CHAPITRE IV
Nomination de i'Émir-hadgy. — Lettre au chérif de la Mecque. — Divan. — Ses séances. — Cocarde tricolore. — Scrupule des cheyks. — Administration de l*Égypte. — Impôts. — Enregistrement, etc. — Objets de police. -— Canaux, portes, lazarets, éclairage , etc., etc. — AghA des janissaires. — Organisation militaire. — Corps grec et barbaresque. — Jeunes Mandouks. — Garde nationale au Kaire. — Cavalerie. — Dromadaires, etc. — Promotions dans l'armée. — Hôpitaux civil et militaire. •— Monristan. — Société de Commerce. — Hôtel des Monnaies. — Gbasse aux Arabes par Murât. — Barthélémy le Grec. — Kyaya des Arabes. — Arnaud envoyé à Derae. — Caravane de Tor.
Depuis trois mois environ que Bonaparte avait fait son entrée au Kaire , il n'avait rien négligé pour y consolider sa puissance. Quoi- (jue* absorbé par l'ensemble d'une organisation nouvelle , il trouvait encore le temps de présider lui-même à ses détails.
Fidèle à son plan de conquête , il avait tout d'abord essayé de gagner à sa cause les auto-
rites théocratiques du pays. Nous avons vu déjà ses démarches auprès des imams , ses avances, ses protestations réitérées, et même , au jour de la fête de Mahomet , sa participation aux cérémonies du culte musulman.
Depuis lors, jaloux d'apprivoiser peu à peu le fanatisme égyptien, il avait fait de nouvelles concessions aux coutumes rehgieuses de la contrée. Chaque année, le pacha ou les beys mamlouks nommaient avec pompe un Emirhadgy, ou conducteur de la caravane de la Mecque. Bonaparte ne voulut pas déroger à cet usage. Mousta&i-Bey, kyaya de l'ex-pacha , fut promu par lui à cette dignité. Le Général en chef le revêtit d'une superbe peUsse verte , en présence du Divan , et lui fit présent d'un cheval magnifiquement harnaché. Cette nomination fiit officiellement communiquée aux puissances barbaresques et au chérif souverain de la Mecque , auquel Bonaparte écrivit lui-même pour lui promettre les subventions accoutumées, ce Je m'empresse de vous faire cony> naître mon arrivée, disait -il, ainsi que les )) mesures que j'ai prises pour conserver aux jf saintes mosquées de la Mecque et de Mé- » dine les revenus qui leur étaient affectés. »
Parler d'argent aux prêtres, c'était toucher leur corde sensible. Par mesure surabondante, il fit néanmoins accompagner son épître d'une lettre adressée par les cheyks et notables du Kaire au même chérif de la Mecque. Cette pièce , assez rare , mérite d'être reproduite ici , soit à cause des formes caractéristiques de son style religieux, soit à cause de l'appréciation qu'elle contient des événemens survenus.
Lettre des Cheyks du Kaire au Chérif de la Mecque.
ce Après avoir adressé au ciel les vœux ar- » dens que nous ne cessons de lui faire pour » la conservation des jours précieux de notre » seigneur le prince des fidèles, l'ornement du » bandeau royal de la postérité de Hachem , » le fleuron de la couronne de la race prophé- » tique, le chérif Ghalib, sultan de la Mecque; » veuille le Tout - Puissant l'élever au plus » haut degré de gloire , le combler de ses fa- » veurs , et le préserver de tout contre-temps » fâcheux qu'amène la révolution des jours et y^ des nuits , en considération des mérites de
y> son glorieux aïeul , le plus puissant de ses » intercesseurs.
» Nous avons l'honneur d'informer notre » seigneur, dont le génie actif ne cesse jamais » de veiller aux intérêts de la religion et des » fidèles , comme aussi nous avons l'honneur » d'informer les seyds descendans d'Abd-êl- » Menaf, un des plus illustres aïeux de nos seij> gneurs les chérifs , tous les docteurs de l'is- » lamisme habitans de la Mecque , les qadys, )) les imams prédicateurs , et généralement )) tous les négocians et employés dans la ville :» sainte , que le. 7 du mois de safar, qui tomy> hait un samedi , l'armée française s'est préy> sentée sur les terres de Gizéh , sur la rive » orientale du Nil , et y a livré le même jour » un combat qui a duré deux heures environ. )) L'issue de ce combat a été Êitale awt Mamy> louks. Le lendemain matin , ime députation » des docteurs de la loi et des notables de » la ville du Kaire se transporta à Gîrizéh pour » demander des sauve-gardes. Le Général les » leur accorda. Les mêmes députés demandéy> rent que le Jdioutheh , c'est-à-dire les vœux >) que les prédicateurs des mosquées ont l'hon- » neur de faire pour Sa Majesté Impériale , le
)> Tendredi à la prière de midi , eussent Heu » comme ci - devant. Le Général en chef y » souscrivit , et il ajouta qu'il était un des plus » dévoués amis de l'empereur des Ottomans , » et qu'il chérissait tous ceux qui lui étaient y> attachés , et que les ennemis étaient les siens y) propres.
y> Et de suite il ordonna que les exerdces » religieux se fissent librement , comme à l'or- » dinaire, dans la ville du Kaire; et que la pro- » clamation de la prière , la lecture du Koran , » l'ouverture des mosquées , et tout acte de » piété reprissent leur cours. Il se plut encore » à informer la députation qu^il était pénétré y) de la vérité incontestable qi/il r!y a Vautre » Dieu que Dieu / que les Français en général » étaient remplis de vénération pour notre » prophète et le lii^re de notre sainte loi} que » beaucoup d! entre eux étaient même convain- » eus de la supériorité de Vislamisme sur toutes » les autres religions; et en preuve , le Gréné- » rai cita la délivrance de tous les musulmans » qu'il trouva esclaves à Malte , lorsqu'il eut » le bonheur de s'en emparer ; la destruction y> des églises chrétiennes et des croix dans les » États qu'il a conquis, et particulièrement
y> dans la ville de Venise, où il a fait cesser les » vexations qu'on faisait aux musulmans ; le » renversement du trône du pape , qui légitiy> mait le massacre des fidèles, et. dont le siège » était à Rome : cet ennemi de l'islamisme , » qui faisait croire aux chrétiens que c'était y> une œuvre méritoire aux yeux de Dieu que y> de verser le sang des vrais croyans , n'existe )) plus pour le repos des fidèles , sur lequel le y> Tout-Puissant veille avec bonté. »
Suivait le détail de ce qu'avait fait Bonaparte pour les pèlerins de la Mecque rencontrés sur la route de Salahiéh, le narré de la fête du khalyg , de celle de Mahomet , et enfin la récente nomination du nouvel Emir-hadgy; après quoi la lettre concluait ainsi :
ce Le Général de l'armée fi:*ançaise montre » le zèle le plus actif pour les intérêts des deux » sanctuaires, et il s'occupe avec assiduité de y) tout ce qu'il y a à faire pour l'expédition de y> la caravane des pèlerins : c'est ce qu'il nous )) a recommandé de vous £aûre savoir , comme » témoins oculaires des soins qu'il prend pour » cet objet important , afin que de votre côté
» vous^ fassiez ce qui vous paraîtra conve- » nable.
y> Salut et mille foi^ salut de paix siu* cet eny> voyé glorieux qui est venu annoncer la vé- » rite aux hommes , et qui a été doué de toutes » les perfections et de toutes les vertus ! Salut )) aussi sur son illustre famille et sur les vénéy> râbles compagnons de sa mission divine.
» Fait au Kaire , le 20 du mois de raby-êl- » aouel, Pan de l'hégyre iai3. y>
{JSuwent les signatures. y
Cette lettre , visiblement écrite sous l'influence de Bonaparte , ne fut pas la seule concession que le Grénéral obtint des autorités musulmanes. Four donner à l'Egypte un Êmtôme de représentation , il fallait faire entrer son Divan pour quelque chose dans l'administration de la contrée ; mais cette assemblée , livrée à elle-même , saurait pu neutraliser tout système de réformes par ses préjugés et ses routines. L'essentiel était donc de lui donner une direction excentrique, de se servir de noms égyptiens pour gouverner à la française. Monge et Berthollet acceptèrent ce rôle difficile. Secon-
dés par Yenture et les autres drogmans, ils surreillèrent les séances du Divan en qualité de commissaires jErançais.
Il faut toutefois constater, à la louange des principaux diefs de la représentation égjiptienne , que l'influence exercée sur eux par Bonaparte fiit toute morale et persuasive. Le cheyk êl-Mohdy et quelques autres avaient franchement et chaudement embrassé le parti des Finançais j délivrés par eux de l'oppression effrénée et de la tyrannie capricieuse des Mamlouks , ils coBomençaient à apprécier les avantages d'un gouvernement modéré , réglé par des lois , et sous lequel on savait au moins d'avance ce que l'on devait payer^ à qvà et comment on devait obéir. Éclairés peu à peu sur l'absurdité de leurs anciens, préjugés envers les Européens, ils commençaient à comprendre une civilisation plus avancée que la leur, à en pressentir et espérer les bienfaits pour leur pays. Non-seulement le Divan concourfdt avec plaisir aux mesures qui devaient assurer la domination française en Egypte et rendre impossible le retour de celle des Mam-* louks, mais encore, plus à portée que les autorités françaises de connaître les disposition^
des esprits des habitans , souvent de lui-même il provoquait des démarches, des ordres ou dos proclamations que son zèle croyait utiles.
Une séance importante eut lieu le 16 vendémiaire. Il s'agissait d'abord de nommer un président, et le cheyk Abd-allah él-Cherkaouy fut élu à la majorité des sufirages. Un discours d'ouverture préparé à l'avance , et , pour qu'il acquît plus d'autorité , revêtu de formes orieii* taies, devait être prononcé par le président nouveau.
ce L'Egypte , disait-il , est un pays incompay> rable ^ les négocians y apportent des riches- » ses des lieux les plus éloignés ; les arts , les » sciences, la littérature, ont illustré plus qu'au- » cune autre contrée celle des Égyptiens. Ces D qualités de l'Egypte la firent ambitionner par » tous les peuples qui toiu* a tour s'en sont em- )> parés : d'abord les Persans , ensuite les Ro- )) mains , les Arabes , les Turcs. Le gouverne- )> ment qui a fait le plus de tort à l'Egypte , y> c'est celui dies Turcs , parce qu'ils arrachent )> l'arbre pour en prendre le firuit ; à présent , » le peuple est misérable , et la peur des ava^ y> nies fait qu'il se cache sous le manteau de la )> pauvreté pour pouvoir se soustraire à la ty-*
» raimie. Présentement la nation française ^ » après aroir apaisé les troubles qui existaient y> chez elle , et s'être fait un grand nom par la » guerre , s'est occupée du sort de l'Egypte et » a voulu la délivrer de la situation où elle se » trouve. Elle désire le bien-être des Égyp- » tieçs , et cherche à les soustraire aux tyrany> nies d'un gouvernement ignorant. Les Fran- » çais sont venus et ont vaincu ; ils n^ont in- » quiété personne ; ils n'ont exercé aucune ty- » rannie : leur intention est de mettre de l'or- » dre dans les ajQTaires, de faire écouler les » eaux stagnantes , de creuser des canaux , » l'un à la mer Méditerranée, l'autre à la Mer- » Rouge , pour que l'abondance de la terre » augmente. Ils veulent encore protéger le -» faible contre le fort; enlSn faire tout ce qui » peut être à l'avantage des Egyptiens , pour » que leur mémoire soit révérée. Il faut que y) les Egyptiens soient sans inquiétude, et qu'ils » témoignent de la confiance et de l'amitié aux » Français. Que ceux qui sont arrivés du dey> hors contribuent par leiu* présence à met- » tre de l'ordre dans les affaires ; ce sont des » gens instruits et sages ; lorsqu'on les inter- » roge , ils doivent donner de bonnes répon-
» ses , pour que le Général en chef comprenne » et sache à quoi s'en tenir. »
Cette dernière phrase s'adressait aux membres que les divans des provinces égyptiennes avaient envoyés au Divan général. Chaque députation était composée de trois hommes de loi , trois négocians , trois fellahs , cheyks êlbeled et chefs d'Arabes. La province d'Alexandrie avait fourni une députation , la province de Rosette une , celle de Damiette une, celle de Garbiéh une, celle de Charkiéh deux, celle de Menoufiéh deux , celle de Mansourah une, celle de Kelioubiéh une, celle de Bahiréh une , celle de Gizéh une, celle d'Atfiéhly une , celle de Behnesséh une , celle du Fayoum une, celle de Miniéh une , celle de Manfalout une , celle de Girgéh une , et celle du Kaire trois. Mais pour s'opposer à ce que l'assemblée s'avisât de faire de l'opposition contre le gouvernement, les généraux français avaient reçu l'ordre de conférer eux-mêmes le titre de députés , et de choisir ceux-ci parmi les hommes les plus dévoués aux intérêts des conquérans.
Ainsi composé, le Divan égyptien était un rouage administratif qui.pouvait être utile sans avoir Ja fiiculié de nuire. Tous ses membres,
accoutumés dès i'^ifuice à l'obéissauce passive , adoptant d'ailleurs Fespoir d'une administration plus régulière que celle des Mamlouks, approuvaient presque toujours sans mot dire , et votaient sans discussion.
Un jour pourtant quelques symptômes de résistance se révélèrent dans l'assemblée. Il s'agissait de mettre en vigueur un arrêté du Général en chef, qui ordonnait à tous les habitans de l'Egypte de porter la cocarde tricolore. Bonaparte voulait que les membres du Divan en donnassent l'exemple ; pour obtenir d'eux cette initiative , il manda auprès de lui les dieyks et les notables, et voici comment notre historien arabe Abd-ér-rahman rend compte de cette entrevue : cette anecdote, exagérée peut-être, nous servira à constater comment les réformes de Bonaparte étaient appréciées par les mécontens du Kaire.
« Bonaparte, dit-il, fit venir les cheyks dans » son palais. Lorsqu'ils fiu-ent assis, il prit trois » rubans de soie à la main , bleu , blanc et y> rouge ; il les plaça d'abord sur la poitrine » d'Abd-^llah êl-Gherkaouy : celui-ci les jeta 9 par terre et refusa. Il changea de couleur et » fiit tout hors de lui. Le di'ogman dit alors :
» O cheyks , vous êtes les amis du Général ea » chef, il veut vous faire honneur par cette y> marque de distinction : lorsque vous s^ez » décorés , le peuple et l'armée vous re^ctey> ront. Les cheyks répondirent : Mais aux 3) jeux de nos frères musulmans et de Dieu y » nous serons avilis. Le Grénéral se fâcha et » parla dans sa langue ; il disait que le cheyk » él-Qierkaouj n'était pas digne d'être chef du » Divan , et aiUres paroles. Les cheyks implo- » rèrent pour lui, et demandèrent qu'on n'exi*- » geàt pas cela d'eux. Bonaparte leur accwdt » douze jours pour réfléchir. Le cheyk ôl-Sadât » arriva après le départ des autres ; il s'assit » auprès du Général. Celui-ci lui sourit, lui dit )) des paroles flatteuses par le moyen du drog^ y) man , lui fit cadeau d'une bague en diamant , » et le pria de revenir le lendemain. Il lui fit y> apporter une cocarde qu'il plaça sur sa poir* y^ trine ; èl-Sadât ne dit rien. Ils causerait un » peu eais^oalde et le cheyk se retira. Une fois » dehors , il ôta la cocarde , parce que cela est » contraire a la religion. C^ publia qu^ fal* y^ lait que le peuple portât cette cocarde , qui 3» est la marque de la soumission et de l'ami* » tié. lia plupart s'y refiisèrent, d'autres la
>^ portèrent de crainte de ce qui pouvait s^en » suivre. »
Cette insistance du Général en chef à vaincre des répugnances religieuses aurait été une exception à sa politique habituelle ; aussi , quoi qu'en dise Abd-ér-rahman , il n'insista que très-légèrement. Dans les premiers jom*s qui suivirent l'arrêté , quelques commandans avaient employé la force pour obtenir des habitans qu'ils portassent la cocarde ; on fit arborer le pavillon tricolore sur les minarets du Elaire et des provinces , sur les tours des châteaux forts, sur les djermes employées à la navigation du Nil. Mais peu à peu les riguem*s diminuèrent , et l'ordre £ut donné d'y mettre fin. Les trois couleurs flottèrent toujours sur les édifices publics , mais on n'exerça plus à cet égard de violence morale contre les indi* vidus.
Cette réserve fiit d'autant plus sage, qu'il existait alors assez d'élémens d'un mécontentement plus positif. Bonaparte , tout remph de ses idées d'innovation, avait commencé à les mettre en œuvre. Les lois turques, au sujet des propriétés , étaient si incohérentes , que presque toutes se dérobaient aux taxes pubU-
ques. Les Mamlouks, habitués à procéder par avanies , s'étaient peu inquiétés de pareils désordres; mais le Général français, législateur à la fois et conquérant, comprenait autrement que des barbares l'assiette des impôts. Secondé par l'administrateur général des finances, Foussielgue , il avait résolu d'appliquer à l'Egypte quelques-unes de nos lois fiscales. Son premier soin, pour y parvenir, fiit de créer une administration des domaines et de l'enregistrement, qui compta au nombre de ses membres Tâllien l'ex-conventionnel , Pagliano , Magallon, Malathy et Moustafa-efiendy. Dans cette administration figuraient, on le voit, des capacités françaises et égyptiennes. Ce fut elle qui prépara le travail sur ce nouveau droit a percevoir. On l'appela droit d'enregistrement, quoiqu'il eût plutôt le caractère d'une contribution foncière. D'après l'arrêté du Général en chef, tout titre à une propriété quelconque ne restait valable qu'après avoir été enregistré sous paiement d'un taux désigné. Certains délais expirés, les propriétés non enregistrées devenaient propriétés nationales. D'autres droits de la même natiu*e étaient établis sur les testamens, donations entre-vifs, échanges,
actes de ventes, mutatîoiis, ^citations, procèsyeAaux , ventes d'usufruit , baux à ferme et loyers , contrats de mariage , contrats d'assurance , procurations , passe -ports , légalisations, traités de commerce, expéditk>ns de jugement , etc. , etc. , etc. Grâce à cette longue série de transactions taxables, il en restait peu c[ui ne fiissent pas saisies par l'impôt. Le génie fiscal dominait dans cet arrêté, qui semblait préparer les voies au vaste système sur lequel furent assis plus tard les Codes impériaux.
Toute l'Egypte devait être soumise à cette contribution uniforme , seulement elle décroissait proportionnellement dans les villes d'une moindre importance.
Quelque mesure que l'on apportât , dans le principe , à l'établissement de ces taxes , elles froissaient trop directement les intérêts des contribuables pour que leur rentrée fât facile. Il y avait dans cette assiette méthodique quelque chose de si étrange pour des Musulmans, qu'ils demeurèrent long-temps sans y croire. Un impôt , ils le comprenaient quand une douzaine de cavaliers venaient le percevoir sabre en main et pistolets à la ceinture ; mais payer le double, le triple, à un agent cophte, au vu
d'un simple chifibn de papier, c'est ce <pi'ils ne pouvaient concevoir. Aussi fiit-on parfois obligé de faire pour eux une fusion des deux méthodes , c'est-à-dire que , prévenus d'abord à la française, on les exploitait ensuite à la mamlouk.
La difficulté la plus grande qu'offrit d'abord ce nouveau mode de contributions , ce fiit la r^ularisation des titres de propriété. La majeiu*e partie des titulaii*es n'avaient que des pièces informes et incomplètes. Il fallut alors appeler des témoins et invoquer la notoriété publique. On le fit avec une certaine rigueur, car on craignait que des biens de Mamlouks n'échappassent au trésor par suite de mutations officieuses. Le résultat de ces mesures fut de provoquer quelques injustices, et par conséquent des murmures. Bonaparte y fit peu d'attention : la caisse de l'armée parlait plus haut que les contribuables. Il fallait de l'argent à tout prix , et , pour s'en procurer , les moyens les plus expéditifs étaient les meilleiu^s. Afin de dépister mieux encore les talaris qu'on enfouissait, on avait organisé une meute d'agens cophtes , astucieuse , ardente à la curée , servant à la fois pour la perception et l'espionnage.
C'étaient eux qui, forgeant des conspirations ^ créaient des motii^ pour confisquer et saisir. Si le bon sens des administrateurs jErançais n'avait mis un jErein à leur zèle , il ne serait pas resté au Kaire un seul homme opulent qui ne £lit agent des Mamlouks. Quelquefois cependant leurs dénonciations, mieux appuyées de preuves , furent de précieux renseignemens pour la sûreté de l'armée. Une visite que l'on fit, à leur demande, chez Rodoun-Kachef , révéla un complot tramé par les partisans des beys. Un dépôt d'armes fut découvert , quelques complices saisis et décapités. Sitty Néfysséh, femme de Mourad-Bey, autorisée par le Général en chef à résider au ELaire , était l'ame de ces intrigues secrètes. De fortes amendes , le séquestre de ses biens personnels , une arrestation même , ne purent la détourner de ces courageuses tentatives. Plusieurs de ses émissaires, et entre autres Hadgy Kimoné-le-Barbaresque et un banquier de la rue Djémahéh, n'échappèrent à la mort que par une prompte fiiite. Leurs propriétés seules furent saisies et adjugées au trésor.
Poui* remédier au mauvais effet des taxes nouvelles , Bonaparte institua une commission
pour reoproir les réclamations des habitais ; il donna l'ordre aux gouverneurs des proTÎnoeâ de percevoir Timpôt en nature à dé&ut d'argent i il nomma des ingénieurs pour surveiller l'irrigation et l'entretien des canaux ^ source preiliière de toutes les richesses égyptiennes* En même temps , il prouvait à ses nouveaux sujets que sa justice était pour tous : les moindres écarts des administrateurs étaient répri** mes avec rigueur, et des peines sévères punissaient le pillage et la dilapidation»
Bientôt le Kaire eut sa directtion de police, mêlée d'agens turcs et d'employés français. A la tête des premiers figurût Témir Mousta&-Agha, de la tnaison d'Abdul-Rahman-Agha. Il avait à sa disposition une compagnie de soixante janissaires soldés par le Di*van. Peu à peu d^s réglemens furent rédigés pour maintenir Tordre et la salubrités Jusqu'alors le Kaire avait été divisé en quartiers ou khans, clos de murs et fermés par d'immenses pprtes ; mais le Général en ch^f comprit qiie ce serait là autant de positions retranchées en cas de révolte , et les portes furent abattues. Les rues, étroites et non pavées, étaient ordinai* rement encombrées de monceaux de débris et
d'ordures, ou tapissées d^une couchef épaisse de poussière : un déblaiement général fiit ordonné ; les immondices durent être transport tées hors d'un rayon désigné , et il ftit enjoint aux habitans de balayer et d'arroser, chacim devant sa demeure. La nuit, rien n'éclairait la voie publique : la police exigea que chaque maison «ût sa lanterne extérieure. On prit des mesures analogues au sujet des bazars, des ea-« fés, des lieux pubhcs; on surveilla les inhumations, qui jusqu'alors n'avaient été astreintes à aucune règle. Une grande partie des cimetières était située dans l'intérieiu' des quartiers de la ville le plus fréquentés, au milieu des massi& de maisons et des jardins : les morts y étaient déposés quelquefois trop tôt, le plus souvent trop tard. Des miasnies infects s'exhalaient de ces tombes intrà muros , et' compromettaient la santé publique ; on y porta remède, et on ne permit les inhumations que dans les cimetières extérieurs.
Mais le fléau qui exigeait la surveillance la plus minutieuse , c'était la peste , si fréquente en Egypte. Jl ne suffisait pas de la combattre par une tîeinture de lazarets , de l'arrêter aux portes de la ville , il fallait encore en
détruire le germe à Fmtérieur. A eet effet, des réglemens sanitaires furent publiés et mis en vigueur de la manière la plus rigoureuse. Pendant plusieurs jours , les habitans furent obligés d'étendre et de laisser exposés au soleil toutes leurs bardes et leurs effets. Dans cbaque domicile , des fumigations eurent lieu , à Instar de celles qui sont pratiquées dans les quarantaines de nos ports. Grâce à ces précau-tions, les accidens de peste se montrèrent assez rares vers cette époque.
Pendant qu'on façonnait ainsi les Égyptiens à la pobce européenne , la discipline la plus sévère était maintenue dans l'armée. La moindre violence contre les fenunes était punie de mort , et toute plainte des babitans contre une vexation individuelle provoquait une enquête rigoureuse. La sévérité fut même poussée à tel point qu'elle devint parfois d^ l'injustice. Telle fut entre autres la condamnation de deux guides du Général en cbef, traduits devant une commission militaire sous la prévention d'assassinat. ^
Une femme avait été tuée pendant la nuit dans une maison située sur la place Ezbékiéh, vis-à-vis le quartier-général ^ et dès le matin
OXFORD
la populace du quartier, furieuse et ameutée, imputait hautement ce meiu^tre à des soldats français* Quelques Turcs allèrent plus loin; ils dénoncèrent deux guides du Gén^l en chef, disant les avoir vus r6der autour de la maison vers les onze heures du soir. Sur leur déposition , ces guides furent arrêtés , et leurs sabrer se trouvèrent teints de sang. Amenés devant la commission militaire , ils prolestèrent de leur innocence , expliquèrent comment, à leur sortie d'un café qu'ils désignaient, ils avaient en effet passé le soir devant la maison où l'assassinat avait été commis , pour rentrer au corps-de-garde ; ils ajoutaient qu'assaillis dans les rues par des chiens vagans , ils en avaient tué plusieurs avec leurs sabres. Ce i^it semblait détruire les charges accablantes qui pesaient sur les prévenus; mais soit que la preuve de nonHCulpabihté ne parût pas suffisamment établie , soit qu'une politique cruelle commandât de sacrifier ces victimes à l'irritaticm des habitans , les deux guides furent condanmés et fiisillés. Cette sentence fut , dit-on , rendue sous l'influence des ordres du Général en chef, qui avait prescrit en pareil cas la plus grande sévérité. Quoi qu'il en soit, peu de
jours après ^ Fagfaa de la police arrêta le rinr table assassin, qui était un domestique de la maison. On obtint de lui l'aveu de son crime , et la preuve tardive, mais complète ^ de Finnoceuce des deux soldats.
Ces actes de rigueur furent cependant trèsrares, et d'autant moins nécessaires que la conduite âé l'armée, depuis son entrée en Egypte, avait été exemplaire. Dodles aux ordres de leur général^ les soldats montraient presque toujours pour le culte musulman, pour les chejks, pour les £nnmes, pour les proprié* tés, des égards et un respect auxquels des conquérans étaient peu habitués. Mais auprès d'eux existait une caste d'hommes, moitié bourgeois , moitié militaires , légion amphibie venue à la suite de l'armée , et qui imposait à tout le monde , amis ou ennemis , ses nomades spéculations. Existant en dehors des cadres de l'armée et de l'administration , ces hommes se groupaient cependant autour d'elles sous diverses dénominations , telles que fournis^ seurs parti6ttti«:'s, domestiques, brocanteurs, courtiers d'affaires, etc.^ etc. Cette nuée de parasites était une véritable plaie pour le Kaire : libres de toute discipline militaire , ils
parcouraient la ville en vrais Bédouins , et se Uvraient parfi»s à des désordres qu'il était difficile de i*éprimer.
Bonaparte résolut d'en finir avec eux : un arrêté soumit à ime surveillance .très-sévère tous les Européens non attachés au service de l'armée et de l'administration, et le plus grand nombre fiit incorporé dans les brigades. Les employés civik fiirent réunis en une garde nationale, qui n'était astreinte a aucun service spécial, mais qui, au premier roulement de la générale, devait se rendre en armes à un poste désigné. Les savans eux -r mêmes, les membres de l'Institut, et les membres de la commission des sciences et arts, reçurent à cette époque des mousquetons pour leur dér fense personnelle.
La prudence demandait en effet que l'on fît arme de tout. Désormais livrés à leurs seules forces , et privés de recrues , les Français voyaient la mort et la maladie édaircîr leurs rangs, sans qu'on pût prévoir comment ils pourraient se compléter de nouveau. Cette perspective absorbait les pensées du Général en chef. Il disait bien et faisait dire à ses trou-i pes que le Directoire allait envoyer une flotta.
iHie armée nouTelle; mais ces illuâons, jelées dans les masses pour endormir leurs regrets , ii'aTaiâit aucune prise sur lui. Son regard, dont la portée était si longue , appréciait Pavenir à sa juste valeur; il sayait que, séquestré désK>rmais de la métropole , bloqué par des croisières formidables , il n'y avait de ressources pour l'armée que dans le sol qu'eUe avait conquis. Ces ressources , il ne s'en exagérait pas l'importance, mais il voulut du moins les utiliser.
Ce fiit dans cette intention qu'il fit incorporer et répartir dans les brigades, soit comme soldats, soit comme trompettes et tambours, les jeunes esclaves mamlouks de l'âge de seize à vingt ans qui se trouvaient au Elaire lors de l'occupation. La même mesure fut appliquée aux Grecs et aux Barbaresques , que l'escadre anglaise tenait désonnais éloignés de leur patrie : seulement , a l'égard de ces derniers , on fit une organisation distincte. Us formèrent des compagnies à part, avec des chefr pris dans leurs rangs. Les fonctions principales de cette milice étaient de servir d'escorte aux djermes ifn descendaient le Nil ou aux caravanes qui se CHHsaient dans l'intérieur.
En donnant ainsi à ses soldats des auxiliaires indigènes, Bonaparte ne perdait pas de rue l'occasion de renforcer sa propre armée. La caralerie avait été débarquée en Egypte saiis cheyaux, et^ dans le début de la campagne, elle avait fait à pied un service prei»quo inngnifiant. Depuis I(x*s, sans doute ^ luie partie s'é* tait montée, et déjà, soit dans la Hautc-Égypie à Semhoud, soit dans la Basse-Égypte à Salahiéh^ elle avait, par des charges brillantes, pris sa revanche d'une courte inaction. Cette arme néimmoins restait encore incomplète , faute de muontes. Bonaparte y poturvut. D'après ses instructiotis , les conunandaas des provinces recurent l'ordre de frapper des contributions en chevaux, et le total de ces levées suffit bientôt aux besoins de la cavalerie.
Le Général en chef stimulait Picore le 2èle de ses soldats par de fi*équentes revues* D^à, à cette époque, il connaissait l'effet magiipie de ces apostrophes familières , lancées au milieu des rangs, de ces ordres du jour ^ qui dis* tribuaient aux brigades leur part d'éloge ou de blalne.
C'était en effet par de tels moyens que Bonaparte dominait son armée. Avec un mot il
avait déjà mis un terme à 4a fréquence des suicides provoqués par le mal dk pays : a II » n'y a que les lâches qui se tuent, j> avait-il dit. Quelques lignes suffirent «lussi pour couper court à la fiu*eur des demandes de congés. Cette manie était devenue conlagieuse, surtout parmi les hauts employés dvils et militaires. Un grand nombre d'entre eux, rêvant déjà les côtes de France', mettait en avant d'interminables porétextes pour obtenir des permis d'embarquement. Blessures, affinstions chroniques, nostalgie^ fioblesae de tenipérament , rien n'était odblié. A en juger par le nombre des pétitÎQimaH*es , l'armée enrtière devait être une vaste ambidance. Les dnrurgiens , les médecins , accablés de solficitations, ne savaient plus comment y répondre^ quand le- Général en chef vint fcit à^propôs a leur aide dans un ordre du jour :
<c Je dois témoigner mon mécoliléntement , » disait-il , à ces individus que la lâicheté, lin- » constance , et le peu d^ànimir de leur devoir » portent à quitter l'armée avant que la cam- » pagtte soit finie. Qu'on ne donne •des certifia j> cats qu'à ceux qui ne pommaient guérir qu^en 1» Europe; ce qui, dans tm pays aussi sain que
» l'Egypte , doit éire borné à un petit nombre » de maladies.
y> Ce n'est -pas que mon intention soit de gar- » der à l'armée des hommes qui ne seraient y> pas sensibles à l'honneur d'être nos compa«> y> gnons d'armes. Qu'ils partent, je feciiiterai » leur départ ; mais je ne veux pas qu'ils mas-^ » quent par des maladies feintes le motif réel » de ne pas partager nos fatigues et nos périls : » nous risquerions qu'ils partageassent notre » gloire. ))
De telles paroles , émanées de Bonaparte , portèrent leurs fiiiits : les dttnandes de C(»igé ou de retraite devim^ent moins nombreuses. Néanmoins, il &llut forcément renvoyer ^i France un grand nombre d'hommes devenus imprc^es au service par suite de maladies ou de blessures. Dans le nombre se trouvait l'ordonnateur en chef Sucy , atteint à la main par un coup de feu dans un engagement sur le Nil. Lea eaux minérales ayant été jugées nécessaires pour sa complète guérison , le Général en chef consentit , non sans peine , à son embarquement. Il eut Ueu sur un navire français, qui trompa la surveillance de la croisière anglaise ; mais dans une relâche forcée sur les
côtes de Sidle , Pex-ordonnateur en chef Sitcy et ses compagnons de voyage , au nombre de quatre-vingts environ, Auvent impitoyablement massacrés par les habitans du pays.
Bonaparte hésita long-temps avant de désigner xm successeur à cet administrateur habile. En effet, Tordre hiérarchique et la capacité amenaient à cette place si importante un jeune homme de vingt-quatre ans. C'était le commissaire des guerres Hector d'Aure % le plus ancien de Tarmée, et le seul alors qui fïkt de première classe. Au premier moment , Bonaparte s'effi*aya en calculant quelle immense responsabilité allait peser sur une tête aussi jeune. Mais bientôt il se souvint que d'Aure avait jusqu'alors rempli ses fonctions avec une aptitude peu commune ; qu'à une autre époque , et dans l'administration de la division Masséna , ce talent précoce avait été apprécié par lui-même, alors général en chef de l'armée d'Italie. Dernièrement encore , chargé du service de la division Desaix dans la Haute- Egypte , Hector d'Aure venait de donner des
' Aujourd'hui directeur en clief de radminislration du ministère 4e la guerre.
preuves toutes récentes d'une rare activité et d'une haute intelligence* En présence de pareils précédens , le Général n'hésita plus. D'ailleurs la voix de l'armée avait désigné d'avance le successeur de Sudy, et en nomniant le jeune commissaire des guerres d'abord commissaire - ordonnateur , puis ordonnateur en chef, Bonaparte ne fiit que l'organe du vœu général. A la suite de cette nomination, Senneville fiit élevé à son tout* aux fonctions de commissaire des guerres. D'autres promotions avaient déjà eu Ueu dans l'armée, et les démissions , les congés ou les décès en motivèrent successivement de pouyelles*
Il ne faut pas croire pourtant que la mortalité eut alors atteint un chiffre exagéré. Les batailles des Pyramides , de Salahiéh , de Sédyman, avaient coûté peu de monde, et la plus grande partie des soldats blessés dans ces affidres était en convalescence* La dyssenterie avait diminué d'intensité ; la peste ne comptait encore qu'un petit nombre de victimes a Mansourah , Daitûette , Rosette et Alexandrie ; l'ophtalmie seule , plus active et plus difficile à combattre , avait fait rayer des cadres un certain nombre d'hommes mis hors de service.
£n somme , le tribut payé par l'armée française au climat de FEgypte et à sa conquête n'ayait rien qui dût efirayer. Les officiers de santé, sous une zone nouvelle, aux prises avec des maladies endémiques mal connues en Europe, n'avaient pu arriver à des traitemens eurati& qu'à la suite de quelques tatonnemens^; mais, en peu de mois, la pratique vint ajouter ses révélations aux documens de la théorie : l'air de l'Egypte , salubre dans presque toutes les localités, une nourriture saine, des précautions préventives, des instructions médicales mises à la portée du soldat , améliorèrent peu à peu l'état sanitaire des troupes.
Divers hôpitaux, pourvus d'un matériel convenable , étaient alors ouverts aux malades. On avait renoncé à celui de Gizéfa , trop éloigné du quartier-général ; mais , en sa place , un hôpital nouveau avût été organisé dans un local dit la ferme dlbrahim^Bejr. C'était un palais vaste et aéré, entouré de jardins spacieux, placé sur la rive droite du Nil à quelques portées de fiisil de la ville , en fiice l'île de Raoïidah si fertile et si verdoyante. Destiné plus spécialement aux blessés , il aidait beaucoup , par sa situation, à leur prompte convalescence.
La prévoyance du Général eii chef s'étendit aussi sur les hospices consacrés aux Husul-r mans. Parmi les étabKsaemens que le Kaire possédait en ce genre^ il en était un qui primait sur les autres par son importance et son antiquité. On l'appelait le Moristan. Fondé originairement par la petite-fille de Moez-le-dyn- Ulah Sitt-êl-Moulk , sa destination primitive fat de recevoir les aliénés ; mais dans la suite, reconstruit et considérablement agrandi par Melek êl-Nasser, fils du sultan Kelaoun , doté de fondations pieuses , l'hospice put admettre indistinctement toute espèce de malades. Riches ou pauvres , maîtres ou esclaves, tous y étaient accueillis sans distinction de personnes. Le régime intérieur de cet établissement y le luxe de soins qu'on y trouvait , passeraient aujourd'hui pom* des fables , si la concordance des traditions n'ôtait pas là-^ dessus toute prise à l'incrédulité. Chaque espèce de maladie , nous disent les auteurs arabes , avait son local particulier , son médecin spécial. Ces médecins , attirés de toutes les parties de l'Orient, y -étaient traités avec la plus grande magnificence. Un malade, admis dans le Môristan, coûtait envîrou uo dynar
lit
par jour ' ; deux personnes étaient affectées à son service. Les pensionnaires attaquée d'insonmie avaient un orchestre harmonieux ou Aeê conteurs exercés pour tromper Iturs veilles nocturnes. Dès qu'un malade entrait en convalescence , on l'isolait des antres ; on lui donnait le spectacle de datises et de scènes burlesques assez semblables à nos comédies ^ ou plutôt à nos parades ; enfin , à sa sortie de l'hôpital, on lui faisait encore |Nrésent de cinq pièces d'or, afin qu'il ne fi&t pas obligé de se livrer sur-le-champ à des travaux pénibles.
Voilà ce qu'était le Môriâtan dans les premiers siècles de sa fondation : plusieurs générations de souverains y avaient jeté des richesses immenses , et malgré les dilapidations de ses administrateurs, cet établissement se maintint long-temps célèbre dans les traditions t>rientales ; mais , à l'époque de la conquête , c'était à peme s'il restait une ombre de Phospîce primitif. Un local vaste, mais dégarni; d'immenses cours closes de murs, et servant à
■ Le dynar est une pièce d'or qui peut être évaluée de douze à quinze francs de notre monnaie.
séparer les hcMiimes d»s femmes , les malades des aliénés ; des dortoirs ouverts à tout vent; des loges grillées pourvues de fortes chaînes; voilà ce qu'était devenu , entre les mains des Turcs , le fabuleux Môristan des sultans sarrasins.
Bonaparte songea à relever cet hospice , et Desgenettes , médecin en chef de l'armée , reçut l'ordre d'aller le visiter en détail. Jusqu'alors nul homme, s'il n'était Musulman, n'avait été admis dans l'intérieur de l'édifice. Four dissiper les impressions fâcheuses que pouvait faire naître une infi^action à cet usage, le cheyk Abdallah-él-Cherqaouy, l'un des adnûnistrateurs de l'étabUssement, servit lui-même d'introducteur au médecin français. Desgenettes examina tout , local et malades. Il reconnut que les derniers avaient à peine de quoi se sustenter, et qu'ils arrivaient dans l'ho^ice plutôt avec la résignation de mourir qu'aveo l'espoir d'être guérk. Psinpi les aliénés , une fille jeune et belle frappa vivement son attention. Elle avait, contre l'ordinaire, le visage découvert, et, à la vue d'un costume étranger , elle se leva et s'écria , à diverses repri$es , avec une vive expression de joie : Sigrvor! si-
gnori Puis s^clmant^ et croisant sura^^poÎK trine. des mains chargées de chaînes, elle se recueillit dans une attitude de prièrelet de ré^ signation. Les doutes du médecin fi*ançèis ^ à l'égard de cette jeune fille enfeiinée comme insensée, jBirent bientôt complètement édbôrià&^ et il est iiermis de soupçonner arec lui que souvent les cages de fer du Môristan servirent d'instrument aux violences du fort contre le faible. C'est surtout envers les femmes que lé &natisme rdUigieux a pu consommer de pareil* les horreiu-s. Un exemple frappaftt donna plus tard aux Français la mesure de la justice dis-tributive des Musulmans y. à l'égard, d'un seKe fiadble et opprimé.
Le commandant de place s'était plaint aux dieyks des progrès du mal vénérien parmi les soldats. Dans uae de ses conférences avec les autorités musulmanes 9 Bonaparte fit fiôre à ce sujet quelques questions à Fagbft des janis*saires, insistant pour qu'cm mit fin à ce désordre par des mesures préventives capables d'arrêter la contagion. L'agha s'inclina respec*tueusement devant le Général, et pfromift que ses ordres aUaient être exécutés. Us le forent en effet. A l'heure même, quatre cents malheu-^
rirasM, soupoomiées de liaisons avec les Fraoïçais ^ se virent arrêtées par les sdoires de la pofice Au Kaire j et lorsque les géBéraùx français demaîldèrent a Fàgha ooÂpte de ses prisonnières ^ du tcm d'dn homme qui oroit avoir fid^ment accompli un devoir^ il aimouca que dans là nuit même elles avaient été décajntées, enfermées dans d6 larges sacs et jetées dans le NiL C'était couper le mal dans sa raône ; mais Bonaparte était loin de l'entendre ainsi. Fu:rièux à cette nouvelle^ et craignant qu'on ne le rendit sotidaire des cruautés dé l'agha, il le fit venir, et l'apostrophant avec véhémence : (c Que scmi devenues les femnies que j'avais » confiées à votre surveillance? \\3^ dSit-il. — 9 Elles sont dans le Nil , répondit l'agha. — y^ Dana le Nil ! s'écria lé Général, en s'agitant » avec colère et frappant de sa main la table D placée devant lui ; vous êtes un ttnséirable ! )^ un br^^and! Est-ce ainsi que vous enten-^ 1» dez ici l'aiit de guérir? Je vous ferai fusiller ^ comme assassin i j> Son interlocuteur restait interdit, ce Répondez, répondes, répéta Bona- » parte , qui vous n pbU^é à cet abte de dé- » mence, dé cruauté? — C'efet l'usage, répon- » dit tranquiUemejil l'agha, j'ai fait exécu-
us
» ter la loi du Prophète. » En eâèt, cet; aete de cruauté n'avait été qu'un sacrifice r^*gieui(* On aurait excusé les Musulmanes $i elles eussent causé un mal aux Français sans se compromettre ayec eux; mais se souiller, se livrer à des infidèles , était un crime que le Koran punissait de mort, et le Koran seul avait été obéi.
Le Général en chef fit alors rechercher ce qui restait de femmes infectées. On les plaça dans des hôpitaux, où elles furent bientôt radicalement guéries sans qu'il fiit nécessaire d'em*plojer les remèdes à la turque.
L'organisation des hôpitaux étant terminée, Bonaparte porta sur d'autres réformes son active intervention. Le commerce et l'indus^ trie locale excitèrent à leur tour sa sollicitude. La rareté du numéraire paralysant les transactions , il multiplia le signe échangeable par l'organisation d'un Hôtel des Monnaies, remplaçant l'atelier informe de la citadelle où se fabriquait le numéraire du pays. Sous ses balanciers^ les lingots venus de Malte se changèrent en espèces monnayées, et bientôt les matières d'or et d'argent suffirent peu à peu pour aUmenter cet établissement. Encouragés
ïi6
J)ai' les intentions bienveillantes du Général en chef, les négocians européens établis au Kaic» résolurent à leur tour de fonder une compagnie de conunerce , dans le but d'assurer un vaste développement aux relations de la colonie égyptienne. Cette société était composée d'hommes spéciaux, mûris par l'expérience et pleins de connaissances locales. Ils mettaient en commun leurs talens et leurs capitaux , certains que l'industrie égyptienne , libre des avanies des Mamlouks , devait recevoir une impulsion féconde et productive. La société fut contractée pour trois ans; le fonds capital devait être de trois cent mille francs , divisé par actions de trois mille francs chacune.
Cette souscription fiit promptemerit remplie : le Général en chef voulut que Vannée figurât au nombre des souscripteurs , et le payeur-général Estève reçut l'ordre de prendre dix actions, aux frais et pour le compte de l'expédition. Le prospectus et les statuts de la compagnie lurent imprimés et publiés en grand nombre.
Cependant de nombreux obstacles s'opposaient à ce que le commerce du Kaire prît sur-
le-champ toute l'extension dont il était suscep^ tible. Le premier était la position de l'Egypte , flanquée de sables stériles , et n'ayant d'auti^e voie pour ses exportations que cdtte de la mer, alors fermée par les croisières anglaises. Un second obstacle se rencontrait dans les habitudes routinières des négocians turcs. Habitués à un brocantage peu chanceux , ces mar-r chands ne se souciaient pas de se lancer dans de vastes spéculations , et ils se croyaient peï'dus dès qu'on voulait les tirer de l'ornière accoutumée. Enfin un troisième obstacle, non moins puissant que les deux autres, était le peu de sûreté des communications intérieures. Une ca-^ ravane, quelle que fût sa destination,, était toujours obligée de marcher sur le terrain deç Arabes nomades, et bien des fois elle ne le fair sait pas impunément. Le tribut que les peupla^ des du Désert prélevaient sur elle était quelque chose de plus onéreux qu'une simple prime , et parmi les chances commerciales , celles d'un pillage sont toujours les plus terribles et. les moins calculables.
Bonaparte avait sérieusement songé à «ces tribus errantes, véritable fléau de l'Egypte. Ce fut là une de ses premières pensées à Alexan-
drie , une de ses plus vives préoccupations au Kaire.
Pour offiir un pomt de ralliement &ax peuplades (foi basaient leur soumission ^ il avait institué ^daos la capitale égyptienne un kyaya* général (lieutenant) des Arabes. Mokammed- A^a^ben-Abd-M-Rahman , qui était revêtu de cette dignité, devait faire prêter serment^ntre ses mains aux tribus qui se rangeaient sotis la protection ^e l'-armée. A ce kyaya revenait le soin de la police des routes ; à lui aussi le classement des pe^lades amies et ennemies.
he G^éral en chef ne s'abusait pas néanmoins sur IHnfluence de ce dignitaire improvisé. Il savait jusqu'à^ quel point on pouvait ^e fier aux {M*omesses des Arabes, à leurs traités, à leurs sermens ; il connaissait leurs habitudes d'indépendance et de vie sauvage , et comprenidt que pour obtenir d'eux quelque Tépit , il fallait monter à cheval et les rédun»e tour « tour par les armes. Aussi, chaque jour, voyaiton sortir du Kaire quelque brigade française détachée contre les cavaliers du Désert. Une des plus brillantes excursions en ce genre fiit celle du général de brigade Murât. Parti de Damsmhour vers la fin de vendémiaire, il mar-
dba de miU pmir mvMtir vm eamp d'Aiydbes Bomadefi établis pi^s du TÎllagede Dtyr ; amôs les Tedettes plaeées aux mKfbpQios fit Ub i^oît^ litenfi des AieÈ^s tf»bkmit )a marche des Fraii-* çais, et la tiiba, tcwie en alerte, édbia|p|»a émi^ lemeat, nnmojen de ses chetaiix^ à la pMr^ ^te ^Ame .eolonoe d'â]:i&oitme. Le mâiM ré^ stiteal eu^ ëeii an TÎUage de Zaou«l; maïs à 8aouf > di^rerses tribus iréunies à iceUe des Heur nady s , et foniumt .<rasenibla huit ^(Sraips , m se décîd&t'ectt à )m abaodcMmer qu'sqfnrès Une ass^z lortex^éisîstmçe^ A la irue du déiacbwieKit français, les Bédouins se formèrexit ^ quatre grandes colono^, auxçiieUes éi^ ce^ts de Apws ca^aliei:» serrei^t d'aniër^-^^rde. Mmat donmt l!ordre de iturcb^ sur eulc , la bai^nnette en avant. Se ipettant lui-même ^ la tète de d^ux Gompegvâes de ^enadiers, il se dirigea yers le centre ^oiiiiemi, tandis ^qpie l'a^dantngéojéral rjËscaâe et le ^ef de Iliade Barthélémy, ayant diaeun un bataiUcHi sous son commandemenit, se dirigèrent l'un sur la droite, l'autre sm la gauehe des Bédouins* Gemouych ment, ^i^écn^ avec audaee et rapidité, êéfSQfir eei!ta les Heiuiadys et leurs auxiËaîres : se débwdant en déscndr^, ils abandonnèrent Les
eamps qu'ils ayainnt songé' à défendre. Miirat BtuosoeuTra pendant quelque teiûps pour tour* ner qua^tre mille diameàux que les fuyards ^i^ traînaient après eux ; mais- les Arabes les fia* sai^tit marcher aussi vite que des dievaux, et le (général n'avait ayec lui que des fioitassins. Il&Uut se contenter d'une vingtaine de cha^ meaux traînards ,' et de la dépouille des camps abandonnés. Les Français y trouvèrent trois troupeaux de moutons, trois mille cl^u^ges de blé, d'oiffe ou de fèves, et un nombre considérable de ballots contenant des étoffes précieuses en fil , soie et coton. Parmi^ces eiSèts , on en reconnut qui avai^it appartenu à l'armée, et entre autres la selle du général Muireur , égorgé par les Arabes au début de la campagne. Après trois jours de marches dans les sables , la colonne française rentra dans Terranéh escortée d*un butiiTconsidérable.
Plus près du Kaire , d'autres excursions avaient lieu contre les tribus de l'Egypte centrale. Des Arabes avaient paru au pied' des Pyramides et sur toute cette rive du Nil : le général Dumas reçut de Bonaparte la mission de les repousser dans leurs déserts. Il partit de Gizéh à la tète d'un détachement de cava^
lerie, et yint eamper sur là lisière libyque; Hiais j averties de l'approche des Français, les tribus n'avaient pas attendu leur rencontre. C'est à peine si l'on put donner la chasse à une arrière-garde de cent cavidiers, qui pn>tégeaient de lœn la retraite et servaient d'espions au gros de la peuplade. Montés sur d'excd*. lens ehevaux, ces Arabes, tout habillés de blanc, paraissaient s'envoler comme des &ntomes à la vue des escadrons français. Leur costinne aérien se dessinant au loin, l'allure de leurs jumens qui semblaient effleurer le sol, tout donnait à cette chasse une couleur pittor^ resque. Ne fuyant qu'autant qu'il le fallait pour se^nir hors de portée des armes à feu , ils s'arrêtaient quand on s'arrêtait, «t galorpaient de nouveau quand on se remettait à leur poursuite. Enfin, harassé d'une course longue et vaine , le général Dumas renonça à la partie 9 et ramena son détachement à Gizéh.
Ges tentatives, plusieurs fois renouvelées, servirent à constater d'une aianière définitive la supériorité des chevaux du Désert sur les chevaux de l'armée. Désormais, il était prouvé qu'à moins de. les surprendre à l'improviste , Ofi atteindrait difficilement les Bédouins dan$.
leurs plaines sablonneuses ; mais le génie dbsenrateur du Général exi chef AFait àéjk trouyé une nonreUe arme ccmtre ces rendes cava- Iier$.
Dans son Toyage de SaUdiiâi au Kjore , Bonaparte ayait ranarqué , au miEeû d'une icarayane , un dbeyk arabe qui , monté sur un dromadaire, le fidsait yoltiger datis toutes les directions ayec autant d'adresse ^que de yélodtë. Surpris des allm«s de cet animal, il youku ipi'à l'instant même deux de ses aides-de-can^, Leturq et Eugène Beauhamais, en fissent l'en* périenoe. De retour au Kaire , il xéflédiit long-temps sur sa découyerte ayant d'en fiôre l'essai ; mais l'impunité ayant xendq^s Arabes plus audacieux que jamais , il édlut déployer contre eux. tous les moyens de répression.
Un ordre du jour, daté du Kaire le 00 niyôse an VII , ordonna la création d'an régiment de dromadaires , composé de deux escadrons, chaque escadron de quatre compagnies. La force de ce régiment devak être de cinq cents hommes ; miâis elle ne s'éleya pas d'abord aunleBSw de trois cents. Ce ^ un honneiir que d*en farine piirtie, car, pour y eÊtUrery cha-
in
qpe soldat derait jmndre la vigueur du <k>rp$ a oeUe de l'ame. Il fallait avoir moins de TÎngtquatre lOtis, une taille de cinq pieds quatre pouces, ôlre d'une bravoure reccmnue, et pou- Toir prouver plus de quatre années de service.
Par un arrêté spécial , le Général en cAief accorda , comme une distinction , aux légions midtaise et nautique , le droit de fournir chacune dix homxxies à ce corps nouveau.
Après en avoir ainsi relevé l'importance au^ ye«ix des soldats, il en Mta l'orgamsation. Les premières réquisitions de dromadaires ayant été insuffisanles , on traita avec les Arabes, qui les vendaient de cent à deux cents francs cbaque. Mais dès <fu'il y «ut oinquùite licmmes montés , on cessa de les acheter ; on en compléta le ncMnbre aux d^e»s des ^tribus ensiemies.
L'équipement de t'animai consislaâft en mie selle , tm licou , un cavegon fixé par une chaînette à ses narmes, et siervasit à k diriger ; des sacodies doublées -en basane de 'dbaque côté de la selle, et destinées à porter les vivres ; une petite outre pour l'^au, et un sabot en cuir où se posait la crosse de fu$il du cavalier.
Celui-ci était armé comme l'infanterie; il
portait de plus mie lance trèsr-longue. Plus tard 9 l'expérience ayant introduit du perfectionnemeiit dans le régiment des dromadaires, on abiandonna l'iisage de la lance, dont on reconnut l'inutilité : les officiers ne furent plus armés que d'un sabre et de quatre pistolets, dont deu^ placés au pommeau de la selle et les deux autres à la ceinture , tous les quatre retenus par des cordons de çoie pour faciliter la niançeuvre ^t se dispenser de les replacer dans les fontes après avoir tiré. Chaque cavalier portait ayec lui cent cinquante cartouches, indépendanmient de celles que contenait sa giberne*
Bonaparte avait ordonné qu'ils fussent habillés de gris, coiffés du turban et couverts du manteau arabe; après. lui, Kléber, qui attachait un grand prix à la belle tenue des troupes , donna au régiment des dromadaires trois uniformes difFérens , qu'il se plut à dessiner et à colorier lui-même. Celui as grande t^iue consistait en un dolman bleu de ciel et un pan* talon rouge , des bottes à la hussarde , un turbian blanc surmonté d'un haut panache jaune, et une ample dalmatique de couleur écarlate, Sîans collet et sans manches , fix;ée sur la poi-
trine par deux rangs de brandebourgs. Ce beau costume , calculé d'ailleurs d'après les lois de l'hygiène adaptées au climat, était à peu près celui que David a desssiné et fait exécuter pour l^école de Mars *.
Les dromadaires se prêtèrent en peu de temps à toutes les manœuvres militaires. Dans les occasions importantes , et lorsqu'on voulait rapidement porter des forces sur ujti point menacé , ils portaient chacun deux hommes adossés et i^egardant l'un devant , l'autre derrière , et en outre des vivres fet des munitions pour plusieurs jours. Le dbef d'escadron Lambert fut chargé du commandement de ce corps , qui devint bientôt la terreur des Bédouins. Une tribu avait--elle échajppé à la Cavalerie , un escadron des dromadaires se mettait en marche pour en faire justice; et comme cet animal peut fournir aisément une course de vingtquatre heures sans s'arrêter, boire ni manger, il était rare que la peuplade fugitive échappât à cette poursuite. Le commandant était tou- ' •
■ Aussi ce gi'and artiste s'anima d'un vif intérêt, quand, dans les récits qu'il sollicita souvent de nous sur l'expédition d'Egypte, nous lui racontâmes l'effet produit pai' ce costume aux obsèques de Kléber.
('H. DisoiirxTTKS.)
jours muni d'une boussole , qui servait à diriger sa marche dan» le Désert. Au signal de halte, le dromadaire s'^^euillait^ se reposait sur le yentre ^ et ne bougeait plus. Alors les soldats descendaient, se formaient en bataillon 9 et faisaient tout le camp prisonnier, femmes^ enfans et bestiaux. Si cependant le nombre des ennemis leur donnait l'avantage, et que les Français se vissent forcés de prendre la défensive, le détachement s'arrêtait, formait un carré avec ses dromadaires qu'il faisait coucher, et, placé au miUeu d'eux comme dans une redoute vivante, il avait bientôt paralysé tous les efforts des Arabes.
Ceux-ci, trompés aussi par les différens costumes de rechange des cavaliers dromadaires , s'exagéraient leur nombre , et croyaient que l'armée française , servie par de pareilles montures , s'était mise tout entière à leurs trousses.
L'oCcaâon reviendra souvent, dans le Cours d^ cette histoire ^ de signaler les services rendus par ce corps spécial. Nous le verrons, pendant la campagne de Syrie, fournir des détachemens pour éclairer les communications, intercepter les dépédies de l'ennemi, et porter
en AtL jours de mardie les ordres de Bonaparte de Saint - Jean - d'Acre au Kàire. Plus tard , changeant de destination , nous le verrons tonr à tour manœuvrer en l^ptie arec la cavalerie , et k seconder par ses charges brillantes ^ ou bien, mettant pied à terre, s'organisei* en bataillcm d'infiuaiterie , et briguer sa part de gloire et de danger dans les batailles les plus dédsivès.
Mais le but primitif de cette organisation a'védt été de tenir en respect lés tribus libyques, et ce but fut bientôt rempb. Saisis aii milieu de leur Désert , les Arabes doutèrent pour la première fois de son inviolabilité, et , frappés de stupeur, ils se résignèrent à se soumettre. On les accueillit avec bienveillance , et bientôt les che jks les plus puissans se firent faounéur d'être les alliés des Français.
Cependant aux environs du Kaire , et dans un rayon de tirois à quatre Ueues, quelques troupes de Bédouins ïstAés continuaient' kurs déprédations. C'étaient pour la plupart des hommes désavoués pal* leurs peuplades, des aventuriers agissant pour leur coaqpte et pillant en enfana perdus. Quelquefois, se divisant
en petites bandes , ils venaient jusqpie dans le Kaire dévalise^' les habitans, et s'enfiiy<aient ensuite daargés de leurs dépouilles. D'autres fois il» parcouraîflnt les faubourgs , rançonnant les fellahs, et disparaissant à la preunèpe alerte. Four imposer a ces forbans d'une nouTelle espèce ^ il fallait un homme de leur trempe, aimant à jouer avec des têtes sanglantes, robuste et féroce à la fois, propre tour à tour à une escarmouche et à une embuscade. Cet homme , Bonaparte le trouva dans Barthélémy le G»c.
Barthélémy le Greô , surnommé Fart-êr- Roummdai (Grain de Grenade ) , semblait appartenir par ses formes à cette race d'athlètes dont la vigueur fabuleuse n'existe plus que dans nos traditions. Avec sa taille de géant, ses épaules larges et saillantes , sa figure maigre et musculeuse , on l'eût pris pour un de ces types herculéens consacrés par les sculpteurs antiques. Si l'on ajoute à^ces proporticms de eolosse un œil de- feu , un trâit de bronze , une bouche au rire sardonique -et cruel , on pourra, se. faire une idée assez précise de ce Tristan é^rptien. On avait placé sous ses or* dres une centaine de cavaliers grecs , maugre-
bins ou barbaresques , vigoureux chenapans, impitoyables comme leur chef.
Quand cette bande formidable sortait du Kaire par Bâb-él-Fotouh {porte de la Conquête ) , c'était un spectacle à glacer les plus hardis. En tête du corps marchait Barthélémy, coifië d'un immense turban blanc , qui tranchait avec le brun de son visage; une veste grecque, toute luisante de broderies, un ample pantalon flottant, une ceinture d'un rouge de feu, des bottes de maroquin, et par-dessus le tout une ridie pelisse ornée des épaulettes de chef de brigade, voilà quel était le costume habituel de l'exterminateur des Bédouins. A ses côtés galopait sa femme , amazone aux formes sauvages, habillée conune lui, comme lui n'ayant peur ni du sang ni des batailles. Derrière eux se rangeaient à la file leurs farouches cavaliers, agens subalternes de la police des environs.
Les fonctions spéciales de cette troupe étaient de mettre les alentoiu*s du Kaire à l'abri de toute agression imprévue , soit d'une tribu entière , soit d'un corps isolé d'Arabes ; mais Barthélémy comprenait d'une façon si singulière ce qu'on attendait de lui, qu'il se
cix>yait obligé de marquer chacune de ses excursions par des résultats positi&. Rentrer au Kaire les mains vides lui eût paru une honte et une forfisiiture : aussi se £iisait4l toujours pré* céder par cinq ou six têtes fichées sur de hautes piques. C'était, à l'entendre, celles des Arabes qu'il avait combattus : il racontait même à la foule assemblée comment et de quel côté il avait eu affaire à diverses tribus réunies , combien de tètes il avait fidt voler d'un seul coup de damas , enfin quel danger il serait résulté pour la population du Kaire s'il n'était pas de*meure vainqueur. A vrai dire, ces pompeux i^cits n'étaient pour la plupart cpie d'insignes mensonges. Il arrivait souvent que , dans ses excursions lointaines , Barthélémy le Grec ne trouvait pas d'Arabes sur son diemin. Alors, pour ne pas laisser ses piques triomphales veuves de leurs trophées habituels , il faisait mer ses gens contre de malheureux fellahs, coupait leurs létes , et les baptisait du nom d'une tribu voisine» D'autres fois, quand la chasse était heureuse, et qu'il y avait surabondance de butin, Barthélémy entassait les têtes décollées dans un sac et les destinait en hommage aux autorités firançaises. Un jour, entre autres, le comman-
dant de la place , Diqpuy, «vait réuni dans un brillant déjeuner l'^te de l'état -major, de rinstitut et des sayans, lorsque Barthélémy se fit annoncer , prétextant une mission pressée : «c Qu'il entre ! » dit Dupuy. Barthélémy «titra, un sac à la nudn, et, le yidant sous la table, il fil rouler au loin une douzaine de tètes encore saignantes. Les conyiyes , saisis d'horreur, tressaillirent sur leurs sièges. Dupuy, fiuîeux, fit jeter Barthélémy à la porte ayec son sac et son butin; mais le Grec impassible fîit long«temps à conceyoir pourquoi une offî*ande si flatteuse ayait pu proyoquer un semblable accueil. Cependant il ne garda point rancune, et chaque fois qu'on eut besoin d'un bourreau, on retrouya Barthélémy le Grec.
Pour tempérer ces mesures de lôgueur, qui jetaient l'effi-oi dans le Désert, Bcmaparte ouyrit de nouyeau la yoie aux négociations et aux traités d'alliance. Muni de ses instructions, le commissaire des guerres Arnaud s'embarqua à Alexandrie sur le brick le Lodi^ qui mettait à la yoile pour Deme. Cet enyoyé deyait aller dans ce port de la cote pour lier quelques relations ayec les tribus qui peuplent cette région libyque.
En même temps , le (îénéral en chef entrait lui-même en pourparlers avec les peuplades plus voisines de la capitale égyptienne. Vers les derniers jours de vendémiaire , les Arabes Billys, campés sur la route de Belbéys, demandèrent à faire leur soumission. Jusqu'alors l'inondation les ayant mis à couvert de toutes représailles , ils avaient insulté les convois français , égorgé des soldats isolés ; mais la retraite dés eaux les avait rajuenés à des dispositions meilleures. Bonaparte leur reprocha violemment leur condmte ; ils s'excusèrent , rejetèrent les- excès commis sur quelques mauvais sujets de leur tribu , et finirent par promettre monts et merveilles. Bonaparte voulut cependant stipuler : il demanda que la tribu des Billys se portât responsable de la sûreté du chemin entre Belbéyâ et le Kaire. A cette condition la paix fiit signée ; le Général en chef et le cheyk rompirent ensemble le pain du traité.
A quelque^ jours de là , une seconde audience d'Arabes eut lieu dans le palais de Bonaparte* Cette fois, il s'agissait d'une tribu plus lointaine , se présentant dans des vues à la.fois pacifiques et commerciales. Les Arabes du mont Sinaï et de. Gebel-êl-Tor avaient, de temps im-
mémorial, l'habitude d'approvisiomier de cbai*bons la ville du Kaire. L'entrée des Français suspendit. pour quelques mois ce commerce; mais rassurés peu à peu par la sagesse des nouveaux conquérans , les habitans du mont ^aï s'étaient décidés à renouer leurs anciennes relations. Une caravane de cinq cents hommes , suivis d'autant de chameaux, venait en effet d'arriver au pied du Mokattam, et vingt-^atre députés se présentèrent à Bonaparte pour lui demander la permission de vendre leur marchandise dans la ville. Le Général en chef ayant consenti à les recevoir, ils entreront.
Ces Arabes avaient dans leur physionomie et leurs allures ce type conmiun à tous les Arabes errans, tjpe qu'on retrouve depuis, ta lisière orientale du Désert syrien jusqu'aux derniers confins des sables libyques. Leur vét(Knent était misérable : composé de bandes de diverses couleurs grossièrement cousues les unes aux autres ^ il formait une espèce de che-^ mise d'une étoffe crue , descendant jusqu'au jarret, et serrée au-dessus des hanches pslr uner longue ceinture. Les plus aisés portaient sur cette draperie une pièce tenant Ueu de manteau , et passant par un double tour d!une
épaule à la hanche opposée. Ainsi drapés, ils araient de loin une tournure étrange et pitto* reaque ; mais un examen détaillé leur était peu fayorable.
A peine introduits dans la salle d'audience , ib mirent au pied du Général en chef le pré* sent obligé : ils consistait en raisins et en fruits de leur pays. Cette formalité orientale ime fois acoompUe , ils expliquèrent et le but de leur Toyage et la faveur qu'ils attendaient des conquérans du pays.
Quand ils eurent fini de parier , un moine , qui les avait accompagnés à l'audience, présenta à son tour une requête au nom des reUgieux du couvent de Sainte-Catherine , établi sur le mont Sinaï depuis les premiers siècles du christianisme. Il demandait au Général en chef de confirmer les privilèges que tous les souverains musulmans avaient accordés à leur monastère, depuis Mahomet jusqu'au sultan qui r^nait alors. Bonaparte fit droit à sa re-* quête; il signa l'acte qui lui était présenté, acte qui portait en tête le nom d'AIy, gendre de Mahomet , et qui se terminait par celui' du jeune conquérant.
Les députés arabes furent accueillis avec la
méma £aiYeur* Le Général consentit à toutes leurs demandes^ et leur proposa même de s'établir sur le Nil auprès de Boulaq ; mais, habitués k la défiance dans leurs rapports avec les beys y les députés arabes préférèrent se tenir beaucoup plus âoignés de la Tille, prêts, en cas de malencontre, à regagner promptement le Désert. Toutefois , leur séjour au Kaire , et la protection ({u'on leur accorda, produiârent le meilleur effet sur ces nomades commerçans : de retour dans leurs contrées , ils racontèrent aux tribus arabiques l'accueil bienveillant que leur avaient &it les nouveaux maîtres de l'Egypte; ils dissipèrent beaucoup de fausses terreurs , neutralisèrent les calomnies semées par les Mamlouks , et bientôt de nombreuses caravanes , se croisant sur cette route , donnèrent un nouvel élan au commerce du Kaire.
C'était par de tels moyens que Bonaparte cherchait à coloniser sa conquête : ferme et bienveillant à la fois, il entrait dans les moeurs du pays, et cherchait à les tempérer par un mélange progressif de notre civilisation. Sans doute de grands obstacles attendaient ses projets de réforme : il avait à lutter non-seulement contre des intérêts matériels , contre des rou-
tines impérieuses, mais encore contre des préjugés fanatiques. Heureusement , nul ne savait mieux que lui deyiner le côté iaSiAe des masses; et si quelques faibles rayons des lumières eutropéennes se scmt depuis fait jour au milieu des ténèbres de l'Orient , c'est à Bonaparte seul , à sa patiente intervention , qu'il &ut rapporter la . cause première de ce progrès. Ce qu'il avait semé à la fin du siède passé, vingt ans plus tard le siiècle actuel l'a recueillL