CHAPITRE m
Travaux des autre» savans. — Séances de Tlnstitut. — Bonaparte y prend part. — Fermeté de Desgenettes. — Ckimmûsion des sciences et arts. — Moulins. — Imprimerie française. — Fondation de deux journaux. — Bibliothèque. — Laboratoire de chimie. — Physionomie du Kaire à cette époque. — Prospectus pour Texploitation d*un Tivoli et d*une salle de spectacle. — Cafés , bals , etc. — Aérostat. — Amours de Bonaparte.
Pendant qu'une partie de nos savans voyageait ainsi du lac Menzalâi au lac de Natroun, les autres membres de la Commission ne demeuraient pas inactifs. Chacun d'eux, renfermé dans le cercle dé sa spécialité, cherchait sur ce terrain jRïcond un aliment et im but à ses travaux.
Déjà Nouet et Méchain avaient déterminé la position géographique d'^Alexandrie au moyen d'une série d'observations concordantes. D'après ces mat^aujt, les ingénieurs des poiits et
chaussées , sous la direction de Le Père aîné , avaient à leur tour coordonné les différens levés, et formé un plan exact de cette ville, plan qui devint fort utile dans la suite.
Les mêmes travaux avaient lieu pom* le Kaire. Nouet et Corabœuf y fixaient la position des principaux minarets de la capitale et de ses faubom^gs; Jacotin terminait la carte des environs, qu'il avait commencée dès les premiers jours de son arrivée au Kaire, et préparait le plan exact de l'île de Raoudah.
Les provinces égyptiennes avaient aussi leurs explorateurs. Les astronomes que nous avons déjà cités visitaient la partie orientale de la Basse-Egypte, pour déterminer les positions de Damiette , Belbeys , Suez et Salehyéh. Le chef de bataillon Souhait relevait le cours du Nil, depuis le Kaire jusqu'à Atfyéh; le naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire donnait une reconnaissance faite à vue de la route du Kaire à Salehyéh, et de ce poste au pont dit du Trésor j sur la route de Syrie. Crépin traçait de la même manière les canaux de Filfel , d'Abou- Menedgéh , et une partie de celui de M oueys.
D'autres recherches corrélatives s'exécutaient dans toute l'Egypte. Chargés de les me-
ner à bonne fin, Schouani et Denon voyageaient dans la Haute-Egypte , Lathuille dans le Menoufyéh et le Garbyéh , Jomard et Bertre dans le Fayoum, Burel dans la province de Gizéh.
La position des lacs et des canaux était l'objet de missions spéciales. Gazais , Théviotte et Pottier, reconnaissaient le lac de Bourlos, Lancret et Chabrol le canal d'Alexandrie , Malus et Fèvre celui de Moueys , Girard ceux de la Haute-Egypte.
Ces divers levés , ces plans , ces reconnaissances , ces observations trigonométriques ou astronomiques , devaient servir à la confection de la carte d'Egypte , monument géographique admirable par sa précision, et dressé à l'échelle d'un millimètre pour cent mètres.
Pendant ce temps, Geofiroy Saint-Hilaire , qui semblait se multiplier, examinait les poissons du Nil et les animaux du lac Menzaléh , Delille les plantes du Delta, Amolet et Ghampy fils les minéraux de la Mer-Rouge. Conté présidait aux ateliers de mécanique, établissait des moulins à vent en Egypte , et naturalisait dans le pays une foule de machines européennes. Beauchamp et Nouet dressaient un aima-
nach contenant cinq calendriers, oelui de la République française, et ceux des églises romaine, grecque, cophte et musulmane. Savigny faisait une collection des insectes du Désert. Rcgnault décomposait le limon du Nil , si influent sur la végétation égyptienne; BerthoUet et Descostils analysaient les propriétés tinctoriales des végétaux. Desgenettes présidait à un vaste travail sur la topographie médicale de l'Egypte ; Larrey observait le caractère de l'ophtalmie régnante; Bruant, Cérésole, Frank, Renati, Vautier et d'autres jeunes médecins, rivalisaient de zèle dans leurs travaux hygiéniques ; Savaresi découvrait des traces de volcans dans le territoire de Lesbéh; Costaz analysait le sable du Désert , fet y reconnaissait cette substance alcaline qui le fait craquer sous le pied comme de la neige; enfin Ripault se livrait déjà à ses profondes recherches sur les Oasis.
L'Institut était le centre commun où venaient aboutir ces vastes travaux. Ce corps savant multipliait ses séances , et mettait en jeu une foule d'émulations rivales. Dans cette lutte si noble , aucun des concurrens ne voidait se laisser gagner ni de vitesse ni d'instructi(m ;
de là ce nombre prodigieux de mémoires et de rapports qui signalèrent les débuts de l'institution naissante. Ce (ut alors que Monge expliqua ce phénomène du mirage^ qui avait saisi l'armée d'étonnemeut dans sa première course au travers des sables libyques , alors encore que le profond BerthoUet développa une partie de ses théories chimiques. Après eux, le Polonais Shulkouski , Say, Fourier, Poussielgue, Dutertre, Geoffroy, Desgenettes , Le Père, Malus, Gostaz, Beauchamp, etc., occu-. pèrent tour à tour les séances par des lectures pleines d'intérêt et de recherches locales.
De temps à autre , la poésie se faisait jour au travers de ces études sérieuses et venait leur faire diversion. Parseval de Grandmaison récitait des fragmens de ses traductions du Camoëns et du Tasse ; Marcel initiait ses collègues au rythme sonore de la versification arabe, et donnait im échantillon du Koran en rimes françaises.
Bonaparte assistait à ces réunions. Souvent même il prenait part aux débats , surtout Lorsqu'il s'agissait d'économie politique. Dans la séance du ai vendémiaire an YII (12 octobre 1798), il appela de nouveau l'attention de l'Ins-
titut sur des matières spéciales à l'Egypte , et sur les améliorations morales et physiques que réclamait cette contrée. A sa demande, des comités forent nommés pour examiner une foule de questions d'utilité générale. Telles étaient la réparation de l'aqueduc qui porte l'eau du Nil à la citadelle ; le déblaiement de l'enceinte des villes ; la fondation d'im observatoire ; la description et l'histoire du Mékyas; des expériences sur les oscillations de l'aiguille aimantée; le creusement de puits dans le Désert ; l'examen d'une colonnade antique située dans le voisinage de l'aqueduc ; le rapport comparé de la culture du blé en France et en Egypte. En mettant à l'ordre du jour cette série de propositions , Bonaparte témoignait toute sa prévoyance pour l'avenir de sa conquête.
Malgré la présence du Général en chef, l'égalité la plus complète présidait aux séances de l'Institut , et le Général avait lui-même hautement manifesté ses intentions à cet égard. Là s'effaçait toute la hiérarchie des grades miUtaires : le règlement seul avait le droit de réclamer l'obéissance. En diverses occasions , et lorsque la vivacité des débats signala dans cer-
tain sociétaire des velléités de despotisme , le reste de Fassemblée s'empressa de faire acte d'indépendance. Un jour, entre autres, Bonaparte , oubliant sa retenue habituelle , se trouvait en opposition avec Desgenettes au sujet d'une discussion chimique. Après quelques argumens échangés, Bonaparte se piqua, et dans un mouvement d'impatience : ce Je vois » bien , dit-il , que vous vous tenez tous par y> la main. La chimie est la cuisine de la méy> decine, et celle-ci la science des assassins. » L'attaque était devenue personnelle, mais Desgenettes ne se déconcerta pas : (c Et comment )) alors , répliqua-t-il , défînii*ez-vous la science y> des conquérans ? » Le mot était juste autant que vigoureux.
Plus tard , quand l'expédition de Syrie eut été résolue , les travaux de l'Institut du Kaire se ressentirent de cette belliqueuse préoccupation. Ce ne fiit que long-temps après, et à la suite de cette campagne asiatique, que l'assemblée retrouva son activité première.
Placée dans une sphère moins spéculative , la commission des sciences et arts accomphssait sa tâche laborieuse. Déjà le mécanicien 0)nté avait établi, à la pointe nord de l'île
Raoudah , un mouUn à vent à l'européenne ; d'autres usines de ce genre étaient; projetées, et devaient plus tard garnir les hauteurs qui avoisinent le Kaire , Rosette et Damiette. Champy père et fils créaient des ateliers pour la fabrication des poudres. Une imprimerie nationale , pourvue d'un matériel nombreux , venait de s'installer au Kaire , sous la direction de l'orientaliste Marcel. Ses presses reproduisaient Jes ordres du jour de l'armée , les proclamations arabes et grecques , les publications officielles en langue tui^que , et un journal périodique ayant pour titre la Décade égyptienne. La destination de cette feuille était de rendre compte des séances de l'Institut, et de consigner le texte fidèle des mémoires lus dans le cours des séances. Un second journal avait déjà paru , conçu dans un but plus politique que littéraire , et donnant de la publicité aux nouvelles qui pouvaient intéresser l'armée j c'était le Courrier d/ Egypte , dont l'origine data des premiers jours de fi^uctidor. Ces deux publications , à quelques numéros près , eurent pour éditeur l'infatigable Desgenettes. On doit aussi à cette typographie plusieurs impressions littéraires , telles qu'un Vocahu-
laire et une Grammaire à Fusage tant des Français 'q[ue des naturels du pays, une édition des Fables du célèbre Loqman, un tableau arabe et français de l'Egypte divisée en provinces, ITiistoire en arabe de la prise de Constantinople, etc., etc.
Par les soins du Général en chef, d'autres fondations avaient lieu dans le même temps. Une bibliothèque , un laboratoire de chimie , s'organisaient sous ses auspices. De toutes parts on voyait siurgir des institutions utiles et d'heureuses innovations. Toutes les capacités ' qui fourmillaient dans cette jeune armée , toutes ces aptitudes diverses, rendues plus actives encore par le contact des amours-propres, avaient changé en trois mois la physionomie d'une contrée si neuve en civilisation.
Mais , il faut le dire , nos savans et nos artistes lie frirent pas seuls à déterminer ce résultat. Les spéculateurs venus à la suite de l'armée , les ouvriers , les soldats eux-mêmes , avaient involontairement travaillé à greffer nos habitudes européennes sur les coutiunes orientales.
£t ceci provenait d'une tendance distinctive de notre caractère. Il est en effet dans la na-
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ture du soldat français d'imposer plutôt ses mœurs aux peuples conquis que de se plier à des mœurs étrangères. Pleins de nos souvenirs de patrie , nous n'en faisons jamais le sacrifice d'une manière ahsolue, et nous mesurons toujours nos unpressions nouvelles sur l'échelle de nos impressions antérieures. Du reste , notre intervention en ce^enre est toute bénigne : à défaut de la force , nous aj^elons l'entraînement , la S3mipatliie à notre aide ; car rien au monde ne serait plus ridicule que de vouloir franciser les gens en dépit d'eux-mêmes.
Ainsi, en Egypte , il ne dépendit pas de l'armée que le Kaire ne devînt im petit Paris. Au bout de trois mois, on voyait déjà, clouées aux polies de quelques maisons, des enseignes à la j&ançaise. Ici c'était un café, là un restaurant : l'intérieur de ces établissemens était décoré avec tout le luxe que comportait le pays. Comparés aux salles enfumées où venaient s'accroupir les Arabes , c'étaient de vraies merveilles. Là , du moins , on avait quelque chose de mieux qu'une pierre pour s'asseoir, une tasse de café à boire et une pipe pour filmer : les salons étaient garnis de tables et de chaises ; le billard lui-même venait de se natu-
raliser égyptien. C'était un plaisir de voir ces graves musulmans , quand parfois leurs relations avec nos officiers les amenaient comme témoins à ces parties. Jaloux de leur dignité , ils ne la compromettaient pas par des démonstrations extérieures ; mais il j avait dans leur attitude , dans leurs gestes , dans leurs yeux cloués sur ces billes roulantes , quelque chose de plus significatif que des paroles.
A côté de ces établissemens, rendez-vous de la masse oisive, il s'en créait d'autres spéculant sur un but d'utilité. Telles étaient des manufactures de cuirs ouvrés , où l'on confectionna bientôt des ceinturons , des selles , des bottes, aussi bien que dans les meilleurs ateliers de France ; des distilleries de liqueurs et de sirops ; des brasseries de bierre , où l'on» remplaça le houblon par des' plantes indigènes ; des &briques de chapellerie , des ateliers de broderies, où les Turcs qu'on y employa se montrèrent supérieurs aux ouvriers européens. Enfin , pour compléter le retour aux aisances passées , on voulut avoir des lits , des chaises, des tables à la fi^ançaise, et bientôt les ébàiistes attaohés à l'expédition eurent changé les kiosques orientaux en boudoirs parisiens.
Néanmoins, toutes ces petites jouissances s'effaçaient en partie devant une grande privation ; c'était celle du vin , rare en Egypte et de mauvaise qualité , à part ceux de Chypre et de Rhodes, qui sont des vins de liqueur. Si la mer eût été libre , on aurait pu faire un appel au sol natal, et lui demander qu'il fournit aux moins à boire à ses lointains défenseurs. Mais la croisière anglaise était là, permanente, inflexible; et souvent les tonneaux destinés à remplir les bidons de l'armée républicaine se vidèrent , par contrecoup , dans les verres d'étain des matelots britanniques.
£n dépit de ce blocus sévère, la capitale égyptienne allait toujours s'embellissant. La présence du quartier-général, le mouvement continuel des troupes cantonnées dans son enceinte, lui donnaient une physionomie vivante. Pour ajouter quelque chose aux plaisirs qu'on y trouvait, il fiit bientôt question d'ouvrir une salle de spectacle. En l'absence d'artistes , des amateurs se présentèrent en foule : les plus imberbes, les plus jeunes, réclamèrent les rôles de femmes , les autres se distribuèrent les emplois suiv8(nt la nature de leurs moyens. On devait jouer tout à la fois la tragédie , la comédie et
l'opérà-comiqu€, et en effet, les débuts de cette troupe improvisée eurent tieu quelques mois plus tard. Ce fut aussi vers cette époque qu'un Français nommé Dargevel , ancien garde^iucorps et condisciple de Bonaparte à Brienne , conçut le projet de créer un Tivoli. Il choisit a cet effet le palais d'un bey, mamlouk fii^tif, situé non loin de la place Ezbekiéh. Le local était vaste , le jardin ombragé d'orangers , de citroiiniers , et coupé de rigoles dans toutes les directions. Aux jours non fmés , les abournés-fondateurs trouvaient là un point de réunion pour leurs causeries, des livres pour leurs études, des jeux pdur leUi* délassement; mais aux jours de fête , danses , balançoires , illuminations, musique militaire, jongleurs, psylles et aimés , tout était là, promis sur l'affiche, et tenu comme à Paris- La principale pierre d'achoppement pour l'entrepreneur fiit l'organisation d'un bal. L'orchestre était trouvé , les rafraîchissemens ausâ ; les cavaliers abondaient , pétulans^ bien tournés , et surtout infatigables. Mais les femmes ! les femmes manquaient totalement. Faire fond sur les danseuses indigènes, c'était se montrer par trop Français après trois mois de
séjour au Keire. Pour cela, il eût fallu d'abord fedre désaj^rendre le Koran aux Égyptiens ^ briser les grilles de leurs harems et les débar-* rasser de leurs jalousies orientales; puis encore , les maris étant apprivoisés, il fallait guérir les femmes • de leurs préjugés contre la danse y les amener à découvrir leur visage de* vant des hommes , leur enseigner le pas de la walse et les figures embrouillées de nos contredanses. De tant d'obstacles, un seul eût suflGi pour mettre un veto étemel à un bal de mahométanes.
A leur défaut , qpielques Françaises étaient là , mais si peu nombreuses , qu'elles ne pouvaient suffire. Cette rareté provenait de la consigne sév^e donnée à l'embarquement , et presque toutes les femmes qui se trouvaient en Egypte n'avaient pu suivre leurs maris ou leurs amans que sous des costumes d'hommes.
Parmi celles qui avaient éludé la défense, on remarquait l'épouse du général Verdier, pétulante et bonne , courant aux dangers comme un soldat, Italienne à la tète vive et au cœur excellent.
Mais celle dont le séjour au Kaire donna naissance aux incidens les plus romanesques,
fut une jeune dame mariée depuis peu à un officier des chasseurs à cheyal. Ce couple en était à sa lune de miel , lorsque l'ordre d'embarquement et le rendez - vous général donné à Toulon vinrent fidre une brusque diversion à ses plaisirs. Se quitter aussi, au milieu des plus forts accès de la fièvre amoureuse; se voir séparés violemment, tenus à distance par trois cents lieues de mer; vivre sans nouvelles, avec le vide dans le cœur et l'incertitude plus poignante encore , tel était le sombre avenir qui se peignait aux jeunes époux. Mais la passion. est ingénieuse; madame F...z, conseillée par elle , eut bientôt aplani tous les obstacles. Risques de mer , chances de captivité, dangers de batailles, privations de tout genre, rien ne Farrêta. Servie par im déguisement , elle parvint à s'embarquer sur le même navire que son mari. L'amour qu'elle lui portait semblait s'être accru en raison des sacrifices qu'elle avait faits pour lui ; c'était entre eux un assaut de tendres prévenances et d'incessantes assiduités. La jeune épouse frayait peu avec les autres officiers , et l'union de ce couple était citée dans l'armée comme un modèle édifiant.
Dans une colonie de Français , sur lesquels les beautés des harems fusaient peu d'impression , les tentations ne manquaient pas à une Française ; et néanmoins la fidélité de madame F...Z se fôt trouvée forte contre ces attaques^ si le hasard ^ conspirant contre elle , n'eût réuni pour la vaincre tous les genres de séduction.
Une fête donnée par Bonaparte fut l'occasion de sa chute. A la suite d'une revue générale, on avait imaginé, pour donnw aux égyptiens un spectacle étrange pour eux, de lancer un aérostat sur la place ËzbeJdéh. Toute la population du Kaire était présente, et dan& la foule se trouvait madame F...z, suivant de l'œil les mouvemens de son mari. Bonaparte aperçut la jeune femme; sa taille svelte , son élégant embonpoint , sa figure vive et spirituelle séduisirent le Général. Il désira lui parler et la connaître. Le soir même, le hasard les réunit au Tii^oli égyptien. On y donnait une grande fête, avec feu d'artifice et illumination. Un bal avait été même projeté, et pour y attirer les femmes des négocians européens établis au Kaire , toutes les Françaises venues avec l'armée furent priées de s'y rendre. Ma-
dame F...z était du nombre. Pendant toute la soirée , Bonaparte tînt fixé sur elle ce regard qu'il savait rendre si expressif. Quand il fut certain que sa pensée avait été comprise, il s'approcha d'elle, l'entretint long*temps, et affecta quelqpes-uns de ces petits soins, insignifians de la part d'un autre , mais bien significatifs diez un homme si haut placé. Madame F...Z était confuse et tremblante : son cœur s'épanouissait de vanité, en songeant de qui lui venaient ces préférences. Insensiblement , elle fiii conduite à comparer le héros de cette passion nouvelle à celui de sa passion antérieure : le parallèle écrasa le mari , et quoique pure de fait , la jeune femme était déjà coupable d'intention.
Cependant la lutte &t longue : il y avait dans ce cœur naïf conscience de ses devoirs , horreur du mensonge, et répugnance à frapper im homme épris dans ses plus chères illusions. Le Tertige de l'amour-propre n'avait pu effacer tout d'un coup les restes d'un attachement profond. Prête à se livrer au Général , elle reculait devant ses remords, et remettait sa dernière dé&ite du jour au lendemain. Bonaparte, de son côté, aiguillonné par cette résistance
inattendue , redoublait d'efforts pour la combattre : protestations , lettres d'amour, riches cadeaux, tout fiit essayé pour saisir le côté faible de son héroïne. Elle se rendit enfin , moins par calcul que par l'influence d'un nom devant lequel tout s'agenouillait. Le tour de son esprit, ardent et romanesque, ne lui faisait voir que sous un beau jour la conquête du héros. Elle se croyait appelée à fixer son cœur , à entrer pour quelque chose dans cette grande destinée.
Bonaparte apprécia la nature de cet attachement ; il comprit la naïveté , l'abandon de sa jeune maîtresse , et ce qui devait n'être qu'un caprice devint une liaison plus durable.
Quelques jours à peine s'étaient écoulés depuis l'acte décisif de Intrigue amoureuse , lorsque le capitaine F...z reçut, avec le grade de chef d'esoadron, l'ordre de partir immédiatement pour une mission lointaine. On l'envoyait auprès du Directoire, pltitôt pour se débarrasser de la surveillance du mari que pour utiliser le zèle de l'officier. Il s'éloigna , mais le hasard voulut que capturé par l'escadre anglaise aux ordres du Commodore Hood, il
fUt de nouveau débarqué sur le rivage d^ gypte. Alors la notoriété publique, les sarcasmes de ses camarades et les explications de ses amis , lui révélèrent sa disgrâce conjugale. Le divorce devint inévitable : il fat prononcé en présence d'un commissaire des guerres de l'armée.
Cependant le goût de Bonaparte poiu* madame F...Z avait survécu à la possession. Maîtresse titulaire du Général en chef, elle était logée dans une maison voisine de son palais d'Elfy-Bey ; richement parée , entourée d'esclaves , sa vie était une longue suite de jouissances. Parfois elle se revêtait d'un habit de général , et caracolait aux promenades sur un cheval arabe, dressé pour elle. Les soldats connurent bientôt son histoire, et en la voyant passer : (c Voilà notre générale ! y> disaient-ils. D'autres, par allusion à l'héroïne d'une intrigue plus ancienne, faisaient de l'érudition de camp, et la nommaient la Clioupdtre (Cléopâtre). Du reste , c'était entre Bonaparte et elle une passion toujours croissante : elle portait à son cou le portrait du héros , lui les cheveux de sa maîtresse. Quand l'expédition de Syrie le força de se s^arer d'elle pour un temps, il
lui écrivit les lettres les plus tendres et les plus expansives. Là, quittant le style de diplomate et de chef d'armée, il lui détaillait ses traverses et ses inquiétudes. De pareils documens , retrouvés aujourd'hui , seraient une bonne fortune pour l'histoire. Cette confiance .fîit poussée si loin que Bonaparte promit, dit-on, à madame F...Z, de divorcer avec Jo> séphine , et de l'^ouser elleHOOième si elle le rendait père* Une anecdote racontée par Bourrîenne confirmerait cette circonstance. Dans un cercle d'amis , le Général causait un jour librement et de ses amours et de sa mai* tresse : ce II ne lui manque qu'une chose , di- » sait-il, c'est de me donner un enfant; mais » que voulez-vous? la petite sotte n'en sait pas » £ûre. »
Quoi qu'il en soit, cet amour se soutint jusqu'au momait où il se trouva &ioe à &ce avec l'ambition. Quand Bonaparte eut arrêté son d^art d'Egypte , il pensa qu'en s'ouvrant à sa maîtresse , et l'emmenant avec lui , il compromettait le secret de ses préparatife. Dès ce moment, madame F...z fiit sacrifiée^ sa présence au Kak'e servit même à détourner les soupçons; eUe donna quelque poids aux excuses
qui devaient motirér Fabsence momentanée de Bonaparte.
Le Général partit , et , nouvelle Ariane , madame E...7: vint faire bruit de ses douleurs auprès de Kléber pour obtenir de lui son embarquement. Il eut lieu plusieurs mois après à bord de P America , transport français, qui emmenait en France Junot, Rigel, Lailemand et Gorancez fils. Prise par les Anglais, puis relâchée, puis enfin conduite par eux en France, madame F...z n'y débarqua que pom' subir le plus cruel désappointement. Bonaparte , instruit de son arrivée , lui fit d'abord défendre de se rendre à Paris. Se départant plus tard de cette rigueur première , il lui acheta un château situé aux environs de la capitale , et la maria , pour s'en défaire , à un ancien émigré , qui reçut de lui un consulat comme cadeau de noces '.
' M. F.,.z, répoux disgracié , ne se trouva pas quitte de sa i même après son divorce. Il parait que cet acte , fait à la légère , péchait par quelque forme regale. Aussi plus tard, décidé à convoler en secondes noces, M. F...z rencontra-t-il de grands obstacles de la par| des officiers civils. Sa femme , quoiqu^alprs mariée à un autre, était encore aux yeux de la loi réputée la sienne , et il n'est sorte de démarche qu*il ne fât tenu à faire avant de s'en trouver définitivement libM.
Nous avons pensé que nos lecteurs nous sauraient gré de leur donner en entier cet épisode romanesque : les amours d'un Bonaparte ne sont pas chose si commune qu'on ne puisse les raconter sans déroger à la gravité de l'histoire.