebins. Ces soldats , les moins disciplinés de l'Orient, donnaient une rude besogne aux chefs qui les tenaient sous leurs ordres. Leur obéissance n'était jamais ni absolue ni com<^ plète; ils se réservaient toujours le droit de contrôle et d'examen final, et cela de telle sorte qu'il &llut consulter individuellement diaque soldat poiur savoir si une caipitulation serait ac« ceptée ou non. Conseil piis de ses troupes , Ibrahim-Agha cmtra cm pourparler avec Bonaparte. Cette capitulation rompue une fois, puis renouée , est un singulier monument de bizarrerie et de fierté sauvage.

D'après les conditions premières du Général finançais, la garnison devait mettre bas les armes y les laisser dans le château , ainsi que ses dievaux et ses bagages. Mais à la lecture de ces propositions , Amantes et Mogrebins jetèrent les hauts dis; Ibrahim lui-même ne con-

cevait rien aux exigences de Bonaparte. ccYous y> demandez les armes et les chevaux de la gar- » nison, répondit-il; ceci nous a paru contraire D aux principes de générosité que vous avez la » réputation de professer , et c'est chose qui ne » s'est jamais vue. La mort nous paraît préféy> rable à la honte, à l'humiliation de nous des-* -» saisir de nos armes ; et dussions-nous tous » périr jusqu'au dernier , nous ne consentirons y> point à une condition que personne de nous » n'a jamais acceptée. Yoilà notre dernière réy^ solution; si vous ne l'approuvez pas, nous j> nous résignerons à la volonté de Dieu. »

Certes ce langage était beau et fier , surtout dans la bouche de quinze cents hommes parlant à douze mille. On peut , jugeant cela d'après nos mœurs , l'appeler ignorance , barbarie ; mais c'est une ignorance , une barbarie héroïque. Bonaparte le comprit : admirateur de la vraie bravoure , quelque forme qu'elle empruntât, il se prêta sans peine à ces négociations étranges. Deux fois dans la journée, le feu des batteries fiit suspendu, deux fois il recommença , parce que le temps pressait et qu'il fal-^ lait en finir. Enfin respectant un noble préjugé, le Grénéral français se départit de ses premières

conditions , et consentit à laisser leur» armes à des honunes qui paraissaient en fidre tant de cas. Le 2 ventôse (20 féyrier) , une capitulation fut signée, portant que les troupes renfer* mées dans le fort en sortiraient pour se rendre à Baghdad ; qu'il leur serait accordé un saufconduit et un drapeau tricolore pour traverser les postes ; que les chevaux et l'artillerie resteraient dans le fort; qu'enfin les troupes capitulées jureraient de ne point servir dans l'armée de Djezzar avant un an révolu. Yoid le texte littéral de ce document curieux :

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