CHAPITRE X
D%Murt de Ghazah. — Occupation de Ramléh, Lydda, etc. — Arabes. — Amrét sous les mors de Jdfa. — iSXiègp. —Assaut. ^ Diversion imprévue. — Sac de la ville. — Désordres. — Capitulation des prisonniers. — £mbarras,de Bonaparte. -~ Symptômes de peste. — Hôpitaux. — Yisite du Général. — Moustafa-Hadgy, médecin turc. — Conseil de gueire au sujet des prisonniers. — leur massacre. — Départ de Jaffa. •» Escarmouches avec Abdallah et les Naplousains. — Lettre de Bonaparte à Djezzar. >— Proclamation aux habitans de Naplouse.— Prise de Haïfa. —Arrivée à Saint-Teand'Acre.
Pendant que Parmée française se rq^sait mi lÛYOuac de Ghazah $ le pacha de Saint-Jeand'Acre concentrait ses forces pour Farrêter dans sa marche coQq[uérante. La garnison de Jafik avait reçu de nouvelles recrues , et tout fusait croire i(uô cette ville opposerait une résistance sérieuse. Bonaparte ordonna de faire route sur elle : le it> ventôse ( 28 février) les divisibns s'ébraùlèrent à la pointe du jour; pendant quelques heures elles longèrent des forêts d'oliviers ; mais bientôt cette verdure fit
place à la stérilité du Désert : l'armée se trouva dans une plaine immense et nue , foulant à ses pieds des dunes mouvantes que la cavalerie eut beaucoup de peine à franchir. Pendant un espace de trois lieues , il fallut tripler les attelages de l'artillerie dont les roues s'enterraient dans les sables. Les chameaux eux-mêmes, habitués à cette nature de terrain , ne purent s'en tirer qu'après de longs et pénibles efibrts.
Ce fiit ainsi qu'on parvint le ii ( i^' mars) à Esdod ou Esdoud , l'ancienne Azotas^ où des puits abondans dédommagèrent le soldat des privations de la veille. Le jour suivant, l'itinéraire de l'armée fiit changé : on quitta ce bassin des dunes pour se rapprocher du pays littoral, où l'air était plus frais et le sol plus praticable. Après quelques lieues de marche , on arriva au bourg de Randéh , l'ancienne Ar jmathie , encore aujourd'hui tout peuplé de chrétiens.
Randéh est situé dans un terrain marécageux , au milieu d'un diamp d'oliviers plantés en quinconce. C'est aujourd'hui une pauvre bourgade qui compte à peine cinq cents feux. Les moines sont les hommes les plus influens du pays; leur couvent et l'église oflfrent seuls quelques constructions de bon goût. Au pas-
sage des Français , ces religieux s'empress^ent de mettre tout à leur disposition : le couvent servit de bivouac à l'état-major, l'église d'hôpital pour les blessés. Ils montrèrent à nos officiers toutes les localités traditionnelles de l'endroit, et entre autres le puits où se désaltéra la famille de Jésus -Ghnst lors de son voyage en Egypte.
Plusieurs tombeaux de Croisés existaient , à demi-ruinés, dans l'église de Ramléh : quelques fragmens d'écussons les décoraient encore; mais les inscriptions, et les marbres sur lesquels elles étaient tracées, avaient disparu.
Par un hasard bien extraordinaire , un fragment des vitraux peints placés au-dessus de l'une de ces sépultures avait échappé à la destruction malgré sa fragilité. On y lisait les quatre vers latins suivans :
€tutb pxobttt mtÏMt btit; cum forttter acta 2ihhxbtxxt iaithm \km mta tcmpus tïfat :
QLcmpore (ama prnt : pubor! tt mors, atque ocl t|>6um Ptdtttttnnt ttnpn$ : moMi^ struiiba oentt.
Cette inscription , qui , malgré le peu de solidité de sa matière, avait mieux résisté aux ravages du temps que si elle eût été. gravée sur
l'airÀin et sur le iiiai4>re , fîit détachée par un des officiers qui ia découTrirenl. Rapportée au Kâirc , elle fait tiiaàntenant partie du musée de M. Marcel. La teibte à la fois reli^euse et plûlosophiqùe qui règne dans les pensas qu'elle présente, fœt bien vivement regretter qu'on n'ait pu découvrir le nom du chevalier croisé dont elle exprime les sénthiiens, et ^ , riche en exploits conune en années, semblait prédire d'avance avec am^tume l'oubli dans lequel ce nom devait être enseveli.
Quelques Français, grièvement blessés dans les combats précédens , succombèrent à Ramléh; ilis furent enterrés parmi ces tombeaux antiques, et les cendres refroidies des anciens chèvaHers se mêlèrent à celles de leurs compatriotes qui étaient venus sur cette même plage, après six siècles, venger les martyrs des croisades , et renouveler , au nom des intérêts hun mains, ces prodiges de valeur que l'enthousiasme religieux semblait seul devoir faire naître.
Dans tous les heux évacués par les Mamlouks , les Français ne manquaient jamais de trouver des. magasins de vivres et dé munitions; Ghazah avait hvré les siens^ Ramléh,
l4>dd ou ÏJyàisiy autrefois Ddoûp0Usj en fi^ i^nt auto&t. Au milieu d^s difficultés sans nombre qui entravaieht la iimrcHe des am- Toîs dirigés par Kattiéh et £1 - Arych , sans eqpoir de s'approTisîomier par k voie de nmr, il fallut que l'imprévoyance dès Mamlouks Tint alimenter les troupes françaises. Aii nioment où la disette allait se manifester dans les rkâgs , au jour préds où Fordoniiateur en dief épuisait ses ressources pénibleinent recueillies, l'incune musulmane pourvoyait à tous les besoiiis par des secours inattendus. Sans elle Par* mée expéditionnaire, dédmée par la &im, n'aurait jpas pu s'aventurer de la sorte au cœur du territoire émiefli^.
La disette n'était pas d'aillîeurs le seul fléau à craindre. Un second, non moins terrible, avait reparu dans les bordes nomades de BédouiBS qui harcelaient le flsoïc et les derrières des divisions. Ce n'étaient pluâ les tribus de l'isllmie ni de la Libye , mais les peuplades des vastes déserts arabiques , et 3urtout les bordes nomades qui en débouchent comme dès af- £hiaiis pour se jetw dans le«bassm de la Palesstine. On y remarquait entre autres les A'yd, les QelàziflB , les Gebarât , les A'maryn , lesBakyr^
nations sauvages et pillardes qui s'égorgeaient entre elles quand le butin ne donnait pas. Gnmne en Egypte , ces barbares tombaient sur les soldats isolés, et les massacraient sans m«rci. Si les corps étaient trop nombreux pour agir de force , ils jouaient de ruse , et rôdaient à peu de distance des colonnes ou aux environs des bivouacs. Souvent ils se gtissaient jusqu'au milieu des camps et venaient sous les yeux même des sentinelles commettre des vols d'une incroyable audace. Pour opposer une barrière à ces filouteries y il fallut ùire bivouaquer les bataillons en carrés, en ayant soin de placer aumilieu les chevaux , les chameaux , les dromadaires et les bagages. Et parfois encore l'adresse de ces pillards du Désert fut telle que ces précautions si étranges n'y suffirent pas. Des ballots, des caisses,' des malles disparurent du milieu des carrés sans que personne pût comprendre comment ils avaient été enlevés. Un grenadier qui avait pris son sac pour coussin le sentit glisser sous lui, et, réveillé en sursaut, il le vit s'éloigner tout seul et comme par enchantement. Étonné , il s'élance et parvient à découvrir une corde munie d'un croc , au moyen de laquelle des Bédouins pla-
ces derrière un monticule de sable faisaient la pèche aux. bagages.
EnjSn, harcelés par ces tentatives conti« nuelles, fatigués d'une surveillance assidue, les généraux, français prirent le parti d'oi^a* niser des détachemens permanens qui n'avaient d'autre occupation que de donner nuit et jour la chasse aux maraudeurs arabes.
L'armée était alors sur la route de Ramléh à Ghazah. Des ravines pluviales , grossies par les orages, arrêtèrent plusieurs fois sa marche, et Bonaparte témoignait son impatience de ces retards arrivant coup sur coup. Il en parlait un jour vivement devant son état-major, lorsque GafFarelli lui dit : (c Eh bien ! Général, }i> profitons de ce moment pour aller à Jérusa-* )» lem; nous en sommes à peine éloignés de huit D lieues. — Non , ma foi ! répliqua Bonaparte, » Jérusalem n'est pas dans ma ligne d'c^ra* » tions; je ne veux pas avoir affaire à des mon- » tagnards dans des chemins difficiles. Et puis , y> de l'autre côté du mont , je serais assailli par » ime cavalerie nombreuse. Non , je n'amlâ- }» tionne pas le sort de Grasmis. »
Enfin le i3 ventôse (3 mars) , l'ayant-garde, formée de la division Kiâ>er, arriva sous les
murs de JaiSli. LeÀ Mamlouks et la* caTâlèrie d'Abdallah , déjà trois fois reppuçsés ^ se trouviaient encore rangés en bataille en kya»t de la ville* Au premier mouyement de Kléber, ce corps fit de nouveau sa retraite. Une partie se renferma dans JafËi , Tautre poursuivit son mouvement rétrograde jusque sous les remparts de Saint-Jean-d'Acre.
La garnison de JafFa était i!m assemblage sans nom de races et de peuplades diverses ; on j voyait des Mogrebins, d^s Albanais, desKourdes , des Alepips , dm& Daipàsquins , desÉgyp* tiens y des Natoliens , des Garanumiens , des Amaute$ et des Nè^es* Mais dans cette œar* queterié d^hommes on comptait un grand nom-» bre de soldats braves et résolus. Leur origine È\ Variée nourrissait même entre eux une espèce de rivalité, qui aiguillonnait encore leur audace naturelle. C'était d'ailleurs une^miBfce toute fanatique, marchant au combat avec les sentences du Koran sur les lèvres , et la haine du nom, chrétien étincelante dans lés yeux. Four se mesurer plus tôt avec le peuple maudit, cette mi* lice n'avait pas cfaint de l'attaidre en nombre itifeHeui' dsmb urne ville presque ouverte. £n «tiet , Ja^ butait protégée que par une inu«-
raille sans fossés, incapable de résister auiL pre^ mières décharges de l'artillerie.
Kléber, à peine arrivé devant la place, fit les dispositicnispréUniinairesde soninvestissement; ums sur la nouvelle qu'un corps de Naplousaîns descendait des montagnes pour inquiéter l'armée, Bonaparte ordonna à l'avantr-g^aede de se porter en avant pour couvrir les travaux du si^ç. ]Ep conséquence, Kl^er prit position sur la rilriëre d'Êl-Ougâi, à deux lieues environ sur la route d'Acre. Bon et Lànhes , de leur coté , étei^dirent autour de JaiFa les lignes de siège , l'un en couvrant la partie orientale , L'autre \A partie s^tentrionale*
Le i4 (4)9 l® général Murât fut détaché avec un escadr<»i de cavalerie pour fiôre la re^ connaisi^Lace de la place et de toutes ses approches. A la vue de ce corj^ qui venait défier, ses canons , Abou-Sahab, gQuvemeur de Jaffa, fit pointer sur lui , et troubla sa mission par un feu meuk*trier. Trente pièces se danasquèreil} sur les remparts et dans les tours , et les cavaliers chargés d'examiner les abords delà place né purent le faire que de loin.
If urat |£t son rapport , il décrivit aussi comr^ plètein»lt cpie possiUe l'enceinte retranchée
de Jafia^ et les deux autres petits forts qui veillaieiit à la défense de la rade. Dans le conseil qui suivit, il fut décidé, sur l'avis de Caffiu*elli , que la principale attaque serait dirigée contre la partie Sud de la ville, où se trouvaient les murailles les plus hautes et les plus solides. Ce plan était-il le résultat de fausses indications ou d'une ruse de guerre? C'est ce qui n'a jamais été éciairci ; car la prise de JafTa fiit l'efièt , comme nous le verrons, plutôt d'un hasard heureux que d'un calcul prémédité.
Quoi qu'il en soit, la tranchée s'ouvrit dans la nuit du i4 au i5 (4 au 5); une batterie de brèche et deux contre-batteries fiirent établies contre une tour carrée qui dominait le front d'attaque. On éleva une seconde batterie au Nord de la place, pour créer une diversion et donner le change aux assiégés. Les journées du i5 et- du i6 (5 et 6) furent consacrées à l'ackèv^nent de ces travaux que la garnison dhiercha à neutraliser par des sorties. Revenue deux fois à la charge , deux fois elle fiit ramenée vers la place la bsaonnette dans les reins.
Le 17 (7) au matin , tout était prêt ; les batteries allaient se mettre enjeu, lorsque Bonaparte voulut fiaiire au commandant de Jaffît une
dernière sommation. Le dief d'état-major Berthier lui envoya donc la lettre suivante :
<£ Dieu est clément et miséricordieux ;
ce Le Général en chef Bonaparte me charge D de vous faire connaître que le pacha Djezzar i»SL coDunencé les hostilités en Egypte, en » s'emparant du fortd'El-Arych; que Dieu, qui )> seconde la justice, a donné la victoire à Par- » mée française, qui a repris le fort d'El-Arich; y> que c'est par suite de la même opération qu'il ï> est entré dans la Palestine, d'où il veut chas- » ser les troupes de Djezzar-Pacha , qui n'au- » rait jamais dû y entrer; que la place de Jafia )> est cernée de tous côtés; que les batteries de » plein fouet à bombes et à brèche pourront » dans deux heures en renverser la muraille et 3> en ruiner les défenses ; que son cœur est » tou<âié des maux qu'éprouverait la ville en- » tière, en se laissant prendre d'assaut; qu'il y> offire sauve - garde à la garnison , protection » auxhabitans; qu'il retarde, en conséquence , y> le commandement du feu jusqu'à sept heures D du matin. »
Un Turc avait été chargé de ce message. Pour toute réponse Abou-Sahab lui fit couper la tête.
A sept heures précises , le feu des batteries commença. Les pièces de la , les seules qu'on eût pour battre en brèche , entamèrent la tour carrée qui ouvrit bientôt un passage as^ez large pour être pratiqué. Pour mieux juger Fétat des lieux , Bonaparte se transporta dans la tran-* diée yerft les trois heures de l'après-midi, et cette reconnaissance faite , il ordonna l'assaut*
A l'instant , les carabiniers de la. 22' s'élancèrent vers la brèche. A leur tête marchaient le dbef de brigade Lejeune, legénéral Rambeaud^ l'adjudant-général Netherwôod, et l'officier du génie Yemois; derrière eux s'avançaient, pour appuyer le mouvement, les ouvriers d'artillerie et les chasseurs de la fia*.
Tous ces corps se précipitèrent vers la tour carrée, sous le feu de quelques batteries de jQanc qu'on n'avait pas pu éteindre* La lutte fut terrible au pied des murs éboulés. Lejeune, montrant la route à ses carabiniers, tc»kiba firappé d'une balle dans la tète , et bientôt Vé^ troite ouverture par laquelle no8 soldats vou« laientse frayer passage fut jonchée decadavres^ Les assiégeans résistaient avec l'énei^gie du fanatisme et du désespoir. Forts de leur pwilioA^ ils ne lâchaient pas un pouce de terrain, et se
pressaient c(mime un rempart vivant sur leurs murailles détruites. De part et d'autre, il y eut des prodiges d'héroïsme, et l'on ne saurait dire à qui serait resté la victoire sans un incident imprévu qui déplaça le terrain de la lutte.
Gomme nous l'avons dit , la dividon Bon ae trouvait campée à la partie Nord de la place , pour y opérer ime diversion passive. Le matin même, quelques soldats de ce corps , en rôdant sur les bords delà Méditerranée, avaientdécouvert un passage souterrain qui semblait aboudr à l'intérieur de Jaffa. Dans leur curiosité auda-* cieuse,il$ s'étaient hasardés par ce chemin, et s'étaient trouvés, à leur grande surprise, au milieu même de la ville. Mais, peu nombreux et cernés de toutes parts, presque tous ces éclaireurs volontaires furent massacrés par les habitans. Ceux qui parvinrent à s'échapper rentrèrent au camp, en criant vengeance pour leurs camarades assassinés. £n quelques minutes, la nouvelle s'en répandit, et la division tout entière demanda l'assaut. C'était au moment où commençait l'attaque du Sud.
Quoique Bon n'eût point d'ordres , il comprit l'utilité d'un mouvement combiné, et le passage reconnu, il y dirigea ses troupes.
Abou-Sahab n'avait pas prévu cette attaque, et rien n'était disposé pour la repousser. Aussi, peu d'instans suffirent au général Bon pour franchir la muraille , et pour se loger sur les quais du port, en renversant tout ce qui barrait sa route.
A cet instant , la division Lannes , étonnée de la résistance des assiégeans, semblait mollir devant elle. Tout- à-coup , dans les rangs de la 32*, qui forme la tète de l'attaque , circule un bruit , une nouvelle inattendue : ce La division » Bon est entrée dans la ville , y) se disent les carabiniers ; et presque honteux de se voir gagnés de vitesse par leiu*s frères d'armes , ils donnent un coup de collier héroïque , et culbutent au loin les troupes qui leur disputent la brèche. Derrière eux , se presse le reste de la division qui semble regretter qu'on ne lui laisse rien à faire. La tour carrée est prise ; tout ce qu'on y trouve est égorgé ou précipité hors de l'çnceinte. Le reste de la garnison musulmane fait sa retraite vers l'intérieur de la ville; mais là , prise entre deux feux , ayant en tête les troupes de Lannes, à dos celles de Bon, elle se trouve en butte à la fureur des deux divisions , dont chacune a ses morts à venger. Alors ce fat
un carnage horrible ; il n'y eut ni merci , ni grâce ; le sang coulait à ruisseaux dans chaque rue. Les Musulmans, voyant qu'il n'y avait point de quartier pour eux, se précipitaient sur nos soldats, et cherchaient à les étreindre corps à corps ; d'un côté , la soif de la vengeance , l'enivrement de la victoire : de l'autre , la fureur du désespoir et la force de l'agonie. Ce duel multiple se prolongea de maison en maison; il fallut les assiéger toutes , et y poursuivre les restes dispersés de la garnison.
Le massacre dura long-temps. Bonaparte envoya Beauhamais et Croisier, ses aides- de camp, pour apaiser, autant qu'il serait possible, la rage du soldat , examiner ce qui se passait , et venir lui en rendre compte. A peine entrés dans Jafia , ces deux oiEciers apprirent qu'un corps considérable de troupes musulmanes s'était retiré dans de vastes bâtimens , espèces de caravansérails formés d'une grande cour flanquée de portiques. Un bataillon de la division Lannes errait furieux autour de cette enceinte, et ne trouvant point d'issue pour y pénétrer , les soldats parlaient déjà de livrer aux flammes, et les caravansérails, et les ennemis qui s'y trouvaient logés. Beauharnais et Croisier inter-
posèrent leur médiation. Oubliant que toute la garnison avait été condamnée à mourir, ils n'écoutèrent que leur devoir d'honunes, et parlementèrent avec ce corps musulman échappé seul au massacre de la ville. Des Arnautes, des Mogrebins le composaient presqu'en totalité. Ils répondirent qu'ils se rendraient à condition qu'on leur laisserait la vie sauve; mais que, dans le cas contraire , ils étaient résolus à se défendre jusqu'au dernier. Les aides- de camp accédèrent à leur demande. On les reçut comme prisonniers, et sur-le-champ on les conduisit vers le quartier-général au nombre de 3,000 environ.
Bonaparte était alors devant la brèche, assis sur une petite pièce de canon, et causant familièrement avec le général Lannes. Quand il vit arriver de loin cette masse d'hommes, il devina ce qui s'était passé, et s'écria avec un accent de douleur : « Que veulent-ils que je fasse de >> tant de prisonniers ? Ai-je des vivres pour » les nourrir, des bâlimens pour les déporter? » Que diable m'ont-ils fait là? y> Et comme Beauhamais et Croisier étaient survenus et cherchaient à expliquer leur conduite par le désir quHls avaient eu d'empêcher l'effusion du
sang : a Oui , sans doute, réplitpia Bonaparte , » pour les femmes , les enfims , les vieillards, » les habitans paisibles, mais non pas pour des » soldats armés; il fallait les laisser mourir et » ne pas m'amener ces malheureux. Que you^ )i lea&-TOus que j'en finsse? lo
Cepaidant trois mille hommes étaient là , attendant leur sort. Provisoirement, on les fit asseoir pèle-méle en avant des tentes , les mains liées derrière le dos. Une fureur sombre contractait leurs visages. On leur distribua de faibles rations de biscuit et de pain qui furent prélevées sur la subsistance de l'armée.
Ceci pourtant n'était qu'un épisode jeté au milieu du siège. Pendant que des prisonniers, sauvés pour mourir plus tard, capitulaient dans leur dernière retraite; à l'intérieur de la ville , la brutahté victorieuse avait trouvé d'autres victimes. La lutte n'avait plus lieu alors de soldat à soldat , mais d'hommes armés à hommes sans armes, de sabreurs à citoyens. Chaque maison était ^ sac , chaque boutique au pilotage. Le viol, le meurtre , l'incendie, couraient la ville au milieu de hourras de luxure et de cris d'eflS^oi. Des femmes échevelées , des enfans à demi-nus , des vieillards mourans , se grou-
pai^it pèle -mêle siir les terrasses, en jetant des cris d'alarme , et tordant leurs bras de désespoir. Dans chaque appartement, dans chaque cour intérieure , il y avait combat et carnage. La porte des harems était jonchée de cadavres, et les soldats violaient les filles et les femmes devant leurs pères et leurs époux morts. Plus rien d'humain ne survivait dans ces têtes forcenées; l'ivresse du sang, la firénésie du viol, la fièvre du butin , avaient anéanti tout sentiment de miséricorde et d'honneur.
Dans ces heures d'égarement , le soldat ne conmit rien, ne respecta rien. Ilfi3ula aux peds ses propres camarades atteints par la balle ennemie, pilla des maisons de négocians fi:*ançais, et se porta à des violences inouies envers leurs femmes. Ce fait arriva dans la maison de MM. Rey et JoflSrey qui avaient, à l'époque de la déclaration de guerre, un comptoir de commerce en Syrie. Par une espèce de représailles , Djezzar les avait fait enfermer à Jafia. Pendant le sac de la ville, quelques carabiniers forcèrent leur habitation, et après avoir arraché jusqu'aux pendans d'oreilles de cesdamesi, ils commençaient à se livrer eavers elles à des outrages personnels, lorsqu'à leurs cris, à
leur accent finançais , un grenadier de la 69*^9 nommé Vacher, accourt pour les défendre: seul , se jetant entre les yictimes et les bourreaux, il parvient, au péril de sa vie, à délivrer ces faibles femmes des poursuites brutales de ses camarades furieux.
Les généraux français cherdiërent bien aussi à s'interposer dans cette mêlée sanglante , mais la démence des soldats alla jusqu'à méconnaître les che&. Le général Robin , ne pouvant se faire obéir , se jeta au milieu de sa brigade , en sabrant les siens pour arrêter le désordre. Enfin le carnage cessa; les assiégeans étaient las de tuer. Le sàc de Jafia s'était prolongé jusqu'au ig (g) , et mourant de fatigue , épuisés de débauche , les vainqueurs s'endormirent sur le sang et le butin.
Ce bivouac de plusieurs jours au milieu d'une place turque devint fatal à l'armée. Quelques historiens ont vu le doigt divin dans le fléau qui vengea les Musulmans massacrés. Nous ne comprenons pas, nous, la nécessité de chercher des motifs surnaturels à des choses qu'on peut humainement éxpUquer. D'ailleurs, il faut , avant tout, rester dans le vrai.
Or, il est notoirement faux que les symptô-
cideDs si subits n'étaient pas viàblement des affections ordinaires, et le soldat les reconnaissant à leurs œui^res, s'écria tout d'abord : Cest la peste! A ce cri de détresse, le camp tout entier iiit frappé de stupeur morale. Les bom* mes les plus braves , ceux qui marchaient sans sourciller en face du canon , éprouvèrent les angoisses de la crainte. On se parlait à l'oreiUe de ce mal mystérieux qui tuait à l'improviste; on se racontait comment couché , debout, la nuit, le jour , il se révélait au milieu des tourmens les plus horribles. Cette épouvante générale devenait plus vive au moindre évéDeocient. Des infirmiers turcs, chargés de jeter à la mer les morts de l'hôpital , s'étaient contentés de les déposer sur le quaif et ceux qui virent ces cadavres coururent annoncer à qui vou-lait le croire , que des Français étaient tombés devant eux roides morts. La terreur ne s'arrêta pas aux soldats; les officiers, l'état-major participaient à cet abattement communicatif.
L'adjudant - géiiéral Grezieu , entre autres, ne rêvait plus et ne voyait plus que peste. Quand ses amis le rencontraient et lui tendaient la main : ce Que faites -vous? disait -il )) en les repoussant , on ne se touche pas ici. )»
Puis s'imaginant qiie des précautions orales étaient quelquefois insuffisantes, il s'enferma dans une maison , et ne voulut recevoir des vi- Très que par un trou pratiqué à cet effet. Ce fut au sujet de cet officier que Bonaparte dit en plein conseil : a S'il a peur de la peste , il en » mourra, d En eflèt , peu de jours après , Grezieu, qui venait d'être nommé commandant de Ramléh et de Ghazah, mourut dé la contagion.
Une autre victime de la terreur qu'inspirait la peste fiit le'brave et jeune Saint-Simon ' • Chevalier de Malte , il s'était jeté avec enthou* siasme dans les rangs de notre armée; et bien qu'attaché à une administration au Kaire, il avait voulu faire partie comme volontaire de l'expédition de Syrie. Mais s'il ne craignait pas la mort glorieuse des combats, la peste lui semblait tellement redoutable, que , pour s'en garantir, il s'était muni d'un flacon d'acide mu« riatique suroxigéné. Placé dans une poche le long de sa cuisse , le flacon se brisa à Jafia ; l'acide répandu corroda, malgré les plus prompts secours, les vétemens, les chairs et l'os jusqu'à
' Frère du fondatear de k religion dite Salnt-Simoiiieiine.
la moelle , et Saint-Simon périt yictime de la précaution même dont il attendait son salut.
Bonaparte sentit qu'au milieu de cette panique universelle, une démarche décisive pouvait seule remonter le moral de son armée. Le ai ventôse (ii mars), il se dirigea vers les hôpitaux accompagné de son état-major, et les visita l'un après l'autre. Pendant un séjour de près d'une heure dans l'ambulance des pesti* férés, il s'arrêta au pied du lit des soldats, eut tmeparole,unmotcon8olantpour chacun d'eux.
Dans le but de persuader aux nialades qu'ils n'étaient pas atteints d'une affection contagieuse , il en toucha une grande partie , et se prêta à soulever le cadavre d'un soldat tout souillé par l'ouverture d'un bubon abcédé. Enfin, sur les instances de Desgenettes, il quitta l'hôpital, chargé des bénédictions de ces hom* mes expirans. Dès ce moment , il y eut moins de désespoir parmi les malades, et moins de terreur parmi les troupes.
Dans les premiers jours de la prise de Jafia, on avait laissé par ruse de guerre flotter sur les tours delà ville le pavillon musulman. A la vue de ce signe ami , un vaisseau, venant de Saint- Jean-d'Acre, entra hardiment dans le port, ety
jeta Pancre.On le captura à discrétion, et bientôt l'on vit descendre à terre l'équipage prison* nier. Dans le nombre des passagers se trouvait un médecin turc^ nommé Moustafa-^adgy, de Constantinople , qui était envoyé à Jaffii pour prendre soin des blessés de la garmson. Cet homme fiit conduit avec le capitaine et quelques matelots auprès de B<Hiaparte y et ils eu-^ rent àsubir desapart un pressantinterrogatoire. Là, pour la première fois, le Général finançais apprit , d'une manière précise , la force des armemens que la Porte dirigeait contre lui. Djes^ sar attendait , d'après le ra{^rt de Mousta£i , d'immenses convois qui devaient débarquer eu Syrie une puissante armée ottomane. Ces détails obtenus» Bonaparte fit mettre en prison le capitaine et son équipage ; mais il laissa libre fo praticien turc , et l'envoya à Desgenettes qui donna hospitalité dans sa tente à ce singulier confrère. Consulté par le médecin français sur la nature des maladies qui régnaient à Acre, et sûr les remèdes qu'il y opposait , Moustafa vanta beaucoup ses opérations chirurgicales et ses emplâtres merveilleux. On peut se figurer sans peine quelle était la valeur de la sdence du docteur musulman. Toutefois^ il se.
montra déroué et reoMinaissant envers les Français ; à diverses reprises , il offiit ses services dans les hôpitaux des pestiférés; mais on se défia de son habileté , et bientôt le médedn turc se vit obligé pour vivre de descendre au métier de barbier.
Quoi qu'il en soit , l'arrivée du navire capturé et les renseignemens qu'on tira du-capitaine ne furent pas sans influence dans ime grande question de politique et d'humanit^.
Depuis trois jours, les trois mille prisonniers capitules dans Jaffa gisaient pèle - mêle devant les tentes françaises. Sans abri contre le soleil ) mal vêtus , à peine nourris , ils s'indignaient qu'on leur manquât de parole, et qu'on leur disputât une liberté qui leur avait été promise.
D'un autre côté , les troupes murmuraient de l'insuffisance des rations , et disaient qu'on retranchait de leur pain pour en donner à des ennemis.
Au milieu de ces plaintes , Bonaparte était combattu par une étrange perplexité. Les soldats, il savait l'art de leur faire supporter les privations ; mais ces prisonniers , dont la présence au camp affamait les troupes , dont la
mise en liberté ne pouvait porter bénéfice qu'à l'ennemi, qu'en faire? De quelque manière qu'il tournât cette question , sous quelque face qu'il l'interrogeât, elle n'ofirait qu'une solution affreuse, désespérante. Trois fois, le conseil se réunit en sa présence , trois fois il se s^ara sans rien arrêter.
Enfin , une dernière séance eut lieu , dans laquelle tous les généraux de division fiu*ent appelés. Là, on posa pour la dernière fois cette question de vie ou de mort : Que fera-t-on des prisonniers?
Les débats furent longs , graves , sincères ; il faut s'appesantir sur eux , car le résultat fiit horrible.
Divers partis s'ofiGraient, chacun avec ses dangers et ses inconvéniens. On pouvait les renvoyer en Egypte par voie de terre ; mais les vivres manquaient , mais l'armée était trop peu nombreuse pour leur fournir une escorte.
Par voie de mer; mais les navires trouvés à Jaffii n'y suffisaient pas ; d'ailleurs , la difficulté des subsistances se représentait dans toute sa force. L'armée , déjà réduite au strict nécessaire, n'aurait pas souffert qu'on l'exposât à momîr de faim pour sativel* des existences en-
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nemies. Un€ révolte, dans ce cas, était à craindre parmi les troupes , et des symptômes graves paraissaient l'aimoncer.
Que Êuuredonc? On ne pouvait enrégimenter ces soldats de toutes armes , de tous pays , les mêler à nos brigades , et leur enseigner notre discipline militaire; et quand même on eût passé sur l'imprudence d'un tel projet , l'insuffisance des vivres s'y opposait encore. Les rations n'existaient que pour un certain nombre de bouches ; et pour une armée isolée au milieu d'une mer de sables , loin de tout lieu d'approvisionnement, le cas était le même que pour un navire perdu sur l'Océan.
Peut-être y aurait-il eu un moyen de tout concilier , si le conseil n'avait été trop préoccupé des périls qui entouraient l'expédition. On aurait pu , divisant ces honunes par petites bandes , les remettre en liberté dans diverses directions et à plusieurs jours d'intervalle. La soif, la faim, les auraient sans doute décimés au milieu de ce désert; mais les Français auraient satisfait aux clauses de leur capitulation et aux devoirs relatifs de l'humanité. D'ailleurs on pouvait croire que ceshommes désarmés n'auraient pas été , pour l'armée expéditionnaire y
Fobjet d'un danger immédiat. Il leur fallait du temps, quelques jours de repos, des fusils, des munitions , pour apporter un secours utile aux ennemis. Le conseil pensa le contraire ; craignant que Djezzar ne trouvât en eux de prompts auxiliaires , il basa sur cette crainte sa dernière résolution. Des officiers disaient, non sans quelque apparence de raison , qu'à peine libres les prisonniers iraient se joindre aux montagnards naplousains , et inquiéteraient la marche de nos soldats dans tme guerre de tirailleurs.
Mais ce qui acheva de rang«* à l'opinion la plus sévère ceux qui montraient pour elle le plus de répugnance, ce fut la nouvelle reçue par le bâtiment capturé de massacres partiels de Chrétiens et de Francs dans plusieurs villes musulmanes : la mort des prisonniers fut alors présentée comme représaille.
Ces considérations , plus ou moins fondées , jBrent manquer à l'amnistie promise ; la garnison de JafTa s'était rendue à la condition d'avoir la vie sauve... Elle fiit fiisillée, fusillée non après la chaleur de l'assaut , mais au bout de trois jours, sur la délibération d'un conseil de guerre.
Les victimes , au nombre de trois mille environ, fiirent conduites sur les dunes mouvan-* tes qui bordent la mer. Deux bataillons de la 3a«, et une partie de la 18^, aux ordres de l'adjudant -général Grezieu, les cernèrent en silence , jusqu'à ce que partît l'ordre de fidre feu. Alors commença cette horrible boucherie; comme les prisonniers étaient trop nombreux pour une exécution générale , on les divisa par petits pelotons qui furent tour à tour fiisillés. Ces malheureux avaient compris le sort qui les attendait ; le plus grand nombre s'y résigna avec cette sorte de* dignité qu'inspire le fanatisme. L'œil sec, la prière aux lèvres, ils faisaient, faute d'eau , leur ablution dernière avec le sable du rivage ; puis échangeant entre eux un adieu grave, ils mouraient en répétant : // n* est pas d? autre Dieu que Dieu^ et Mahomet est sonprophète. On en vit qui , au milieu des balles sifflantes , le visage tourné vers les bataillons , fumaient tranquillement leur longue pipe orientale. D'autres, moins réâgnés, éprouvèrent toutes les angoisses de la jfureur et du désespoir; acculés sur les bords de la mer, entourés d'une ceinture de fiisils , ils s'élançaient sur les baïonnettes , et mouraient percés de coups. Ailleurs , au mi-
lieu de cris lamentables, ces malheureux s'a-^ britaient les uns derrière les autres , et vivans se jetaient pèle -mêle au milieu des morts. Il fallut les achever sur les monceaux de cadavres. Enfin, et comme re&ge dernier, un petit groupe de Mogrebins était parvenu à gagner en nageant des rescifs assez éloignés du rivage pour quelafiisillade nepût les atteindre. On ne leur fit pas même la grâce de les laisser périr là d'insomnie et de &im. Les soldats posèrent leurs armes, et leur firent entendre , avec les signes usités en Egypte , qu'on leur accordait leur pardon. Ils s'y fièrent , ils revinrent l'un après l'autre sur la plage , et périrent tous victimes de leur crédule confiance. Ce massacre, de quelque manière qu'on l'en* visage, est une tache bien grave au nom de ceux qui pouvaient l'empêcher, et qui se crurent forcés de ne le pas &dre. Il faut croire que les che& de division et les of&ders supérieurs appelés dans le fatal conseil rendirent leur arrêt de mort comme des jurés et la main sur la conscience. Mais , dans cette occasion, il n'y avait pas seulement heu à déhbérer : une capitulation avait été consentie; la violer, même en présence de l'intérêt le
plus puissant et des divers moti& alloués , était un manque de foi , un oubli des lois de la guerre. Les nécessités du moment se fussentelles révélées encore plus impérieuses , il n'était pas impossible , suivant quelques avis , de concilier la sûreté de l'armée avec le contrai passé sur le dbamp de bataille.
D'ailleurs, cette exécution qui annula des embarras et des périls éventuels créa dans l'avenir de fatales représailles et d'énergiques résistances. Trois mille ennemis venaient de tomber d'un seul coup, mais ceux qui restaient debout se multiplièrent par le désir de la vengeance. Le sort de leurs frères d'armes forgés sembla leur donner la mesure de l'humanité française. Entre eux et l'armée expéditionnaire, c'était désormais un duel à mort, et Bonaparte recueillit sous les murs de Sainte Jean-d'Acre ce qu'il avait semé sur le rivage de Jaâa.
Quand le calme fut rétabli dans la ville conquise, le Général français songea à lui donner une organisation régulière. Menou qui n'avait pas encore quitté sa résidence de Rosette , fut nommé gouverneur-^énéral de la Palestine, dont Jafik devait être le chef-lieu. Un Divan,
composé des notabilités du pays, derait appe-- 1er à ses séances les délégués de Ghazah et He Ramléh, et grouper ainsi sur le même point une représentation générale de toutes les provinces. Le général Robin fiit nommé gouverneur particulier de Jafia, et Gloutier, membre de l'Institut d'Egypte , administrateur-général des finance^ de la Palestine. Les événemèns^ firent de ce dernier poste une sinécure.
On avait trouvé dans Jaffa quarante pièces d'artillerie y canons ou obusiers y formant l'équipage de campagne qiie le Sultan avait en^ voyé à Djezzar-Pacha. Outre cela, ime vingtaine de pièces de rempart, tant en fer qu'en bronze, étaient disposées autour de l'enceinte. Le port contenait quinze à dixrhuit petites tartanes turques , chargées de vivres en grande partie. Ce secours vint subvenir à propos à la disette de l'armée.
Jafik avait été regardée par le Général £ra]>* çais comme un point d'appui nécessaire à ses opérations. Il voulut en faire l'entrepôt de ses munitions , y établir la ligne de ses communications avec Damiette y la station de ses navires de guerre. C'était là que l'amiral Ferrée devait se rendre avec sa petite escadre pour y débar-
quer rartiUerie de siège ; c'était par là que le cabotage égyptien devait pourvoir aux besoins de l'armée. Mais pour assurer ces divers services , il fallut mettre la ville en état de défense , dresser des batteries pour protéger la rade , et créer des magasins d'approvisionnemens.
Si le temps avait suffi aux améliorations projetées, JajBfa aurait acquis, sous le régime de ses conquérans, une grande importance militaire et eonimerciale. Son port, comblé par les sables, aurait été rendu praticable, et sa rade assurée au loin par des fortifications nouvelles. Telle que les Français la trouvèrent , cette place offrait un aspect de ruine et de délabrement. Ce n'était plus cette Joppé dont parle l'Écriture , si célèbre chez les Hébreux par son commerce et sa navigation. Quelques échanges avec l'Egypte à laquelle Jaifa envoyait ses toiles de coton contre des riz du Delta , voilà à quoi était réduite l'industrie locale. La natiu'e seule avait aux environs de Jaffa retenu quelque chose des traditions anciennes. La vUle était ceinte d'orangers qui s'élevaient tout fleuris au milieu d'eaux jaillissantes, et au loin une forêt d'énormes oliviers étendait autour d'elle un autre rayon de verdure plus pâle. Dans le milieu
même de la ville ruisselaient deux sources intarissables.
Bonaparte était encore dans son camp de Jaâa lorsqu'il reçut des dépêches de Kléber, placé en avant-garde au village de Mesky • Ce général, chargé de protéger le siège , avait accompli sa périlleuse mission. £n face de lui étaient les Naplqusains, agresseurs courageux et in&tigables. Cette peuplade y tributaire du pacha de Damas, habite cette contrée connue jadis sous le nom de royaume de Samarie , contrée montueuse, mais semée dévalions fertiles. Naplouse, sa capitale , nommée Nablous par les Arabes , autrefois Neapolis par les Grecs, et par les Hébreux Sekœm (la Sichem de la Vulgate), semblait alors être le rendez«vous des guérillas musulmanes. Placée au milieu d'une forêt de chênes unique en Syrie, cette ville avait ses défenses naturelles dans des montagnes presque inaccessibles. Située à dix-huit lieues de Jafla, quatorze de Jérusalem, et seize de Saint-Jean-d'Acre , sa possession semblait nécessaire à la sûreté des opérations militaires. Kléber le crut ainsi. En butte aux harcellemens journaliers des Naplousains, fatigué de cette guerre de partisans qui ne laissait point de re-
pos à ses soldats , il demanda à Bonaparte la permission de marcher sui* Naplouse.
Mais le plan du Général en chef n'admettait pas cette conquête secondaire. Acre était le but de la campagne , le boulevard de la Syrie ; il fallait y marcher , l'occuper promptement. Djezzar une fois soumis , toute la contrée se rendait à discrétion. D'ailleurs , en occupant Naplouse , une garnison imposante était nécessaire, car la ville ne se montrait forte que de ses montagnes. L'armée était trop peu nombreuse pour s'éparpiller ainsi sans danger ; la vie des soldats , trop précieuse pour qu'on les aventurât dans une guerre de postes , exposés au feu meurtrier d'habiles tirailleurs. Bonaparte répondit à Kléber par l'exposé de ses projets ; il lui fit sentir la nécessité de fondre sur Acre avant que les Anglais eussent pu la fortifier à l'européenne. Mais , fidèle à son syst^e de proclamations, il lui en envoya une en arabe pour être transmise aux cheyks et ulémas na~ plousains.
« Je me suis emparé , disait-il , de Ghazah , » de Ramléh, de Lydda, de JaiTaet de toute là » Palestine. Je n'ai aucune intention de faire D la guerre aux habitans de Naplouse ; car je ne
» viens en ces contrées que pour repousser les )) Mamlouks et Djezzar-Pacha, dont je sais que » vous êtes les ennemis. J'offre donc aux habi- » tans , par la présente lettre , la paix ou la » guerre ; s'ils veulent la paix , qu'ils chassent y> les Mamlouks de chez eux, et me le fassent )) connaître en promettant de ne commettre D aucune hostilité contre moi ; s'ils veulent la ï> guerre, je la leur porterai moi-même. Je suis )) clément et miséricordieux envers mes amis y ))mais terrible comme le feu du ciel envers » mes ennemis. »
Une adresse du même genre fiit envoyée aux habitans de Jérusalem , peut-être dans l'intention seule d'attacher à cette campagne le nom de la ville sainte ; enfin un dernier manifeste de paix partit à l'adresse de Djezzar, qui devait l'accueillir comme les précédons. Après l'énumération des griefs qui avaient motivé la guerre, tels que les missives refiisées, l'hospitalité acoordée aux Mamlouks, enfin le mouvement offensif sur El-^Arych, Bonaparte ajoutait :
c Les provinces de Ghazah, Ramléh et Jaffa » sont en mon pouvoir. J'ai traité avec généy> ro^té celles de vos troupes qui se sont rey> mises à ma discrétion ; j'ai été sévère envers
y> celles qui ont violé les droits de la guerre. Je » marcherai sous peu de jours sur Acre.
D Mais quelle raison ai-je d'ôter quelques }» années de vie à un vieillard que je ne y> connais pas? Que font quelques lieues de »plus à côté des pays que j'ai conquis? Et » puisque Dieu me donne la victoire , je veux , y> à son exemple , être clément et miséricor- » dieux non-seulement envers le peuple , mais » encore envers les grands.
y> Vous n'avez pas de raison réelle pour être » mon ennemi, puisque vous l'étiez des Mamy> louks. Votre pachalik est séparé de l'Egypte » par les provinces de Ghazali, de Ramléh et pai' » d'immenses déserts. Redevenez mon amij » soyez l'ennemi des Mamlouks et des An- » glais ; je vous ferai autant de bien que je vous » ai fait et que je peux vous faire de mal. Eny> voyez-moi votre réponse par un homme muni j> de vos pleins pouvoirs et qui connaisse vos in- » tentions. Il se présentera à mon avant-garde y> avec un drapeau blanc,et je donne ordre à mon » état-major de vous envoyer un sauf-conduit.
]D Le 524 de ce mois , je serai en marche sur » Acre ; il faut donc que j'aie votre rép(^se » avant ce jour. y>
Le a4 ventôse ( 1 4 mars) en effet deu:it divisions quittèrent leur camp de Jaffa^où la division Rey- . nier devait venir les remplacer. Bon et Lannes se réunirent à Kléber au village de Mesky. Avant cette jonction , Kléber avait poussé plusieurs reconnaissances vers Naplouse; mais aux approches de leurs gorges boisées, les montagnards s'étaient montrés en force, et cachés derrière leurs arbres et leurs rochers , ils avaient reçu les Français à coups de fusil. Il fallut se retirer avec bon nombre de blessés , et parmi eux le général de brigade Damas.
Fiers de leur victoire , les Naplousains en donnèrent avis à Abdallah , et ce pacha partit en toute hâte pour rallier autour de lui ces milices des montagnes. Bonaparte résolut d'empêcher cette jonction. Le 26 ventôse ( 1 5 mars), l'armée était au point du jour en pleine marche sur Zeytah. Au lieu de suivre la côte, on rasa la chaîne du Liban. Vers midi , Favant-garde signala un corps nombreux de cavalerie qui se groupait sur les hauteurs lointaines de Qàqoun. C'était encore Abdallah qui , toujours chassé , revenait toujours à la charge : ses Mamlouks étaient disposés sur une colline qui traversait la route ; leur droite était défendue par un es*
et un grand nombre périt à la peine. Pour dégager r wtillerie , il fallut quintupler les attelages. On parvint ainsi jusqu'à Nabata et Hanïéh, où campèrent les divisions, et le lendemain après quelques heures de marche , l'ai*mée découvrit le Mont-Thabor, la chaîne du Mont-Garmel et la vallée d'Esdrelon qui s'étendait au loin comme une nappe de verdure. Le même jour elle poussa jusqu'au-delà de Haïfa , que l'avant-garde, aux ordres du général Kléber, avait occupée dès la veille.
Haïfa est située au pied de ce Mont-Garmel d'où Élie s'éleva vers le ciel. On trouve encore sur ce pic rocailleux une chapelle dédiée au prophète. Haïfa , construite dans le moyen âge près des ruines de l'ancienne Porphyrion^ n'est plus de nos jours qu'une chétive bourgade fermée d'une muraille flanquée de quelques tours. Elle est assise sur le bord de la mer, au bout d'un demi-cercle formé par le rivage et vis-à-vis Saint-Jean-d'Acre qui s'élève à l'extrémité opposée.
Quoique les soldats de Djezzar l'eussent éva^ cuée , les Français y trouvèrent néanmoins de grands magaàns de riz et de biscuit. Bonaparte mit garnison dans Haïfa, y fit construire
des fours , organiser des hôpitaux. Cette place^ située en regard de la Tille que l'on allait as-r siéger, devenait ti*ès-importante par sa positioui Bonaparte la mit sous le commandement du chef d'escadron des ^bromadaires, Lambert, ainsi qu'un petit fort situé sur le versant du Garmel , et dominant la rade.
Ce fiit en passant devant Haïfa que nos di^ visions aperçurent pour la première fois l'escadre. anglaise qui, croisant sur les côtes syriennes , avait la veille mouillé au nord de la rade. Elle se composait d'une fraction de ladivi- ^on navale chargée du blocus d'Alexandrie où figuraient les vaisseaux le Tigre et le Thésée et quelques autres d'un gabaritinférieur. Le Commodore sir Sidney Smith en avait le commandement, et ses instructions portaient de secourir par toutes les voies possibles le pacha I^ezzar, allié de l'Angleterre. Pour préluder à sa coopération, l'escadre essaya d'inquiéter la marche des Français par un feu de chaloupes canonnières. On dit que le commodore se trouvait dans l'une d'elles, et qu'il s'assura luimême , par un examen attentif, de la force de nos colonnes.
Le 527 au soir (i7),:malgré les difficultés d'un
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terrain marécageux, l'armée arriya sur les horde de la rivière Êl-Rahmyn (Belus des anciens), qui coule à quinze cents toises de Saint- Jean-d*Acre. L'intention de Bonaparte était d'aller camper le soir même sous les murs de la place ; mais la rivière , grossie par les ouragans, n'était pas guéable, et des tirailleurs de Djezzàr, cavaliers ou fimtassins, occupaient la rive opposée. Le général Andréossy sonda néanmoins les gués : à la suite de cette reconnaissance, le deuxième bataillon de la 4* demi-brigade légère passa la rivière Sdus ses ordres. Ce détachement, mouillé jusqu'aux aisselles , parvint dans la nuit même à s'emparer d'une hauteur sur laquelle l'ennemi avait ûnprovisé quelques informes retranchemens. Après Andréossy, ce fut le tour du chef de brigade Bessières ; il frandiit l'Él-Rahmjnti avec une partie des guides à cheval et deux pièces d'artillerie. Mais nonobstant ce premier succès, il fallut remettre au lendemain le passage des divisions, et la nuit fiit employée à jeter un pont sur la malencontreuse rivière.
Le a8 ( 18), l'armée se porta en avant. Bonajparte voulut reconnaître lui-^méme, et le
premier, les abords de la place. Il gravit une hauteur qui dominait Acre à mille toises de distance ; il embrassa d'un regard cette plaine où devaient s'étendre ses lignes de siège, et donna le signal des opérations préliminaires.
La première attaque eut Ueu contre les corps de tirailleurs syriens embusqués dans les jardins qui s'étendent au pied de la ville. On marcha sur eux , et culbutés l'un après l'autre , ils furent obligés de se renfermer dans l'intérieur des retranchemens. Cet avantage obtenu , Bonaparte s'occupa du campement des troupes et des premiers travaux de la tranchée.
Laissons maintenant nos soldats sur ce terrain où coula tant de sang généreux. Nous les retrouverons plus tard héroïques dans leur premier échec autant que dans leurs plus éclatantes victoires.
La grande expédition orientale a déjà jeté au Sud et au Nord des rameaux si vivaces qu'il faut aller rejoindre maintenant cette armée de la Haute-Egypte , sœur de l'armée syrienne , éloignée d'elle par quatre cents lieues de terres fertiles ou de steppes sauvages. Pour faire un tout chronologique de tant d'opérations si dis-
tinctes , nous sommes forcés de quitter Bona* parte sous les murs de Saint- Jean-d'Acre , et de rejoindre Desaix dans sa marche rapide vers les cataractes nubiennes.