‹ Histoire de l'expédition française en ÉgypteChapitre 16 sur 18 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Armée de Deiaix. -^ Situation de Mourad-Bey. — 8a vie antérieure. —Marche des Mamlooks. — Poursuite des Français. — Tentyra.^- Ses temples. ^- Denon. — Arrivée à Thèbes. — YiUages situés dans sa vallée. — Anciens monumens. — Medjnet-Abou, Kamaq, Louqsor, Qournah. — Desaix et Denon à Qoumah.

Quoique Mourad-Bey eût pu dans une triple déroute estimer à son prix la supériorité française , sa tête bouillante n'avait pas encore admis une seule pensée de soumission. Les Pyramides, Sédiman, Semhoud, réveillaient en lui des souvenirs de vengeance et non de crainte. Lui Mourad , s'incliner en esclave devant un Général chrétien, lui qui, dans celte même vallée du Nil , à la tête de six mille cavaliers ^ avait taillé en pièces dix-huit mille Turcs et trois mille Mamlouks ! O honte ! aujourd'hui quelques milliers de fantassins venaient de donner un démenti à ses hauts faits d'armer de jeunesse. Pour la première fois il fallait fuir, quitter le champ de bataille sans l'avoir

disputé, el demander au Désert im asile contre des ennemis infatigables.

Ce rapprochement accusateur, cette lutte interne d'amour-propre et de rage absorbaient toutes les facultés de M ourad. Il se demandait s'il n'était plus ce même Mamlouk nommé Khaznadar à dixHieufans,fameux entre les siens par son adresse à lancer la djerid et à manier un cheval. Alors il se rappelait sa vie antérieure, sa condition d'abord si obscure, et devenue ensuite si brillante. Toutes ses victoires passées lui revenaient à la mémoire ; celle de Damas, en 1771 , ou le premier il se jeta au milieu de l'armée turque ; celle de Salahiéh, alors que devenu lieutenant de Mohammed Abou-Dahab , il attaqua lui-même le redoutable Aly-Bey, son ancien maître, le £rappa au visage de son yatagan et le renversa sur le sable^ enfin son grand et beau triomphe sur Hassanfiey - Creddâouy , depuis son allié , et jadis dbligé de fuir devant la puissance de ses armes, jusqu'aux dernières cataractes.

Si de ces souvenirs de gloire et de domination il descendait à ses longues années de vie lascive et opulente , la comparaison était plus poignante encore. Désormais plus d'esclave

miiigreUenne noyée au milieu de coussins de soie, ravissante et belle à faire enyie au Sultan ; plus de serviteurs par centaines mendiant un désir du maître ; plus de sorbets pour rafrai^ dbir le gosier ; plus de kiosques pour aérer les poumons ; mais le Désert toujours chaufië comme une fournaise , avec ses aiguillons de sable en bas , en haut ses aiguillons solaii'es ; mais la fiiim, la soif, au milieu de bivouacs sans ombre ; privations morales , privations matérielles, broyées toutes ensemble dans cette ame d'homme pour la pétrir de fiel et de regrets.

Descendu si bas qu'il rougissait de luinnéme, Mourad-Bey n'invoquait plus les traditions du paisse pour imposer à ses rivaux l'obéissance actuelle. Pourtant , sans qu'il parlât de ses droits , personne autour de lui ne se serait hasardé à les méconnaître. Il y avait dans le Bey vaincu quelque chose de si fier et de si digne, que tous, chefs ou Mamlouks, ne pré* sumaient pas qu'un autre pût les commander mieux. Si grands que fiissent les revers , le fatalisme oriental leur trouvait une excuse dans la force des choses et dans les décrets de la Providence. Ils disaient : Dieu est grand y et

Mouràd est son bras droit. Que leur volonté S'accomplisse !

Ainsi le Bey fugitif avait conservé sur ses cavaliers la même puissance d'autoiîté; vamqueurs. ou vaiûcusy ils étaient décidés à le suivre au bout du monde.

Avec son courage â brillant , avec ses troupes si dévouées, Mourad devait long-temps encore tenir en haleine fia surveillance de nos républicains. Peut-être même> cette tactiqpie nouvelle pour lui , cette résistance d'inertie à laquelle il fit ployer ses armes , auraient-elles eu un succès complet contre d'autres ennemis. Mais les Français , mais Desaix étaient là; Desaix doué de cet héroïsme calme qui achève les grandes choses, Desaix le vainquem^ de Radstadt et de Kehl , caractère de soldat trempé à la Bonaparte , avec moins de génie sans doute y mais aussi avec moins d'ambition. De tous les généraux venus en Egypte aucun n'était plus propre que Desaix à conquérii* cette longue vallée du Saïd, dernier asile du Bey fugitif. Au génie militaire qui se révéla dans les batailles rangées, il sut allier une patience de courage indispensable dans cette longue battue militaire. De Syout à Syène , de Qos-

seyr aux Oasis libyq[ues , cherchant partout un ennemi qui disparaissait comme un nuage à Fhorizon , pendant plus de six mois , il continua une guerre de partisans dont il ne pouvait prévoir la fin. Au milieu de soldats que minaient la fatigue et les privations, à deux cents lieues du quartier-général y sans renforts , sans magasins , Desaix trouva en lui des ressources qui suppléaient à tout : sa fermeté maintint la discipline ; son exemple commanda la résignation ; habile à profiter des moindres ressources locales , il parvint à vivre avec son armée sur un territoire ravagé par le double fléau de l'ignorance et du despotisme. Après la victoire de Semhoud , les Français lancés à la poursuite des bataillons fugitifs de Mourad avaient été obligés de s'arrêter au village de Farchout, mourant de lassitude ; mais cette halte , marquée par quelques désordres , ne fiitpas de longue durée. Lesoirmême, 3pluviôsean VII (22 janvier 1799), Parmée repartit à minuit pour talonner la retraite des Mamlouks. Elle marcha dans la direction de Haoû (sMtre{o\sDiospolispari^a)y et arriva dans ce village après avoir dispersé quelques détachemens perdus des Arabes d'Yambo. Là encore peu

d'heures suffirent au repos des troupes. Desaix espérait toujours rejoindre cet ennemi dont les traces récentes se voyaient sur le sable ; rien ne marchait assez vite pour lui ; à l'entendre , l'artillerie était trop lourde , l'infanterie trop lente , la cavalerie trop paresseuse. Son impatiente ardeur rêvait une bataille décisive ; il la voulait , il s'élançait après elle. Relevée par un nom comme celui de Thèbes ou de Tentyra, elle eut servi de pendant à la victoire des Pyramides ; mais le plan de Mourad déjouait tous ces calculs de gloire militaire , et long-temps Desaix courut à la poursuite d'une ombre.

Le 4 pluviôse (a3 janvier), l'armée avait bivouaqué au village d'Êl-Ouafa : le 5 (24)5 elle s'ébranla à la pointe du jour, et prit sa direction au travers du Désert , en se rapprochant de la rive occidentale du Nil. Le jour même elle devait arriver à Denderah, jadis Tentyra ou Tentyris^ et ce nom réveillait une fibre impressionable dans toutes les têtes scientifiques de l'armée. Denon surtout , le poétique Denon , ne pouvait se résoudre à traverser la ville ancienne comme il l'aurait fait d*un bourg de Lorraine ou de Champagne. Il osa parler

d'une halte au moment où le général était le plus vivement préoccupé de son idée fixe de bataille. Accueilli d'abord avec humeiu* , il obtint pourtant que la marche des soldats fût ralentie , et bientôt il se perdit au milieu des ruines avec son cartable et ses crayons.

Après avoir franchi quelques constructions modernes, Denon se trouva en face d'une porte antique, édifiée avec des pierres massives que couvraient de nombreux hiéroglyphes. Au travers de cette porte, le regard plongeait sur la façade principale du temple de Tentyra. A la vue de cette colonnade grandiose et sévère, savans , officiers , et soldats eux-mêmes , restaient muets d'admiration. Aucun monument jusqu'alors ne leur avait présenté ce caractère pur et primitif. Il y avait dans ces lignes architecturales quelque chose de grave qui semblait accuser la destination de l'édifice : le nom de temple était écrit dans la disposition de ses portiques, dans la noble simplicité de ses basreliefs, et cet ensemble qui saisissait le regard aurait jeté dans les sens les plus profanes des impressions d'étonnement et de respect.

Denon s'élança vers le portique avec un amour d'artiste : fûts, portes, péristyles, sphinX;,

hiéroglyphes, il aurait voulu tout peindre, tout faire poser devant lui. Mais Parmée était en marche , il Êillait saisir au vol une création de géant , reproduire en une heure le travail d'un siècle. Agité de la multiplicité des objets, émerveillé de leur variété, tourmenté de la crainte de ne plus les revoir , il regardait tout sans oser choisir. Il avait aperçu sur des plafonds des syfitèmes planétaires, des zodiaques % des planisphères célestes, présentés dans une or^ donnance pleine de goût : il avait vu que les murailles étaient couvertes de la représentation des rites égyptiens, des procédés de ce peuple dans l'architecture et les arts, de ses préceptes moraux et religieux ; il avait compris que l'Etre-Suprême, le premier principe, était partout représenté par les emblèmes de ses qualités. Ainsi un sens moral était caché sous des signes matériels , et il fallait à la fois traduire l'un à Taide de l'intelligence, et l'autre au moyen du regard.

Les Egyptiens, à en juger par le style de leurs monumens , n'ont rien emprunté de l'ar-

* Au nombre des objets reconnus par Denon se trouvait le célèbre zodiaque qui depuis est venu enrichir nolrc Musée et fournir un long texte à nos débats scientifiques.

chitecture des autres peuples. L'art né chez eux , d'abord informe et sans grâce , s'est développé dans un long enfantement. Le progrès a été laborieux, mais constant. Ordonnance et simplicité ont été leurs principes, et l'applica* tion en a été sublime. Partis de ce point, ils n'ont jamais pardonné à l'imagination un écart si beau qu'il fût : tout ce qui dérogeait à la symétrie harmonieuse d'im monument, à sa gravité solennelle, était sévèrement proscrit. Ils visaient d'aboa^d à l'ensemble, non aux détails. L'effet eût été manqué à leurs yeux si, au coup-d'œil jeté sur l'édifice , une de ses parties eût attiré. sur elle l'attention au détrir ment des autres. Ce n'est pas que les parois des temples ne fussent chargées de bas^reliefe, d'inscriptions, de tableaux historiques; mais aucune de ces richesses ne coupait une seule ligne; ces lignes étaient sacrées; tout ce qui était omemens, sculptures, peintures, somptuosité, vu de près, disparaissait et s'eifaçait de loin pour ne laisser voir que le principe qui était toujours grand et raisonné.

Ce caractère architectural se révéla tout entier à Denon dans le temple de Tentyra. Ce péristyle à six colonnes massives, ces murs la-

léraux élevés en talus et chargés d'hiéroglyphes sur toutes les faces , ces peintures intérieures , ces fiises , ces corniches , ces soùbassemens, formaient un tout admirable, dont rien ne pouvait se détacher sans faire un vide saillant au regard.

Trois heures durant, Partiste français campa dans ces décombres sublimes, confiant au papier des souvenirs trop beaux pour périr : avide de tout peindre , il passait rapidement d'une esquisse à une autre , certain plus tard de trouver dans sa mânoire toutes les réminiscences locales qu'il pourrait lui demander. Des perspectives générales, il passa aux détails , ébauchant à la hâte les omemens pariétaux, les sphinx, les cariatides et les plafonds astronomiques. Son amour pour les arts l'absorbait à un point tel qu'il avait oublié l'heure et les dangers du lieu. Dans les prenûers instans de mar* che au milieu des ruines de Tentyra, l'armée tout entière avait voulu voir et admirer son temple en ruines ; mais peu à peu la foule de ces visiteurs au petit pied s'était écoulée pour continuer l'étape militaire, et le soir, surpris par les teintes du crépuscule , Denon ne retrouva auprès de lui que le général BelUard,

trop bon ami pour Pabandonner seul dans un endroit si désert.

La division était alors au nouveau Denderah, sur le bord même du Nil , à trois quarts de lieue du temple et des ruines de Pancienne ville. Les deux retardataires la rejoignirent au galop , et le soir, autour des feux du bivouac, il ne fut question que des merveilles monumentales qu'on avait admirées dans la journée. Latoumerie, officier d'im esprit et d'un goût délicats, ne trouvait pas de formules assez expressives pour son enthousiasme. ccDe- » puis que je suis en Egypte , disait -il, blasé » sur tout, j'ai vécu mélancolique et malade; » Tentyra m'a guéri , je ne regrette plus rien, » et, quoi qu'il m'arrive désormais , je me ré- » jouirai de ce voyage. »

Le 6 pluviôse ( 26 janvier) la division se remit en marche , traversant les nombreux villages qui bordent le Nil ; sa journée ne £ut marquée par aucun incident remarquable, et elle bivouaqua du 6 au 7 au village d'Êl-Denfyq; mais le 7 (a6) au matin , en doublant la pointe d'une chaîne de montagnes , nos soldats reposèrent lem*s yeux sur un vallon tout hérissé de ruines merveilleuses.

C'était Thèbes, la cité diantée par Homère, la Tille aux cent portes, avec ses vieilles colonnades et ses obélisqpies primitifs. A l'aspect de la capitale célèbre qui révélait dans la plaine ses débris de géant , l'armée entière fiit saisie d'enthousiasme : elle battit des mains ou présenta les armes par un mouvement spontané. On eût dit que ces ruines avaient ime langue intelligible pour tous; car tous paraissaient tenir la clef de l'énigme monumentale qui se déroulait devant eux.

Thèbes ! que de souvenirs dans ce seul nom ! que de traditions fabuleuses ! que de merveilles historiques ! On avait enfin sous les yeux la Diospolis magna * , la ville par excellence \' Grâce à la marche d'une armée française dans cette région inconnue, on allait enfin savoir si le texte d'Hérodote avait menti, si les miracles d'architecture, décrits par Strabon

* La grande ville de Jupiter.

• Le nom de Tfiébes, en grec Thébai, vient d« nom de Th-Baki, qui signifie la ville encophte. C'est ainsi que le nom Urbs désignait Rome chez les Romains ; Astu , Athènes chez les Grecs; Medinéh , chez les Arabes, la ville à^Vafhrib consacrée au Prophète, et que les Grecs dn Bas -Empire indiquaient Constantinople par les mots ist^n Bolin, dont les Turcs ont fait le nom de Stamboul.

et par Diodot^e de Sidle, étaient des ipé^^ ries ou des réalités. A Fheure de cet exanne», apparaissaient ime à une à nos sayans toutes les exagérations poétiques répoussées d'avance par notre scepticisme européen. Cette statue d'Osymandyas qu'Hécatée nous dépeint comme propre à terrasser Fimaginaticm humaine; ce cercle d'or, d'une coudée d'épaisseur et de trois cent soixante-d;nq coudées de cireonférence , sur lequel , poi^r chaque jour de l'im, se trouvait indiqué le lever et le coucher des astres y cette salle hypostyle aux colonnes &km^ leuses, ce vaste temple y ce Memnonium célèbre ^Ditre tous les édifices égyptiens; ces tombeaux de rois mis par un peuple pieux au rang des divinités; ce colosse de Memnon dont une foule de graves auditeurs ont jadis attesté avoir en-* tendu la voix au lever de l'aurore; tous ces monumens, portiques^ statues , hypogées, obélisques, célâïrés par tant d'auteurs grecs et la<^ tins^ devraient avoir laissé des vestiges sur cette terre qui gardait l'empreinte de la capitale égjrplienne.

A mesure que nos soldats approchaient, lou^ tes ces ruines, confuses d'abord, se dessinaient plus nettement à l'horizon de k vallée, et hien-

EXPBDITION. T. II. 25

tôt ils purent faire une halte de quelques heures sous les portiques du Memnonium.

Le bassin au milieu duquel Thèbes était assise se développe dans une étendue à peu près égale sur l'une et l'autre rive du Nil. Encaissé d'un côté par le roc libyque , de l'autre par la chaîne arabique, il semble placé là comme une oasis que flanque un double désert. Le sol de la plaine est assez semblable à celui du reste de l'Egypte : il se compose de couches d'argile et de sable qui se succèdent altemadvement. A partir des bords du fleuve jusqu'au pied des montagnes, là surface du terrain s'abaisse, suivant une pente qui est sensible à l'œil. L'inclinaison est même assez forte pour qu'en des crues ordinaires le fleuve n'inonde pas la plaine entière. Pour y suppléer, des canaux partant de points plus élevés y apportaient jadis des eaux d'irrigation qui fertilisaient toute la vallée 'y mais depuis la décadence de la capitale, ces dérivations du Nil ont péri faute d'entretien, et la sécheresse a rendu toute cette plaine improductive. A peine sur les bords du fleuve trouve^-on ça et là quelques champs de blé , dedourah et de cannes à sucre.

La plaine de Thèbes est semée de villages :

à l'occident et à deux cents pas du Nil se trouve celui d'El-Aqâltéh. Près dès cahutes qui lé composent on voit une assez belle maison que' les habitans appellent Qasr ou château; elle servait de logement aux gouverneurs du pays dans lé temps consacré au recouvrement des impôts ; plus tard les collecteurs militaires envoyés par Desaix pour percevoir le miry y établirent aussi leur station. Non loin' delà, vers la montagne libyque et en s'écartant un peu du fleuve, on aperçoit Abou-Hamoud dont les maisons de terre sont en partie cachées par une forêt de palmiers ; et plus loin encore Él- Be'yrât bâti sur les décombres même de l'ancienne Thèbes; tout près de la montagne, Medynet-Abou offre les restes d'un vills^e mddeme entièrement abandonné ; enfin , à l'extrémité de la plaine, vers le nord , est situé le petit village de Qournah que ses sauvages habitans abandonnent quand ils veuleut se soustraire au paiement de l'impôt. Nouveaux Troglodytes, ils se retirent alors dans les grottes nombreuses dont la montagne voisine est percée, ou bien accompagnés de ce qu'ils ont de plus cher et de plus précieux , leurs femmes, leurs enfans et leurs troupeaux , ils fuient au

km dans le Désert. A l'Orient , de l'autre eoté du fleuve et tout-àr&it sur le rirage, Louqsor se £Eiît remarquer par ses maisons basses , surmontées de colombiers courerts d'une multitude innombrable de pigeons. Louqsor, nommé aussiÉl-Aqseyr , est ud bourg assez conâdérable qui peut avoir une population de deux à trois mille âmes. Une fois chaque semaine il s'y tient wûL marché où se rendent tous les habitans des villages des environs : on y échange les denrées récoltées dans le pays et quelques étoffes. En marchant encore au nord et le long du fleure , ontrouveKafr-Kamaq^ensuiteKarnaqetNaga- Êl-Qariéh, tous troisentourés de palmiers : ce» lieux habités n'occupent qu'an espace très-peu considérable au milieu des vastes ruines qui les eeignent. Encore plus loin dans la même direction et vers le pied de la chame arabique sont âtués le bourg de Myt-Aâmoud ou Koum- Maddou, et le village ruiné d'Êl-Byadyêh.

Tels sont les principaux villages moderzie» épars sur le sol que couvrait jadis une ville immense';. Pour donnw plus de relief à ce contraste , des ruines a^bnrables sont là debout à côté de douétives masures. D'un bout de cette vidlée à Pautre y la vieille Th^es semble avoir

laissé des Akts solitaires, des colonnades isolées^ derniers jalons de sa magnificence éteinte. £t conune si ce bassin littoral n^eûft pas été aases vaste pour la contenir tout entière , elle montre dans les montagnes excavées sa dté mortuaîn et souterraine. £n effet la partie de la dbsSne libyque, voisine des monumens'encoreexistans, est percée d'une quantité innombrable d'hypo* gées , qui semblent être la necropolis de la ca« pitale égyptienne.

Les premiers décombres remarquables que l'on rencontre dans la ^aine sont dans le voisinage d'£l-Aqàltéh. Là se trouve un cirque, un hippodrome où les anciens Égyptiens s'exer* çaient aux courses a pied, au& courses de chevaux et de chars. Dans le grand nombre d'ouvertures que présente encore son enceinte , on est porté à voir les cent portes célébrées par Homère et par tous les historiens ou poëtes de l'antiquité.

De quelque manière en efiet que l'on envisage la situation topographique de Thèbes , il est peut-être difficile d'expliquer autrement son surnom d!Hécatompyle (aux cent portes). Nulle enceinte générale ne parait avoir enveloppé la ville; mais à l'intérieur une foule d'en-

ceintes particulières isolaient et entouraient les monumens publics ; et chacune d'elles avait sans doute sa porte prinâpale, ou porte de quartier telle qu'on en voit encore de nos jours dans les capitales turques.

Il faut donc, ou que ces portes de quartier aient servi de texte à l'exagération homérique, ou qu'elle ait trouvé sa source dans les issues de l'hippodrome d'El - Aqâltéh. Cet hippodrome paraît avoir été entouré de constructions triomphales qui semblaient former une des avenues de la ville. Vers le sud se trouve un petit temple délabré qui semble être la construction la plus avancée vers le sud.

Au nord de l'hippodrome , par les So» 17' 32'^ de longitude, et les aô^' 4^' ^^" ^^ latitude, apparaissent les ruines de Medjnet-Abou.

Placées au sommet d'une butte factice , elles se dessinent sur un fond de rochers escarpés qui font partie de la chaîne libyque. Un petit temple se montre d'abord au pied des décombres ; mais ce qui frappe l'œil le plus vivement , c'est un édifice qui a visiblement étéjadis un palais de roi. Deux étages, des fenêtres carrées, des mm^s couronnés de créneaux, révèlent une construction qui ne se rapproche en rien des

temjples consacrés au culte égyptien. Vers le nord, dans le TOÎsmage , s'élèvent des propy-* lées aundeyant d'un temple qui semble dater de l'antiquité la plus haute. Plus loin, vers l'ouest, etpresqu'au pied de la montagne, se groupent d'autres édifices non moins curieux. Leur axe est absolument le même que celui du pavillon à deux étages dont nous venons de parler. Un pylône très-élevé conduit dans une grande cour presque carrée dont les galeries septentrionale et méridionale sont formées de colonnes et de gros piliers carrés auxquels sdnt adossées des statues colossales. Ces espèces de caryatides impriment au monument un caractère de grandeur et de gravité dont il est impos^ sible de n'être pas frappé : elles semblent placées là pour rappeler aux mortels le recueille^ ment et le respect que l'on doit apporter en pénétrant dans ces asiles de la religion et de la majesté royale. Un second pylône termine cette première cour, et conduit à un superbe péristyle dont les galeries latérales sont £3rmées de colonnes et dont le fond est terminé par un double rang de galeries soutenues par des colonnes et des piliers caryatides. Ce péristyle oflSre des restes de toutes les religions qui

ontsuocesÂvamentpréraluenEgypte. Les diretiens y ont élevé une église où se Toient encore de belles colonnes monolithes en granit rouge* Ils ont peint, sur les murs, des bienheureux •Tec l'eunéole autour de la tète. Quehjuefois par de légers changemens ils ont transformé en sainte du christianiame des dieux , des héros et des prêtres de l'ancienne Égjrpte. Les mahométans Tenus ensuite Voat destinée à un autre cuite; ils en ont fiût une mosquée, et ont sculpté quelques yersets du Koran sur ces em^ bUmes d^à dirétiens ou égyptiens à demi.

Au sortir de Medynet-Abou , si l'on suit le chemin tracé sur la limite du Désert , on foule aux pieds une suite non interrompue de statues bridées, de troncs de colonnes et de fragmens de toute eqpèce. A gauche de ce chemin , on heurte à fleur de sol des fondemens en briqpies crues qui ont jadis formé une enceinte rectangulaire , remplie encore aujourd'hui de débris de colosses et de membres d'ardûtcc-' ture chargés d'hiéroglyphes. Ce sont les restes d'un édifice renversé jusque dans ses fondemens.

A droite du chemin la vue se repose sur un bois touflSi d'acacias dont la verdure contraste

arec la sécheresse du sol eaviroimanL Ce bois est semé de fragmens antiqpies, tels que des bras, des jambes et des troncs de statues d'une grande proportion. Tous ces colosses étaient monolithes , de grès brèche , de marbra ou de granit noir et rouge. Leur nombre est tel qu'ils suffiraient à décorer une yillè considérable. Sur le même lieu des restes de colonnes, aras du sol, signalent l'emplacèmimt d'un temple ou d'un palais.

A l'extrémité du bois d'acacias, yers l'est, sont deux statues colossales appelées dans le pays Tdma et Chdma. Chxùna est le colosse du sud, Tdma le colosse du nord. Ils sont tous les deux d'une espèce de grès brèche , plus dur ^ue le gremit , et qui a dû présenter les plus grands obstacles à la sculpture. Ces deux statues monumentales sont aujourd'hui dans un état de dégradation qui atteste leur vétusté. Dans celle du sud, la figure tout entière a disparu; les oreilles seules et une partie de la coifBtre sont intactes. Le colosse du nord a été rompu par le milieu ; la partie supérieure a été rebâtie par assises , la partie inférieure est d'un seul bloc de pierre assez bien consenré. Par suite de l'exhaussement du terrain dans la

vallée , les piédestaux des colosses se trouvent enfoncés en partie sous les dépôts vaseux dû Nil. Malgré cet affaissement , l'une et l'autre statué ont encore de la base au sonunet quinze mètres cinquante-neuf centimètres de hauteur (quarante-huit pieds environ), à quoi ajoutant trois mètres quatre-vingt-dix-sept centimètres ( plus de douze pieds ) pour le piédestal, la hauteur totale de ces monumens se trouve être au-dessus du sol de dix-neuf niètres cinquante - six centimètres (plus de soixante pieds). La largeur des statues mesurées en ligne droite , entre les deux épaules , est de six mètres dix-sept centimètres ( dix-neuf pieds ) ; chaque piédestal renferme deux cent seize mètres cubes, et pèse cinq cent cinquante-six mille quatre-vingt-treize kilogrammes; chaque statue monohthe contient deux cent quatre-vingt-douze mètres cubes, et pèse sept cent quarante-neuf mille huit cent quatrevingt-dix-neuf kilogrammes, de sorte que chaque piédestal et chaque colosse réunis pèsent un milUon trois cent cinq mille neuf cent quatrevingt-douze kilogrammes (vingt-six mille quintaux , plus une fraction).

La base supérieure des colosses est en-

tourée d'une ligne de hiéroglyphes qui à cinquante centimètres de hauteur ; le piédestal est orné de sculptures , et les trônes sur lesquels les statues sont assises vont s'alongeant en dossier jusqu'à la hauteur de la coiffure. En avant du siège de chaque côté des jambes des colosses et dans l'interralle qui les sépare, sont de petites statues isiaques, de rondebosse, debout et très-mutilées '.

Telles sont ces deux statues monumentales, visibles à quatre lieues de distance, et projetant leur ombre sur la vallée. On dirait de loin deux blocs granitiques qui se seraient détachés de la montagne libyque pour venir s'asseoir dans cette plaine. Le voyageur, à l'aspect de ces monolithes , se demande quel est ce peuple qui a pu porter là , affermir sur cette base , ces

' La religion musulmane, copiant en cda le judaïsme, proscrit les rq[»résentations de figures d'hommes et d'animaux ; en conséquence les dévots musulmans croient faire un acte agréable à Dieu eu mutilant surtout les tètes des statues et bas-reliefs. C'est à ce zèle fanatique qu'il faut attribuer les mutilations des monumens sculptés eu Egypte, où les dévots n'ont laissé intact que ce qu'ils n'ont pu détruire. Au reste c^est Cambyse qui est accusé par les anciens historiens de la mutilation du colosse de Memnon j ainsi cet acte de vandalisme remonterait à cinq siècles avant l'ère chrétienne.

deux milUonB pesant de graût qui j sembleiit incrustés depuis traite sièdes.

Semblable de tout point à sa sœur jumelle, la statue du nord ne se distingue que par le grand nombre d'inscriptions grecques et lalines qui couvrent ses jambes et ses jneds ; onen a compté plus de soixante-douze, toutes postàieures à la conquête des Romains. La plus grande partie date du règne d'Adrien , et Sabine , femm^ de cet empereur, est au nombre des crédules visiteurs qui ont numumenté leur nom sur le piédestal. Presque toutes ces inscriptions indiquent que les signataires ont entendu la voix du saint Memnon^ que Memnon leur a parlé dlune manière distincte.

On peut conclure de là que le colosse du nord passait, aux temps de la dcmûnation romaine , pour cette statue de Memnon qui rendait des sons harmonieux à une certaine heure du jour et lorsqu'elle était frappée des rayons du soleil. Quand on veut rattacher cette fable accréditée sous les empereurs romains, aux vieilles croyances égyptiennes , le fil de la tradition échappe et se perd dans le vague. Il y a lieu de croire toutefois que c'était encore là une des mille subtilités sacerdotales conçues

dans un intérêt religieux ou politique. Sans cloute un prêtre arrivait par des canaux sou-^ terrains jusque sous le piédestal de la statue , et là donnait par un conduit mystérieux un son intelligible au dehors. A des heures fixes cette comédie se jouait , et le peuple croyait avoir entendu la voix divine. Cette explication est la seule admissible pour nous , prouvé comme il l'est qu'aucune raison physique ne peut produire un phénomène semblable.

Tout est si conjectural dans la destination et dans l'origine de ces monumens , que la science n'a pu encore préciser à qui ils étaient consa-^ crés. Si l'on croit à la fable romaine , le colosse du nord était Memnon ; mais quel Memnon ? car il parait que deux personnages ainsi nowt^ mes ont marqué dans les âges antiques, le Memnon des Grecs et le Memnon égyptien ou Aménophis. Le premier est celui qui , d'après Homère , marcha au secours de Troie , et périt sous les murs de cette ville fameuse : il ét^dt, suivant les mythographes , fils de Titon et de l'Aurore. L'autre est un prince éthiopien qui régna sur ses peuples pendant cinq générations. Qu'on admette même que l'un de ces deux Memnona était figuré dans le colosse du nopd y

que sera le colosse du sud? Osymandyas? sa mère ? son fils ? Sésostiîs ? Sérapis ? On ne sait ; et les recherches ont été jusqu'à ce jour impmssantes à résoudre ce problème monumental.

Quand on quitte les colosses de la plaine pour regagner le chemin qui borde le Désert, on arrive, à travers de vastes débris, aux ruines vulgairement connues sous le nom de Memnoniunij situées par a6^ 4^' 27" de latitude, et par 3oo 1 8' 6" de longitude. Des pylônes à moitié renversés, et dont la hauteur dut être considérable; des colonnes élevées et d'un gros diamètre ; des piliers carrés auxquels sont adossées des statues colossales de divinités ; des portes de granit noir ; des plafonds parsemés d'étoiles d'or sur un fond d'azur; des statues de granit rosé mutilées et en partie recouvertes par les sables du Désert ; des scènes guerrières sculptées sur les murs , et représentant des combats et des passages de fleuves : tout annonce un édifice de Jia plus haute importance. C'est le tombeau d'Osymandjas ; c'est le monument où ce roi conquérant s'était plu à surpasser tout ce qu'on avait fait avant lui de beau , de vaste , de majestueux. Çà et là se retrouvent encore des débris de la plus grande magnificence. Geténorme

bloc de granit, étendu par terre, et si colossal que pour en reconnaître les formes il faut s'en éloigner à grande distance, est le reste de la statue d'0s3rmandyas. Ce potentat égyptien l'avait fait élever comme pour défier la destruction et jeter le gant à l'impuissance humaine ; car on lisait cette inscription au pied du colosse :

. SI quelqu'un veut savoir quel je suis 5

ET ou JE REPOSE , qu'il DÉTRUISE QUELQUES-UNS DE MES OUVRAGES.

Cette statue monolithe , dont les proportions se rapprochaient de celles des colosses de la plaine, en différait par la matière. Ce n'était plus du grès brèche , mais du magnifique granit rose extrait des montagnes deSyène. Plus tard nos savans découvrirent le rocher d'où le bloc gigantesque d'Osymandyas avait été extrait. Pour l'amener à Thèbes il avait fallu lui faire parcourir quarante-cinq lieues de distance. Quelle opinion ne . doit-on pas . se faire des Égyptiens en présence de faits pareils? Pour

OXFORP

réâ&ser des travaux de cette nature , il fallait qu'ils fussent aussi ayancés que nous dans la statique et dans la mécanique.

Au nord-ouest du tombeau d'Os jmandyas , dans une gor^e naturelle de la montagne libyque , on trouve un petit édifice qui parait avoir été consacré au culte d'Isis. Une porte eo pierre, d'une belle proportion, conduit an temple. Ce n'est pas sans éprouver quelque plaisir que l'œil , fatigué des grandes masses qu'il vient de contempler, se repose sur un édifice de dimensions moins gigantesques. Si l'on voulait construire en France un temple égyptien avec ses riches firises et ses corniches élégantes , on ne pourrait trouver de modèle à la fois plus simple et plus gracieux.

Toujours sur la même lisière du Désert , un peu vers la gauche , est un mamelon séparé de la chaîne libyque dans lequel les Egyptiens ont creusé une de ces syringes si célèbres dana. l'antiquité. C'est un véritable dédale dans lequel on ne doit pas pénétrer sans prendre de grandes précautions. Le grand nombre de couloirs et de salles, les puits verticaux qui con* duisent à des appartemens inférieurs présentait l'aspect d'un heu destiné à des initiations

et à des célébrations de mystères. Tout près de là surgissait du sol une longue suite de petits monceaux de débris en pierre calcaire , placés à égale distance, et disposés sur deux rangées. C'était une allée de sphinx qui conduisait à des constructions maintenant ruinées et informes. Non loin de ces débris , deux fragmens de statues en granit aoir indiquent Favenue de Qournah, où Pou retrouve les restes d'un palais qui paraît avoir servi dliabitation royale. Son portique formé d'un seid rang de colonnes a plutôt l'air de n'avoir point été achevé que de tomber en ruines, et cependant le t^nps lui a imprimé une couleur de vétusté plus caractérise que celle des autres édifices thébains. L'élévation et l'étendue des salles , la mani^ dont les jours sont disposés , tout y est différent de ce qu'on voit dans les temples.

Plus loin , sur la lisière d'un long bois de palmiers qui se prolonge de Qournah jusqu'aux bords du fleuve , au pied de la montagne et dans un enfoncement carré qui a été pratiqué de main d'homme , on trouve un grand nombre d'ouvertures creusées dans les flancs du rocher. A l'intérieur, se développent de doubles et triples galeries , et de vastes diambres

EXPiSdITION. -^ T. II. 26

souterraines qui servaient de sépulture. Nous allons voir tout à l'heure quelle réception trouvèrent Desaix et Denon dans ces cavernes funéraires peuplées aujourd'hui de farouches Troglodytes.

Tels sont les débris qae Thèbes a laissés sur la gauche du Nil ; mais si nous abordons à sa rive arabique, un tableau plus large, plus animé vient se dérouler aux yeux. Des îles toutes brillantes de végétation et de verdure , un beau fleuve roulant avec rapidité ses eaux limoneuses , animé par le mouvement des barques à grandes voiles triangulaires , des fellahs plongés dans le Nil , et traînant à la nage des filets remplis de pastèques; le ton jaune et tranquille des premiers plans sur lesquels se découpe une noble architectiu-e ; de larges ombi'es portées par des masses colossales ; des constructions arabes qui se lient d'une manière pittoresque avec d'admirables ruines; plus loin, une plaine couverte de palmiers et de verdure , et à l'horizon la chaîne montagneuse éblouissant l'œil de ses reflets cristallins ; tel est l'ensemble de ce panorama rendu plus imposant encore par les souvenirs qui s'y rattachent.

En mettant pied à terre, Louqsor frappe les

regards , Louqsor mêlée de cabanes et de palais, de toits de colombiers et d'obélisques granitiques. Sa latitude déterminée par M. Nouet estde25*' 4i' 5f\ etsalongitudedeSo^ig' 38'\ Au-delà des rues étroites du village , au pied même de ces obélisques monolithes , hauts de soixante - quinze pieds , sont deux statues colossales assises, et un pylône de cinquante pieds d'élévation. Les obélisques et le pylône sont couverts d'hiéroglyphes sculptés avec le plus grand soin.

L'intérieur du palais de Louqsor contient deux cents colonnes de différentes proportions et presque toutes intactes. Les diamètres des plus grosses ont jusqu'à trois mètres et un tiers (dix pieds). En sortant de ce palais , on arrive à l'extrémité d'une butte factice sur laquelle s'élevait jadis tout ce quartier de Thèbes , et là, en marchant vers le nord , on se trouve au milieu d'un chemin bien frayé où de part et d'autre existent, à des intervalles assez rapprochés, des débris de piédestaux et des restes de sphinx. Plus on approche de Karnaq , plus ces fragmens se multiplient; et à Karnaq même on trouve des sphinx entiers à corps de lion et à tête de femme. Ainsi, depuis Louqsor jusqu'à

Kamaq, c'est-àrdire dans une étendue de deux mille mètres ( mille yingt-^six toises ) , on suit une avenue qui a dû contenir plus de six cents S[^iinx. Comme le terrain contenu entre ces deux rangées de décombres est aujourd'hui en-» core sujet à l'inondation, il faut croire que dans les temps antiques cette longue avenue était un canal dans les époques de crues , et une promenade pendant les eaux basses.

Dans cette partie de la vallée tbébaine, les monticules de décombres sont si abondans qu'il est impossible de s'arrêter à tous les détails d'architeclure et de sculpture qu'ils contiennent picore.

Au nord de l'avenue des s{diinx sont de grandes enceintes en briques crues où l'on remarque des portes de temples et de palais, des débris épars de colosses renversés , des statues assises en granit noir, entassées avec provision dans un même lieu, de vastes bassins ou les eaux du âeuve arrivent par infiltration.

De l'allée des ^binx dirigée sur Louqsor , on passe en déviant sur la gaudie dans une avenue plus large , formée tout entière de bât^rs ac*fsroupis, élevés sur des piédestaux, et à l'extrémîlé de laquelle est une pcHrIe triomphale; tou-

tes ces constructions précèdent deux temples de grandeur et d'exécution difiërentes. L'un , d'une ardbitecture massive, $e distingue par l'empreinte ncMure et sombre de sa colonnade , par les formes grandioses de son portique à jour; l'autre , petit temple consacré à Isis , Saisit l'œil de loin par le ton brillant de sa pierre, par le fini coquet de ses sculptures. De longs âècles se sont écoulés depuis son érection , et l'on dirait , tant son ensemble est intact , qu'il sort à l'heure même des mains de l'ouvrier.

Mais sur le même plan que ces deux édifices, et placé comme en perspective, s'élève un monument où les Egyptiens semblent avoir épuisé tous les secrets de leur science monumentale. C'est un vaste palais auquel on arrive par une longue avenue des plus gros sphinx qui existent dans toute l'Egypte. Cette avenue précède des propylées formés d'une suite de pylônes au devant desquels figurent des statues colossales dont les unes sont assises , les autres debout. Là , tous les matériaux ont été mis en œuvre par le ciseau du sculpteur. Ici , c'est la pierre calcaire , au grain serré comme celui du marbre , ou le grès siliceux marqueté de couleurs saillantes ; là , c'est le granit noir

ou rose de Syène avec sa teinte uniforme et son admirable poli.

Le palais de Kamaq , situé par aS® 4^' 67" de latitude, et par So^' 19' 34" de longitude, se prolonge dans un si yaste développement qae son premier aspect ne laisse dans la tête qu'impatience et confusion. C'est un jeu confiis à l'horizon de iragmens architecturaux, d'obélisques renversés , de colosses en débris, de portiques tombans ; c'est une forêt de colonnes , de péristyles , de pylônes de la plus haute dimension. Au milieu de ce vague tableau , il y a dans l'esprit du spectateur plus d'abattement que d'admiration , plus dé défiance que d'entraînement.

Mais quand on arrive à saisir par la pensée le plan de l'édifice, quand à l'aide des fragmens debout on parvient à reconstruire l'immense palais, on trouve d'infinies jouissances d'artiste attachées à cette résurrection de débris mystérieux.

L'entrée principale du palais est formée par un pylône qui paraît n'avoir jamais été achevé. Quand on passe sous cette porte, la vue s'étend dans une longue avenue de colonnes , de portes , de pylônes , de salles successives qui ont

toutes le même axe , et dont les dernières sont tellement éloignées qu'elles se perdent , pour ainsi dire , à l'horizon. Tout dans ces masses grandioses révèle la majesté et la magnificence royale. Au devant est une première cour décorée sur les côtés de longues galeries , et renfermant dans son enceinte des temples et des habitations. Au milieu est une avenue de colonnes qui ont jusqu'à soixante-dix pieds d'élévation, ruinées dans leurs fondemens : la plupart d'entre elles sont tombées d'une seule pièce et étendent au loin les troncs de leurs assises, encore rangés dans leur ordre primitif. Une seule reste debout pour attester une magnificence que l'on ne peut plus que deviner. Un second pylône, précédé de deux statues colossales, sert d'entrée à une grande salle qui a trois cent dix-huit pieds dans sa plus grande dimension , et cent cinquante-neuf pieds dans sa plus petite. Les pierres du plafond reposent sur des architraves portées par cent trentequatre colonnes encore debout. Les plus grosses n'ont pas moins de onze pieds de diamètre et de soixante-dix pieds d'élévation. Les chapiteaux ont près de soixante-quatre pieds de développement , et leur partie supérieure pré-r

sente une sur&oe oii cent iimmnes pouiTaîenl tenir aisément debout. Cette salle hjrpOstyle est une des plus merveilleuses choses que l'imagination humaine puisse conceroir* Pour s'en fidre une idée exacte , il suffit de dire que l'ime de nos plus grandes églises , telle que Notre- Dame de Paris, j tiendrait tout entière. C'est là sans doute que les souverains pontifes de l'£^ gypte tenaient leur cour plénière. Peut-^tre même yojait-on dans cette enceinte les trois cent quarante-cinq statues des Pontifes - Rois ^ tous nés l'un de l'autre , que les prêtres égyptiens montrèrent à Hécatée de Milet pour confondre sa folle prétention de vouloir descendre d'un Dieu.

En passant sous un troisième pylône^ oa arrive dans une espèce de cour où figuraient autrefois deux obélisques en granit de soixanteneuf pieds d'élévation. Un seul reste encore debout sur sa base. Une grande porte d'un autre pylône conduit à une salle détruite jusque dans ses fondemens; elle avait des galeries formées de piliers caryatides , et elle i^enferme le plus grand des obélisques qui existe dans toute l'Egypte, Cet obélisque a quatre-vingtonze pieds de hauteur, ses sculptures sont d'une

exécution parfidte , et semMeontétre aiJHdessus de tout ce que les arts européens peuvent pro* duire de plus parfiiit en ce genre. Une autre porte conduit à des ccmstructions en granit qui paraissent lecheiM'œuvre de tout ce vaste édi* fice. Plus loin , apparaissent une multitude de colonnes et un grand nombre d'appartem^is, dans lesquels on remarque des sculptures colo* riées qui brillent encore du plus vif éclat.

Au nord du palais , on voit encense une porte triomphale, encore des avenues de sphinx, en* core des débris d'ob^sques. Aucun endroit de Thèbes ne réunit plus de fragmens de granit , plus de décombres de tout genre.

C'était là visiblement la demeure des souverains deVÈgyipte. Les traditions géc^aphiques semblent d'accord là-dessus avec Félat des lieux. Diodore et Stràbon parlent de la salle hypostyle et des petits appartemens de gramt. Cette distribution intérieure semble d'ailleurs trahir la destination de l'édifice. L'immônse galerie, aux trois cent cinquante colonnes massives, était nécessairement la salle d'audiences publiques , le tribunal imposant où le premier magistrat de l'Egypte venait, en face de tout un peuple , rendre des sentences sans appel. Là

aussi avaient lieu des féies politiques et religieuses, les cérémonies de couronnement et celles d'initiation : un local vaste et magnifique à ce point ne pouvait servir à des choses banales; il lui fallait pour le remplir des pompes insolites , de grandioses célébrations. Pour la vie ordinaire, on avait bâti les appartemens de granit. Là, tout était mieux approprié aux besoins de chaque jour; les pièces étaient plus petites , mieux divisées , plus élégantes. Aujourd'hui encore , en les parcourant , il est facile de voir que l'architecte y a sacrifié ses idées d'ensemble à l'utilité et à la grâce des détails.

Telle était la maison royale de la dynastie thébaine; mais ce n'était pas assez pour elle d'avoir élevé sous le soleil son habitation de vivans; sa prévoyance était allée jusqu'à se creuser une demeure fiméraire, où les rois morts , devenus momies embaumées, venaient se ranger en famille dans un ordre chronologique. C'est derrière le palais de Qournah que s'ouvre la vallée des tombes royales {Bybdn élr-Molouk) : elle est formée par deux chaînes de montagnes qui sont à pic dans presque toute leur étendue.

Se prolongeant d'abord entre le nord et

Pouest , elle varie plusieurs fois de direction pour terminer entre l'ouest et le sud ; là sont les hypogées , caveaux mortuaires des souverains. < Tous ces tombeaux sont construits sur le même plan , mais ils of&ent presque tous des particularités remarquables. Une porte taillée verticalement dans le rocher sert d'entrée à une longue galerie ou couloir qui se dirige vers l'intérieur de la montagne, en suivant un plan incliné à l'horizon, et qui constitue , à proprement parler , tout l'hypogée. Ces couloirs sont entrecoupés tantôt par de simples encadremens ou chambranles taillés dans le rocher et destinés à recevoir des portes , tantôt par de petites pièces carrées et rectangulaires, et tantôt encore par de grandes salles oblongues soutenues par des piliers élevés sur un stylobate qui règne dans tout le pourtour. La plus grande de ces excavations a cent onze mètres (trois cent quarante-un pieds de profondeur), et il faut se représenter que dans une aussi grande étendue , il n'y a pas un seul coin de mur ,'pas une seule paroi, pas un seul plafond, qui ne. soient couverts de tableaux allégoriques , de figures hiéroglyphiques et d'ornemens multipUés. Tou*-

tes ces sculptures représentent des sujets naïfs et gracieux ; les unes ont trait à des scènes domestiques , les autres à la religion , à l'astronomie et en général aux sciences et aux arts. Toutes les connaissances de l'antique Egypte se trouTaient écrites sur ces pages de rodier , et ious des signes emblématiques^ Les services rendus par les rois, les actions d'éclat qui les avaient illustrés sur les champs de bataille, les tributs qu'ils avaient leyés, les monumens qu'ils avaient bâtis, tout se trouvait gravé et figuré sur ces tables historiques. De tels monumens si beaux dans leur exécution matérielle , si sublimes dans leur pensée morale, méritent bien Féloge qu'en a fait Piodore de Sicile. « Les » rois qui les ont élevés , dit cet auteur, n'ont » pas laissé à leurs successeurs les moyens de 9 les surpasser, d

Les tombeaux des rois ne sont pas la seule excavation remarquable de la montagne libyque. Toute sa base est percée de grottes consacrées au même usage, et tout aussi intéressantes, quoique moins. somptueuses. Leurs basreliefs représentent , presque tous , les divers travaux auxquels se livraient les anciens Égyptiens , tels que la chasse , la pêche , le labou-

rage, les réooltes , la navigaticm, le commerce, les exerrïces militaires , les procédés des arts et métiers. Ob y voit aussi des cérémonies nuptiales et funéraires.

Dans le nombre de ces hypogées , il en est dont l*abord est fort difficile et dans lesquels on trouve encore des lambeaux de momies. Ce n'est qu'en rampant que l'on peut s'y introduire. Une longue avenue formée d'un couloir très-élevé conduit par une pente douce vers le fond de la grotte. Là sont rangées les momies, les unes sur les autres, dans des caveaux creusés de chaque côté des couloirs. Souv^it elles remplissent des puits assez profonds jusqu'au niveau du solde la grotte ; mais elles sont maintmiant bouleversées et présentent l'aspect de la dévastaiton. A la vue de ces corps entassés là depuis tant de ^ècles , on ne «aurait dire ce qui est le plus surprenant de l'«ri prodigieux qui a conservé leur forme à ces débris hu*vnains , ou de la vanité des croyances qui attar* chaienit quelque prix à cette survivance morte.

Au prCTÛer coup-d'oeil le riche et le pauvre paraissent confondus dans cet asile du trépas; maïs bientôt^ m examinant les momies aviec 1 , on reconnaît, a des indices earacténsti-

posans et son vaste hippodrome; de l'autre côté du Nil Karnaq déploie ses colonnades , Louqsor ses obélisques. Le Nil roule au milieu de ces merveilles arckitecturales, et trandie sur le tableau avec la verdure de ses îles ombragées et la teinte jaunâtre de ses ondes.

Saisie de ce spectacle, si l'imagination supplée au regard , si elle se reporte de ce qui est à ce qui fiit , quelle source d'émotions , de souvenirs imposans viennent l'assaillir ! Ces [nerres renversées , ces dânis de granit , ces colonnes firustes , ces colosses sans j^ysionomie, étaient des palais, des t^nples réguliers, des statues vivantes d'expression. Cette plaine stérile aujourd'hui se couvrait de riches moissons ; cette enceinte habitée par des chacals fourmillait d'hommes ; là où tout est muet on entendait jadis des bruissemens de population , des roulemens de chariots , et tous ces sons Ranges et confiis qui sortent d'une ville industrielle : au£eu mé^Eie ou règne le néant, le commerce avait autrefois fondé .les plus riches échanges* L'Asie, ^Afrique, l'Inde et l'Arabie trouvaient dans les liefaesses clu sol la contrevaleur de leurs-soyettx tissus et de leurs parfums précieux; ^r tes deux rives du Nil où de royaux

édifices ont seuls survécu se pressaient des habitations nombreuses en briques crues , Eûtes dû lunon du Nil , avec leurs cours intérieures et leurs terrasses aérées. Dans cet espace de quatorze mille mètres ^ (sept mille cent quatrevingts toises) que limitent aujourd'hui Kamaq, liOuqsor , Medinet-Abou , le Memnonium et Qournah , s'étendait la ville de Thèbes , foyer de civilisation antique, puissante dans les arts y riche de traditions scientifiques dont le dépôt se perpétuait dans le sanctuaire sacerdotal, contraste étrange de vie et de mort, de progrès et de barbarie, de magnificence et de destruction ! Voilà Thèbes vue à vol d'oiseau ; nous ne pouvons y faire une station plus longue , car nos soldats l'ont effleurée à peine dans leur ardeur à pourchasser les Mamlouks. Yainement Desaix et Denon ont-ils voulu donner en passant un coup-d'œil aux caveaux inhospita-^

' Nos capitales européennes ont un circuit encore plus considérable. Paris compte douze mille six cent trente toises de circonférence, et Londres près de vingt-quatre mille avec ses villages annexés. Au reste Tenceinte de Thèbes n*est donnée ici que par les ruines des édifices publics ; les maisons particulières de la ville et des faubourgs pouvaient s'étendre plus loin.

1km de Qoumah; les iiiodeiTi6& Ttoglodjtes qui les peuplent ont repoussé à coups de pierres et de jarelots ces amateurs de l'antique* Il a fallu Toir au galop et le Taste Memnoniumy et les statues colossales de la plaine , et Medinet- Abou arec son hippodrome et ses habitadons royales. Sans pitié pour des préoccupations d'artiste , l'armée a quitté la vallée de Thèbes ; mais dans le long séjour que le corps divisionnaire fera au milieu du Saïd, nos savans aurosKt le loisir de revoir avec plus de détail la vieille cité ^jptienne. Ils campercmt sur ces décombres, mesureront avec amour toutes les dîmenr sions de ces édifices, marcheront dans Thâ>es, Strabon et Diodore à la main, et lui demanderont la date de ces monumens qui semblait confondre toute notre science historique ^ en reportant Page du monde tant de siècles audelà des traditions hâ^raïques.

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