CAPITULATION
« Nous avons reçu la capitulation que vous )) nous avez transmise; nous consentons à re- » mettre entre vos mains le château d'£l-Ary ch ; 3!> nous nous rendrons par le Désert a Baghdad. j> Nousvousenvoyonslalistedesaghasdestrou- » pes y qui vous promettent par serment pour y> eux et pour leurs soldats de ne point servir » dans l'armée de Djezzar et de ne point se y> rendre en Syrie d'une année à dater de ce » jour. Nous recevrons de vous un sauf-con- » duit et un étendard. Nous laisserons dans le » château les approvisionnemens qui s'y trou-
» yent. La totalité des agkas, qui se trouyent » dans le fort , jure solennellement par nos » Seigneurs Moussa (Moïse) , Ibrahim (Abra->^ » ham) , par le Prophète auquel Dieu soit tou- » jours propice (Mahomet) , et par le Korsoi , )) d'exécuter fidèlement tous ces articles et de » ne pas seryir Djezzar. Le Très*-Haut et son y> Prophète sont témoins de notre bonne foi/
» Signé iBRAHiM^NizAM^agha du château d']Q* 3» Arych; £l~Hadjy MoHAiimD) agha des Mo- » grebins, ël-Hadjt Kadir , agha des Amau- )) tes; Mohammed, agha des Munitionnaires. y>
Le gouyerneur du château ajouta son serment indiyiduel à ce serment général :
<( Moi , Ibrahim -Agha, commandant d'Ely> Arych , assure et proteste sur mon ame que D je suis PalFrandii de Son Excellence Bona- » parte , général en chef de l'armée d'Orient » (que Dieu éternise la yictoire pour lui J) ; que ^ tant que je serai existant , je ne servirai poiiil ^ le pacha Djezzar, et ne me mêlerai de rien de y> ce qui ne me concerne pas ^ ou qui pourrait y^ faire tort au gouvernement français ; que »je servirai jusqu'après la prise de la ville ^ d'Aore le Général sus -nommé, et qu'enfin )9 je ne contreviendrai en rien à ce que je viens
» de dire. Dieu est témoin et garant de mes » sermens. y> .
Ces formalités une fois remplies, le fort d'El-Arych fiit évacué. Les Français y trouvèrent deux cent cinquante chevaux, deux pièces d'artillerie démontées, et des vivres pour quinze jours. Une grande partie des Mogrebins demanda et obtint du service dans l'armée française. Les jours suivans , Bonaparte fit partir pour le Kaire les Mamlouks faits prisonniers dans les combats précédens et les drapeaux musulmans conquis dans le fort, et grâce aux vivres trouvés à El-Arych , il put donner à ses troupes quelques jours de repos.
Pendant ce temps, l'ordonnateur en chef d'Aure , assisté de ses commissaires des guerres, cherchait à régulariser le service des subsistances. Dans un pays où il était impossible d'établir des magasins, où la campagne , nue et dépeuplée , n'offrait pas la moindre ressource, l'armée, à peine en marche, avait eu déjà à souffrir de la disette. Devant El - Arych on avait été obligé de tuer les ânes et les chameaux qui portaient les bagages , afin d'obtenir un peu de bouillon pour les malades et les blessés. Des cœm's de palmier avec tme
fidble ration de riz, telle fiit pendant longtemps la seule nourriture du soldat. Aussi les rit-on donner alors des preuves d'une insubordination rare parmi eux. Des vivres furent pillés même devant les tentes du quartier-général , des commis furent maltraités , des officiers méconnus.
Pour parer à ces désordres, l'ordonnateur en chef chercha à organiser une ligne d'approrisionnemens de Kattiéh à £1-Atych, et cette ligne devait se prolonger jusqu'à Ghazah, ville frontière des terrains cultivés. C'est au zèle de cet administrateur que l'armée expéditionnaire dut l'adoudssement de ses souffi*ances.
Bonaparte, de son côté, ne négligeait aucune des précautions militaires qui devaient assurer sa retraite ou protéger ses communications. Un poste avait été laissé à Kattiéh; une garnison resta à Ël-Arych. Ce dernier village était surtout important par sa position sur les côtes de la Méditerranée et par la proximité de Damiette. Bonaparte en fit agrandir et réparer les fortifications. On désinfecta les salles et l'on établit dans Pune d'elles une ambulance pour les blessés*
Cependant Kléber s'était ébranlé avec sa di-*
vision et une partie de la caralerie. Marchant cette fois à Pavant-garde, le général avait pris la route de Khan-Younès, premier village de la Palestine. Mais soit trahisoA , soit ignorance , le guide qui dirigeait la division au travers de ces déserts la fit errer au hasard pendant quarante-huit heures. Egarés loin de la ligne des puits , en proie à toutes les horreurs de la faim et de la soif, les Français soufiHrent de cette marche comme d'une longue agonie.
Pendant ce temps , Bonaparte avait successivement expédié d'£l-Arych les divisions Bon et Lannes. Ne prévoyant pas le contretemps survenu à Kléber , il partit lui-même avec le quartier-général le 5 ventôse (a3 février) pour le rejoindre à Khan-Tounès; mais les corps d'armée qui marchaient sur les traces de Pavantgarde, avaient comme elle dévié du droit chemin. Engagés au milieu des sables , ils comptaient déjà plus d'un jour de retard, lorsqueBonaparte,arrivantàKhan-Tounès,trouva, au lieu de son armée, les débris des corps mamlouks battus récemment à El-Arych. A cette vue y le Général comprit sur-le-champ quelle cause faisait manquer ses troupes à leur rendezvous ; mais sa situation n'en restait pas^ pour
cela moins critique. Il n'avait avec lui que ses guides à cheval et un faible détachement de dromadaires. Si les Mandouks l'avaient su, il était attaqué y poursuivi et fait prisonnier lui* même. Quelques officiers, inquiets pour sa personne , ouvrirent l'avis de retourner vers £1* Arych ; mais Bonaparte, faisant la part de l'audace et de la fatalité, donna l'ordre de pousser droit au village. Ce mouvement rapide épou^ vanta l'ennemi : se croyant attaqués par l'avant* garde entière , les Mamlouks abandonnèrent Khan-Tounès sans ch^cher aie défendre, et se replièrent à toute bride sur le corps d'Abdallah^ Pacha , campé sur la route de Ghazah , à une lieue plus loin.
Malgré le succès de cette manœuvre , on ne pouvait cependant pas occuper Khan-Tounès avec une poignée de guides , et sans savoir à quel instant on serait appuyé par l'armée. Bo-^ naparte prit donc le parti de rétrograder jus* qu'au Santon , tombeau musulman bâti dans le Déswt à trois lieues sud de Khan-Tounès. Là on eut desrenseignemens sur la marche de Favant- ^arde. Un détachement de cavalerie , arrivé au même endroit , apprit à Bonaparte l'événement survenu à Kléber, et son excursion involon-
taire au cœur du Désert. Soupconnaut une triahison de la part de son guide, ce général Payait £dt fusiller, et s'était servi de quelques Arabes rencontrés par ses coureurs, poiu* se faire remettre dans la bonne route.
Quelques heures après, la division parut dans le lointain et arriva au Santon^ haletante de soif et de fatigue. Toute Peau de ses puits ne suffit pas aux besoins des soldats ; il £dlut creuser dans le sable, et en extrûrc goutte. à goutte une eau rare et saumatre.
Par suite de l'erreur des guides, le Santon devint le rendez-vous général d'une grande partie de l'armée. Égarées sur les traces de la division Kléber, les divisions Lannes et Bon j arriv^entà leur tour. Quant à la division Rej*hier, sa consigne était d'attendre l'évacuation complète d'El- Arych et la mise en ordre du parc d'artillerie. Son itinéraire lui enjoignait de former l'arrière-garde de l'armée , et de la suivre à deux jours de distance.
Le Santon f dénué de toute espèce de re&r sources, n'était pas une station tenable. Dèa le 6 ventôse ( a4 février) l'armée l'avait quitté^ et>Ue passait déjà sous les colonnes de Reyfah (l'ancienne Raphia), qui marquent la limite des
provinces syriennes. Deuxbeaux fûts de granit sont là , debout à une lieue en avant de Eban- Tounès y et à leur pied se trouve un puits de belle construction et pourvu d'une eau excellente.
Kban-Tounès, autrefois la ville dilenissusy maintenant misérable bourgade , n'eut pas même les honneurs d'une halte miUtaire. Bonaparte voulait surprendre le camp d'Abdallah-Pacha) situé à quelques Heues plus loin. Ce chef musulman avait reçu du Grand- Vizir lui-même la mission d'arrêter l'armée française dans sa marche vers la Syrie* Son armée se composait de Mamlouks, de Kourdes , de Turkomans , de Mogrebins et d'Arnautes, les uns cavaliers, les autres piétons, et formant un amalgame étrange d'armes et d'uniformes. Quand on fiit en vue du camp , la division Kléber se détacha pour l'attaquer la première; mais Abdallah, se défiant de ses forces , leva ses tentes au moment décisif. Les Français trouvèrent dans le camp abandonné , des provisions qui ramenèrent l'abondance au milieu de l'armée.
D'ailleurs les jours mauvais étaient passés ; le Désert n'était plus là avec son horizon sans
verdure, avec ses steppes sans villages. La terre syrienne, la Palestine , terre promise des Hébreux , déroulait sous les yeux de l'armée voyageuse ses vallées fertiles et ses montagnes boisées. Plus belle encore de ce contraste, la contrée nouvelle semblait étaler en souriant sa végétation puissante et sa merveilleuse fécondité. Le palmier, le nopal , enfans des sables , avaient tout-à-fait disparu; mais l'olivier, le mûrier, le chêne , le bouleau , hôtes des latitudes tempérées, se dressaient fièrement sur leurs tiges vigoureuses. C'était presque l'Europe; c'était la plaine italique au pied des Abruzzes ou des Apennins. Une pareille nature n'existait plus que comme un souvenir dans la mémoire des conquérans de l'Egypte. Elle y fit résonner une fibre endormie. Ces hymnes républicains, qui avaient marqué le pas de victoire, aux plaines d'Arcole et de Rivoli, revinrent aux lèvres des soldats. La Marseillaise tonna en chorus , et sans doute les os de nos vieux paladins inhumés en Terre-Sainte tressaillirent aux chants profanes de ces phalanges compatriotes.
Ce qui donnait à cette vallée asiatique une analogie de plus avec nos contrées européen-
EXPÉDITION. — T II. 2i
ne$ j c'étiôt son ciel nuageux et la pluie y la pluie ignorée en Egypte et retrouvée en Syrie. Comme pour saluer la bienvenue des Français, elle tomba par larges gouttes sur leurs fronts adustes, elle trempa leurs uniformes que le soleil avait br^ilés ; la première ondée fiit reçue par les troupes comme un bien&it du ciel ; on vit des soldats se dépouiller de tout vêtement , et livrer leurs épaules nues à ces douches rafraîchissantes. Plus tard » quand ils connurent mieux le climat syrien , ils revinrent aisément de leur premier enthousiasme» Obligés de franchir d^s torrens , mouillés jusqu'à la ceinture , poursuivis dans leuf s bivouacs par des rigoles pluviales, recevant l'eau tout Iç joui* sur leurs pantalons de toile , et combattant l'humidité de la nuit autour d'un fj^u d'Q^i^ viers , ils se prirent parfois à regretter la température égyptienne , le ciel du Nil et son immuable sérénité.
Cependant ils marchaient jpyeux au travers des ravines qui coupent le diepiin de Khan- Younès à Ghazah, lorsque ^ur les hauteurs qui dominent la droite de cette bourgade et qui portent encore le nonjicel^re de Mont de, Sarnspn^ iU aperçurent un corps ennemi qui paraissait
campé là pour £ur6 réâstaiioe*t7élsdt eneore i'armée d'Abdallah. A sa Tue , Boni^arte or^ gaiûsa Fattaque. Chaque division fut fortàé^ en carré pour amortir le choc de la cavaleries Celle du général Kléber, placée à la gauche , eut ordre de marché vers ladrditedeFeiinemi qui s^appuyait sur Ghazah ; c'était là que se trouvait le gros desMàmlouks. La division Bon, placée au centre ^ œardia sur le finont dé la ligne d'Ab-> dallah. Celle de Lannes , formant la droite ^ gagna les hauteurs pour essayer de tointier les positions occupées par le Pachas Enfin le général Murât , marchant en avant-garde avec sa cavalerie, devait préluder au combat par. une <îharge vigoureuse appuyée du feu de six{Hèces de campagne^
Ce mouvement gâoiéral , exécuté avec préci-^ sion, glaça le courage de l'ennemi. La plus grande indédsion régnait dans son camp; la cavalerie d'Abdallah se lançait au galop comme pour attaquer, puis tournait bride hors de por^ tée : enfin , dans un dernier élan , on la vit s'é* branler comme pour une charge sérieuse; mais au moment où Murât se mettait en ligne pour la recevoir, elle prit de nouveau la fiiite. Ce fiil àtors le tour de nos cavaliers de galoper à la
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poursuite des Mamlouks ; mais^malgré la vitesse de nos escadrons , ce fut à peine si l'on put échanger quelques coups de sabre avec Farrière-garde ennemie. Le corps d'armée turc continua son mouvement de retraite et disparut à la nuit. La division Kléber, qui avait suivi nos cavaliers au pas de course, réussit pourtant à couper quelques tirailleurs*
Ghazah était donc abandonné aux Français presque sans coup férir. La forteresse était sans garnison , et la ville si peu gardée que le gros de l'armée l'avait traversée en donnant la chasse aux Mamlouks et ne s'était arrêté qu'à une lieue de là.
Ancieime capitale de la Palestine , Ghazah n'est aujourd'hui qu'une ville sans importance, peuplée tout au plus de trois mille âmes. Sa situation sur la route des caravanes en fait l'entrepôt d'un commerce d'échange entre l'Egypte et la Syrie. Autrefois port de mer, elle se trouve aujourd'hui distante de trois quarts de lieue du rivage de la Méditerranée. Les environs sont rians, bien cultivés, et couverts de vastes forêts d'oliviers. Ghazah peut se diviser en trois villages dont l'un, sous le nom de châ^ tçau j, est situé au milieu des deux autres , sur
une colline de médiocre élévation. Ce château est une enceinte circulaire flanquée de tours / d'environ quarante toises de diamètre. Les Français y trouvèrent seize mille livres de poudre , ime grande quantité de cartouches , ^ d'autres munitions de guen^e, et plusieurs pièces de canon mal montées. La ville renfermait encore des ressoiu*ces livrées par la fiiite de l'ennemi, et non moins précieuses poiu* l'armée : c'étaient cent mille rations de biscuit et d'immenses provisions de riz et d'orge. Ce butin arrivait bien à propos , car les vivres manquaient aux troupes, et les convois expédiés des magasins de Kattiéh étaient arriérés de plusieurs jours de marche.
Tranquillisé sur les subsistances , Bonaparte accorda deux joiu*s de halte à ses soldats. L'armée prit position sur les hauteiœs qui dominent Ghazah, et le quartier -général campa au milieu des jardins environnans.
Au premier mouvement de retraite opéré par les Mamlouks , les habitans de Ghazah s'étaient empressés d'envoyer une députation à Bonaparte. Le Général la reçut avec affabihté, combla les envoyés de présens, et les chargea de répandre dans tout le pays que les
Français étaient I^$ amis dfi^ Syri^nsi,, et qu'ils venaiient seulement pour les déliyrer du joug de Dje^ar. Pour mettre d'accord les &its avec les paroles, Bonaparte fi^t maintenir , pendant le séjour à Ghazah, la discipline la plus sévère parmi les troupes. £n i^ême temps il s'occupait d^organiser la contrée, et de lui improviser une nouvelle administration civile et militaire. Un Divan, composé des notables du lieu ^ eut la mission de gouverner et de rendre la justice au nom des Français. Le chef de bataillon Touzard fut nommée comms^da^t d'une petite gi^mison laissée dans.le fort pour veiller à la sûreté de ce poste militaire. Le chirurgien en chef Larrey y établit une ambulance pour les blessé^ et pour les malades qui en entrant dans la Syrie avaient payé tribut à son climat pluvieux.
Tputes ces dispositions conçues , exécutées en quarante-huit heures , se ressentirent de la présence de Boi^iaparte et de l'active impulsion qu'il savait donner à toilt.