‹ Histoire de l'expédition française en ÉgypteChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ganses de mécontentement. — Firman du Grand-Seigneur. — Sym[K t6mes d'insurrection. — Rérolte du Kaire.

L'œcupation du Kaire datait déjà de trois mois, et les habitans paraissaient avoir accepté leurs nouveaux maîtres avec une paisible résignation. Leur attitude extérieure était bien^ veillante : rien n'y trahissait de fâcheux symp tomes d'irritation ; la ville subissait la loi de sa poUce nouvelle , et à peine quelques désordres individuels, promptement réprimés, venaient-ils faire diversion à cette monotone tranquil^ Uté.

Le calme , néanmoins , n'existait qu'à' fleur d'eau : au fond des esprits fermentait un levain d'insurrection; de' sourdes rumeurs circulaient dans la populace. On se parlait tout bas d'un

ns

jour, d'une heure mystérieuse j on se racontait tous les griefs que les Français amassaient sur leurs têtes.

Parmi ces griefis , il en était de réels , et touchant à des intérêts positif que la nouvelle administration avait froissés; mais il s'en trouvait d'autres imagbiaires, forgés par la malveillance et grossis par la haine. Au nombre des premiers , on peut citer- les précautions exigées contre la peste, le sérénage des effets, les fimiigations , toutes mesures antipathiques au fanatisme oriental; puis l'arrêté du Général en chef sur la cocarde tricolore, et pai^dessus tout les droits nouveaux de timbre et d'enregistrement. Outre ces vexations capitales, les Egyptiens avaient dû se résigner à des vexations secondaires plus poignantes peut-être. Avant l'entrée des Français , le Musulman jouissait de divers privilèges attachés à sa croyance : seul il avait le drodt de porter le turban Manc, de prendre la droite du chemin , etc., etc. Ja^ loux de ces prérogatives , jamais il n'eût sont fert qu'un Grec, imJuif, un Cophte ou un chrétien osât les empiéter ; mais quand la tolérance d^ Finançais eut nivelé ces petites disr linctîons religieuses, une réaction se fit sentir.

Les G>pktes et les Juifs , long-temps vexés , relevèrent la tête ; d'opprimés ils se firent oppresseurs. Non contens de se vêtir à l'^al des Musulmans , ils voulurent afiêcter sur eux un ton de supériorité. En leur qualité de percepteurs d'impôts y ils les taxèrent à leur fantaisie , joignant parfois Pironie à l'injustice. Si le Général en chef avait été informé de pareils abus, il y eût mis fin par un exemple sévère ; mais les plaintes des contribuables , étouffées par les interprètes % commentées par ceux qui les provoquaient 9 n'arrivaient jamais jusqu'aux autorités supérieures.

A ces moti6 de mécontentement venaient se joindre les instigations secrètes des ambitieux y et les menées sourdes des agens mamlouks. Il existait en efièt ati Kaire, dans la grande mosquée d^él-jézhar (des Fleurs) y Un comilé conspirateur, ralliant autour de lui les passions et les haines de tous les partis. Là , près des émissaires de Mourad et d'Ibrahim , se groupaient tous les cheyks dont Bonaparte

■ Au nombre de ces interprètes on n*en comptait pa^ un seul qui iût musulman, car le Koran défend à ses adeptes Tusage des langues étrangères.

n'avait pas accepté les services , et qui conspiraient par désappointement. La tactique des cœijvrés fiit d'abord de jeter de la défaveur sur les membres du Divan qu'on supposait les plus dévoués à l'influence française. Ils y parvinrent si bien, que l'un d'eux se vit chassé par les fidèles de la mosquée dont il était chef. Ge n'était pas tout : il fallait donner du cœur au peuple, le faire revenir peu à peu de ses impressions premières , lui prouver qu'il était possible de vaincre une. armée victorieuse des Mamlouks. Pour arriver à ce résultat, des machinations de toute espèce fiirent mises en oeuvre. Tantôt le bruit se répandait que Bonaparte avait résolu de convertir tous les Musidmans à la foi chrétienne , et d'employer la rigueur envers ceux qui refuseraient d'abjurer; tantôt on parlait d'une armée nombreuse d'Osmanlis et de Mamlouks qui venait d'aborder sur la côte égyptienne. Un jour, c'était Mourad qui avait refoulé les soldats de Desaix jusqu'à Gi^^h; une autre fois , Ibrahim avait campé à Belbéys avec ses cavaliers. Enfin il n'était sorte de fable qu'on ne fît circuler pour pousser à la révolte un peuple disposé au repos : scrupules reUgieux, susceptibilités per-

sonnelles, chances de triomphe, perspective de pillage , rien ne fiit oublié pour mettre en jeu toutes les haines, et pour brusquer une explosion. Les imams , les muphtis eux-mêmes , ne craignirent pas de pousser à la révolte, soit par des influences occultes, soit par des prédications publiques.

Jusqu'alors pourtant la population n'avait répondu à ces appels réitérés que par un mécontentement sympathique. Prête à éclater, elle se prenait à douter de ses forces, et n'osait s'aventurer dans ime lutte dont son instinct lui laissait prévoir le résultat. Elle se défiait d'ailleurs de ces auxiliairéSs du dehors , dont on lui annonçait la venue. Bonaparte s'était donné , dans ses proclamations, pour l'ami et l'allié du Sultan ; il avait reconnu le kyaya du pacha comme l'envoyé et le représentant de la sublime Porte. Jusqu'à preuve contraire, cette assertion subsistait : pour la détruire, il fallait une armée ottomane , ou au moins une pièce officielle qui la démentît. Cette pièce ne tarda pas à pariutre. Yers les derniers jours de vendémiaire, on répandit à profusion dans la ville un manifeste du Sultan contre les Français. En voici la teneur :

Firman de la Porte-Ottomane.

tt Au nom de Dieu clément et miséricordieux,

}!> Gloire au Seigneur, maître des mondes;

» Salut et paix sur notre prophète Mahomet , le premier et le dernier des prophètes , sur sa famille et sur les compagnons de sa mission«

» Le peuple français ( Dieu Teuille détruire leur pays de fond en comble , et couvrir d'ignominie leurs drapeaux) est une nation d'infidèles obstinés et, de scélérats sans frein. Us nient l'unité de l'Étre-Supréme , qui a créé le ciel et la terre j ils ne croient point à la mission du Prophète , destiné à être l'intercesseur des fidèles au jugement dernier , ou , pour mieux dire , ils se moquent de toutes les religions ; ils rejettent la croyance d'une autre vie , de ses récompenses et de ses supplices ; ils ne croient ni à la résurrection des corps ni au jugement dernier, et ils pensent qu'un aveugle hasard préside à leur vie et à leur mort ; qu'ils doivent leur existence à la pure matif^e, et qu'après que la terre a reçu leurs corps , il n'y a

plus ni résurrection ni compte à rendre, ni demande ni réponse.

» £n conséquence , ils se sont emparés des biens des temples , ils ont dépouillé les croix de leurs omemens^ et ils ont chassé leurs khalyfes (vicaires de Dieu) , leurs prêtres et leurs religieux.

)) Les livres divins , inspirés aux prophètes , ne sont , à leur dire , que mensonge et imposture , et ils regardent le Koran , le Pentateuque et l'Évangile comme des &bles. Les prophètes, tels que Moïse , Jésus et Mahomet, ne sont, selon eux, que des hommes comme les autres , qui n'ont jamais eu de mission , et qui n'ont pu en imposer qu'à des ignorans. Ils pen-sent que les hommes, étant nés égaux, doivent être également libres; que toute distinction entre eux est injuste , et que chacun doit être le maître de son opinion et de sa manière de vivre.

y> C'est sur d'aussi &ux principes qu'ils ont bâti une nouvelle constitution , et &it des lois auxquelles a présidé un esprit infernal. Ils ont détruit les fondemens de toute religion ; ils ont légitimé tout ce qui était défendu ; ils ont laissé un libre cours aux désirs effrénés de la conçu-

pisceace; ils se sont perdus dans un dédale d'inextricables erreurs , et en égarant la vile populace , ils en ont fût un peuple de pervers et de scélérats.

7> Un de leurs principes diaboliques est de souffler partout le feu de la discorde, de mettre la désunion parmi les souverains , de troubler lés empires , et d'exercer les sujets à la révolte par des écrits mensongers et sophistiques, dans lesquels ils disent avec impudence : (c Nous sommes frères et amis ; les mêmes iny) téréts nous unissent , et nous avons les mê- » mes opinions religieuses. y>

» Ensuite viennent de faciles promesses ou des menaces inquiétantes ; en un mot, ils ont appris à distiller le crime et à se servir habilement de la fraude et du parjure; ils se sont réunis sous les drapeaux du démon, et ils ne se plaisent qae dans le désordre , ne suivant que les inspirations de l'enfer. Leur conscience n'est jamais troublée par les remords et la crainte de faire du mal. Aucun dogme, aucune opinion religieuse ne les réunit ; ils regardent le larcin et le pillage comme un butin légal, la calomnie comme la plus belle éloquence, et ils ont détruit tous les habitans de la France qui

n'ont pas voulu adopter leurs nouveaux 6t absurdes principes:

y> Toutes les nations européennes ont étë alarmées de leur audace et de leurs for&its; et alors ils se sont mis à aboyer comme des ddens, à hurler comme des loups, et, dans leur rage , ils se sont jetés sur tous les royaumes et sur toutes les républiques pour détruire leurs gouTememens et leurs religions, pour enlever leurs femmes et leurs enfans. Dés rivières de sang ont abreuvé la terre , et les Français ont enfin réussi dans leurs criminels desseins vis^à-vis de quelques nations qui ont été forcées de se soumettre.

!» Mais en preuve de leurs trahisons et de leurs noirs projets contre le peuple musulman, on peut citer une lettre adressée à Bonaparte, général en chef de leurs armées réprouvées, par les directeurs de leur infâme république : l'un de nos agens secrets nous en a envoyé ime copie , et nous allons vous la traduire littéralement , en vous invitant à la bien méditer.

(c Vous n'ignorez pas combien les Musul- » mans tiennent à leur religion : lorsque vous » aurez pénétré sur leurs terres , il faut vous

» fidic im flafn de ooddmte adapté à leurs fbr- 9 ces, à leurs préjugés el à leurs mœurs. Yisr- 9 à-YÎsdesfiûbks, tous emploÎCTez ks armes, 1» les massacres et le pillage; quanta ceux^ » ont les moyens de résister, tous tous serri- 9 refe des moyens de la fimrbene peur les ca* j^ pédier de mure , en re^ectant leur rdi^^on, 3» leurs finmnes et leurs propriétés, jusqu'à oe 9 que TOUS en sojes oitièrement maîtres, i^ 9 que Tous puisâez disposer de leur sort à to- )» tregré.

D Un bon moyen enomre à employw, c'est » de semer adroitement les haines , les dissenj> »ons et les guerres intestines parmi les di- » Terses peuplades qui habitent les pays de » l'islamisme. Tous exciterez les mauTais su- » jets et la Tile populace contre les chéri& et » les gens Tertueux. Vous inspirerez partout » l'esprit de rébellion aux bons et aux mé- » chans , et surtout aux tribus arabes , à leurs » cheyks, et à ceux parmi eux qui font métier » de détrousser lés voyageurs.Yous ferez aussi » vos efibrts pour allumer le feu de la discorde » civile parmi les khans de la Fei*se et parmi )) leurs sujets. Vous tacherez de les engager à y> des agressions contre les Ottomans. Les que-

» relies, lés désordres, les guerres, lescom^ » bats , sont utiles et même nécessaire^ à nos y> vues. Dans cet état de choses , les gens puis- » sans s'accoutument à secouer le joug ; lé^ su- » jets n'obéissent plus à leurs commandans. De B cette manière , les liens de la discipline se » rompent et l'Etat se dissout. Lorsqu'il n'exisx^ tera plus d'union entre eux , et que leurs » biens et leurs trésors seront épuisés , alors il » vous sera adsé de les assujettir et d'asservir » leur pays.

if> Dans les momens où les dissen^ons de la » guerre seront allumées entre eux, il fiaiut que » les Français prêtent main-forte aux Êdbles , » parce que, lorsque les ptdssans seront écra- » ses , et qu'il ne restera plus que de^ gens fid- » blés , ceux^ seront bien aisément nos vic-> 1» times«

y> Mais attendu que nous avons secoué le » poids de tout préjugé religieux , que nous y> avons foulé aux pieds, les lois divines et huy) maines , et que nous ne pourrions jamais y> compter sur les Musulmans , qui sont si zélés y) pour leur religion ; dès que nous les aurons » domptés par les moyens de ruse indiqués à- » dessus , alors nous détruirons la Mecque et

y> la Kaàbah , Médine et le mausolée de leur )> Prophète, Jérusalem, toutes les mosquées, » tous les lieux de leur Ténération. Ensuite , » nous ordonnerons un massacre général, et » nous n'épargnerons que les jeunes filles et les y> jeunes garçons ; après quoi nous partagerons » entre nous leurs dépouilles et leurs terres. >> Quant à ce qui restera de ce peuple, il nous » sera aisé alors de lui faire adopter nos y> principes , notre ccmstitution et notre lan- )) gue. L'islamisme et ses lois disparaîtront de ' >> dessus la terre , dans les quatre parties du » o&onde. y^

» C'est ainsi que finit cette lettre infôme , et puisse le Dieu puissant qae nous adorons tourner contre eux leurs diaboliques desseins ! Nous vous avons fait une peinture fidèle des Fr^içais, de leurs ruses, de leurs fourberies, et des moyens qu'ils emploient pour vous perdre. Jugez donc maintenant si tout Musulman, si tout homme qui professe l'unité de Dieu , n'est pas tenu de prendre les armes contre ces insignes athées^

. y> O vous donc , défenseurs de l'islamisme ! ô vous, héros protecteurs de la foi! ô vous,

adorateurs d'un seul Dieu, qui croyez à la misv sion de Mahomet fils d'Abd-AUah! réunissezvous' et marchez au combat sous la protection du Très-Haut ! Ces chiens enragés sHmaginent sans doute que le peuple vrai croyant ressemble à ces infidèles qu'ils ont combattus , qu'ils ont trompés, et à qui ils ont fsiit adopter de faux principes ; mais ils ignorent , les maudits ! que l'islamisme est gravé dans nos cœurs , et qu'il circule dans nos veines avec notre sang. Nous serait -il possible d'abandonner notre sainte religion , après avoir été éclairés de la divine lumière? Non, non^ Dieu ne pefmettra pas que nous soyons un instant ébranlés;. nous sevons fidèWsm la foi que nous avons jurée. Le Très^Haut a dit dans le livre de la vérité : « Les vrais croyans ne prendront jamais les y> incrédules pour amis. »

» Soyez donc sur vos gardés , méfiez- vous des pièges et des embûches qu'ils vous ten-^ dent , et ne soyez efirayés ni de leur nombre ni de leurs vétemens hideux. Le lion ne se met point en peine du nombre des renards qui méditent de l'assaillir, et le faucon ne s^eflOraie pas d'un essaim de corbeaux qui croassent contre lui. Soyez unis , prêtez-vous aide et asr

ISO

sistance les uns aux autres?, ce Le fidèle , selon » l'expression de notre dàvin Prophète , dcût » être l'appui des fidèles oomme les murs* d'un ^ édifice qui se soutiennent l'un par l'autre. )>

D Oublier surfout tout sujet d«i querelle et de dissension qui pourrait exister parmi vous : que les intérêts de la cause du del changent cette haine en bonne harmonie* Chassez loin de vous , quelque part que vous soyez , ceux qui se plaisent à semer la médisance et la calonmie; mais n'éloignez pas, sans raison légitime, le Musulman étranger qui vient se réunir à vourde bonne foi, car l'islamisme fait de tous les fidèles une même fimnlle?

» Cependant, ne cessez pasWs^voir les yeux ouverts et d'observer tout ce qui se passe autour de vous; car les perfides Français pourraient bien, à force d'argent, chercher à gagner ceux dont la foi est faible, l'esprit léger et le caractère fÎEictieux. Ils essaieront sans doute de lancer de pareils traîtres au milieu de vous i et alors il est de votre devoir de vous empresser de les éloigner, ou plutôt de lesf exterminer.

^ £n un mot, ne formez qu'un fiûsceau, pour raffermir et &irç triompher notre sainte

religi<m, et soyez toujours sur vos gardes contre les fàéges et les «nd^udies <|ue tous len* droat ces infidèles ; car il est clair et trèsprouvé que tous les malheurs qu'a essujfés l'ialamume depuis quelque temps ne imnn^at qu0 ëfwx seuls.

)) MaiSy grâce au del, vos salM«s sont trandians, Tos^flè^ea aiguës , vos ottions ressem*^ Ment à la foudre, et toutes sortes d'armes meurliières, maniées par d'habiles caTaliers, sauront bien atteuulre l'infidèle et le préc^iter dans les flammes de l'enfer. N'en doutes pas , le ciel est pour vous; l'œil de Dieu veille à votre oonswalion et à voire gloire } et avec la puissante proteotUNa du Proptièle , ces ar^ mées d'athées se dSssipei^nt devant vous et aeront eztmaninées. Cette heure va Uentdt

)» Nous avons eu wàte de la subhme Porte de vassemUttr les troiqpes de loiitea les provineoïs de l'empire, et dms peu des armées aussi nomlweuses que redoutables s'avance* roqt par terre, en même temps ^e des vais* seam aussi hauts que des montagnes couvri* ront la surfiiça des mers; des canons qui lan* omt l'éc^aùr et la foudre , des héros qui mépri*

sexkt la mort pour le* triompti!» de la cause de leur Dieu, des guerriers qui par zèle pour leur religi<m savent affî-onter le fer et le. feu, vont semettee.àleur poursuite; et il nousiest,.s'il pbat à Dieu, réservé de préâder à leur entière destruction : ils seront comme la poussière que les. vents dispersent et (dissipent. Il ne restera plus aucun vestige de ces infidèles ; car la pro-^ messe de Dieu est formelle : ce. L'espoir du » méchant sera trompé, et les mjftchans péri- >y.ront. >);

y> Crloire au Seigneur des.m<md^& ! )>-

Ce manifeste , qpi fidsait .mentir toutes les proclamations de Bcmaparte, devint une arme puissante entre les mains des conspirateurs. Ils s'en servirent pour rallier à leur parti) tous les Égyptiens qui reconnaissaient encore la suze-r raineté de jia Porte. A. cette classe de mécontens se joignit bientôt une dasse plus nom? brei|$e , froissée chaque jour davantage par la mise en œuvre des innovations fiscales. i Des architectes, et ingénieurs venaient en effet de recevoir l'ordre de soumettre a un cadastre régulier toutes les propriétés.égyptiennes.Gette opéi:a,tion nécessitait djBS vi^tes domi^aires:,

insuf^rtables aux Musulmaiis , et souvent il &Uut user 'de violence pour leur faire subir cette inquisition à là fcHs mcH:*ale et maténeUe. Les premiers murmures se firent entendre parmi les grands propriétaires : l'impôt pesait sur eux d'une manière si exorbitante et si nouv^e , qu'on avait dû jNrévoir ce résultat; mais ce qui n'avait pas été suffisamment calculé, c'est que ces hommes , peu disposés à s'aventurer eux-mêmes dans une émeute, tenaient sous leur patronage une foule de prolétaires avides de pillage et de bouleversemens.

Les plaintes de l'aristocratie du Kaire eurent donc d'^ei^qnes échod dans la populace : pour. combler la mesure, il suffisait que lés ^ imams vinssent mettre en ccmtact ces colères privées avec le vieux levain des rancunes reli-^ gieuses. Ils n'y manquèrent pas. Vers les derniers jours de vendémiaire , leurs prédications étaient deveaues furibondes : ils ne se donnaient plus la peine d'envelopper leurs provo^ cations de saintes allégories , ils appelaient firanchement , ouvertement le peuple à la révolte. Du haut des minarets , les mouezzins •ux-mèmes y. chargés, de rappeler aux fidèles^

l'heure de la prière, leur annonçaient en même temps de se tenir prêts pour la guerre sctcrée. Le chef des aveugles de la grande inosquée , Ismayl-êl-Gizaouy , dirigeait la conspiration sacwdotale, et réchauffait tout de son fiuia^ tisme.

Les consfnrateurs sentirent que l'heure était venue d'exploiter ees divers élémeos d'insur^ rection. Un rendez •* vous fiit donné pour la nuit du 99 au 3o vendémiaire an VII ( ao au ai octohre 1798 ^-<- 10 au 11 gemady^êl-^ouél I3i3). Traite cheyks, divers émissaires mamlouks, le chef des aveugles de la grande mos*- <{uée, et à leur suite un petit nombre d'agens dévoués, entrèrent en séance. Il s'agissait de s'entendre sur la marche à suivre pour rendre la révolte générale et eff cace. On parla , on discuta long-temps sans pouvoir rien eon^ dure : enfin il iut résolu que le mouvem^it aurait lieu ie jour suivant. D'après le plan oon- VMiu, on devait empêcher d'abord l'ouveiiiiH'e des boutiques , puis diriger v^rs l'étitf-*major phiôeurs millief*s de pétitionnaires contre lés nouveaux ^bo^ d'enregistrement.

£n effbt , le 3o vraidénùaire (si octobre) , à la pointe du jour, on pouvait déjà s'apercevoir

que la capit^ égyptienne n'avait pas sa phyfiionamie accoutumée. Des f^oupes étranges et menacans se formaient de toutes parts : des orateurs passionnés haranguaient la foule avec véhémence; la foule leur repondait par des murmures confus ou par de bruyantes approbations. Les passans qui se croisaient dans les rues échangeaient entre eux tantôt de vives paroles, tantôt des mots mystérieux, il y avait dans les intentions à» ces masses quelque chose de vague et d'insaisissable ; cependant , aux longs regards de colère quHls jetaient sui^ les Français, aux gestes significatifs des meneurs , il était facile de deviner des hostilités naissantes.

Ce peuple , d^leurs, accouru de tous côtés sur les places piduliques, avait été visiblement arraché à ses habitudes. Dans ses mains point d'ustensiles de travail , des armes seulement y cachées ou apparentes. Un parti paraissait pris à l'avance , eehii de ne pas &îre de cette journée*là une journée ordinaire. En effet, une première dànonstration eut Heu contre les boutiques : de gré ou de force on les fît fermer à mesure ^'elles voulaient s'ouvrir^

Bientôt les groupes se grossirent de tous les

oisUSs et de tous les méoontens du Kak*e : les &ubourg&aYec leur populace, les fellahs venus aux ba^sars , les marchands arrachés à leurs af- £adres^ tout se heurta péle-méle sur la voie pubhque. Alors éclatèrent les cris d'anathéme contre les Français, contre le nouvel impôt, contre Bonaparte ! C'était un tumulte, des clameurs, des hurlemens à fiedre frissonner le plus br^ve : on ne pouvait s'y méprendre, l'insurrection était commencée, il ne s'agissait plus que de lui donner une direction.

Séïd-Bedr Mokdessi (c'est-à-dire natif de Jérusalem) arriva pour se mettre à la tête des rebelles : réunissant autoiu- de lui les plus. déterminés , il marcha droit à la maison du kady Ibrahim-Ekhtem-E^endy. Ibrahim était un vieillard que les hahitans. avaient appris.à. chérir depuis longues années; respectable par ses moeurs et son caractère , il comptait au Kaire de nombreux partisans. Séïd-Bedr se présente à lui avec une députation de vingt personnes choisies dans la foule qui l'entourait. <c Nous » voulons aller chez Bonaparte, disaient les ré- D voltés, nous voulons. qu'il rapporte son ar- » rêté sur les. droits d'enregistrement ; montez )) à cheval, venez avec nous. » Et de gré ou de

force, ils entraînèrent le Vieillard qui se débattait. Cependant 9 lorsque franchissant le seuil dé la porte, le kady TÎt affluer devant lui cette populace menaçante , il comprit la portée de ces démonstrations, et voulut reculer devant le danger. Saisissant un prétexte, il fit dire au peuple que ce n'était pas dans Une attitude pareille , et en pareil nombre , que l'on présentait une pétition. En même temps il descendit de cheval pour rentrer diez lui ; mais arrivée à ce point d'effervescence, la multitude n'était guère disposée à se payer d'excuses dilatoires : « Chez Bonaparte ! » cria-t-on de toutes parts, (c le kadj chez Bonaparte ! » Et comme Ibrahim n'en tenait compte , plusieurs centaines de turieux se jetèrent sur lui et ses gens, les assommèrent à coups de bâtons ou de pierres , puis complétèrent leur vengeance par le pillage de sa maison.

Ce premier succès mit en goût les rebelles. S'exaltant les uns les autres , ils se persuadèrent qu'ils allaient en finir avec les Français comme avec les gens du kàdy. Les che& des conspirateurs , cheyks ou imams , répandus dans la foule, soufflaient partout l'esprit de désordre et prêchaient le massacre au nom

rô8

d'Allah ! En même temps , la voix des inouezzins entomiait l'hymne de guerre du haut des minarets, et dans le sein des groupes circulait cette ivresse électrique qu'engendre toujours un grand froissement d'hommes. Remuée par tant d'émotions puissantes , la populace ne se contint plus : elle eut soif de carnage, et crut l'instant propice pour consommer ses f^épres égyptiennes.

Trompées sur l'esprit de la population, les autorités françaises n'avaient rien tût pour prévenir une révolte éventuelle. Ce jour-là même, soldats, officiers et savans circulaient paisiblement dans la ville pour vaquer à leur service ou à lem*s travaux. Aussi , lorsque le peuple, quittant la maison du kady, se ma dans tous les quartiers du Kaire avec des idées de sang , son premier bond fut aussi terrible qu'imprévu. Çà et là des victimes isolées, sans défense, tombaient sous le poignard de ces impitoyables égorgeurs. Les négodans européens établis au Kaire ne trouvèrent pas grâce auprès d'eux : leurs khans furent assiégés , leurs caisses pillées, et quelques-uns périrent en se défendant. Ceux même parmi les Musulmans qui s'étaient montrés dévoués aux Français,

n'édiappèrent à la rage des révoltés que par la fuite. Le cheyk él-fiadat , saisi par eux^ se vit outrageusement rasé^ revêtu de Fhabit d'un soldât assassiné , et vendu au bazar pour treise piastres.

Une des premières maisons saccagées par la populace fut celle de Caffarelli. Fort heuréu^ sèment 9 ce général était sorti dès le matin pour aller ) atec Bonaparte et l'état-^najor , visiter nie de Roudah. La maison était donc presque déserte , lorsqu'un attroupement considérable se présenta devant ses portes. Deux ingénieurs des ponts-et-ckaussées, Thévenot et Duval, s'y trouvaient ieuls y et ralsemblaBt à la hftte les domestiques du général ^ ils défendirent lé terrain avec un courage opiniâtre; mais accu«lés jusque dans les derniers appartemens, les ingénieurs et leurs auxiliaires fiirent hachés en morceaux. Cette vengeance ne suffit pas à la populace. Ne voyant plus d'ennemis vivans autour d'elle, dans son stupide vandalisme, elle se jeta sur les instrumens de physique et de mathématiques , déposés dans la maison de CafikreUi, brisa et dispersa cette collection venue de si loin et si précieuse pour la science.

Non loin de là succombait M. Testevuide ,

chef des ingénieurs-géographes* Parti le matin de l'Institut , il se rendait chez le général Caffarélli, qui l'avait feit appeler, lorsqu'au détour d'une. rue Toisine, une bande &natique immola ce vieillard inofiènsif '. M. Jomard devait l'accompagner dans cette course , mais le hasard fit qu'il le quitta en route , et cet incident le sauva. Le dessinateur Duperrès fut moins heureux; il périt les armes à la main. L'ingénieur De la Roche en fut quitte pour une blessure à la tête. . .

Une demi-heure s'était à peine écoulée depuis l'explosion de la révolte, et déjà toute la ville était, en feu. Les postes disséminés dans des quartiers populeux avaient ,été égorgés. Des flots de peuple s'étaient jetés vers l'avenue du trésor public, et ce fiit à grand'peine que les braves grenadiers de la Sa* demi-brigade parvinrent à le sauver du pillage. L'hôpital lui-même s'était vu attaqué : Roussel, et Mongin, chirurgiens de première classe, avaient payé de leur vie l'inviolabihté de cet

* M. Testevuide avait alors soixante-trois ans. Auteur du cadastre d&la Corse, il venait de le terminer quand il passa en Egypte. Là, il s'occupait du travail préparatoire de la carte d'Egypte, lorsqu'une mort prématurée vint Tarracher à ses travaux.

a^e. L'Institut et le palais de Kasi^-Bey, occupé par )a cûmipissiou dps sciencea (Bt arts , venaient d'essuyer une alert0 terrible. Situées dans un faubourg de la ville ^ ces deux habitations avai0nt |i redouter l^s attacpieia d'une pon pulation fanatique et celles des Arabes venus des environs. Pour faire face à tant de dangers , nos savans étaient seuls et sans sauvegarde n)ilttaire» Leur énergie pourvut à tout : aidés p^ qu0lc{ues domestiques, et à l'abii de barricades improvisées , les membres de la commission repoussèrent à diverses reprises leurs farouches assaillans. L'Institut lui-même s'était mis en état de siège. Le corps sdentifique avait iait ses dispositions militaires : les terrasses démolies lui promettaient des armes contre ceux qui testeraient d'enfoncer les portes ; l'escalier dev$|it être au besoin une machine de guerre prête à crouler sur l'ennemi. Enfin le bataillon académique était organisé, les chefs élus y les mousquetons diargés y miais toutes ces disposition^ furent inutiles : après quelques balles échangées , l'attroupement prit une autr^ direction.

A l'intérieur de la ville , le drame se compliquait. D'après les preiniprs rapports, vagues et

incomplets, le général Dupuy, commandant du Kaire , s'était £siit illusion sur le caractère de l'émeute : ce C'est ime échauffourée , » ditil , et il se contenta d'ordomnier quelques patrouilles ; mais lorsque , coup sur coup, on lui annonça les progrès de la révolte et les excès déjà commis , il comprit que l'événement avait quelque chose de sérieux et de prémédité. Alors it monta à cheval , accompagné du capi-< taine Maury, son aide-de-camp , du n^ociant Baudeuf , qui -s'offrit pour lui servir d'interprète , et sous l'escorte d'un simple piquet de dragons. En même temps, il fit passer à la 3^* demirbrigade, casernée sur la place de Birketél-Fil , l'ordre de prendre les armes et de se tenir prête à marcher*

Ces mesures ime fois combinées , il piqua droit vers le principal théâtre des attroupemens. Chargeant et sabrant tout devant lui , il parvint jusqu'à la demeure du kady, entra dans la eour, et demanda des renseignemens sur la direction qu'avaient prise les révoltés. On lui indiqua le grand cimetière , appelé la faille des Tombeaux : il en prit la route. Mais, dans l'intervalle , la foule avait grossi à tel point que chaque rue n'offirait plus qu'une surface mou-

vante de tètes et de turbans. Tantèt , hitt*lant la menace , cette tourbe bideuse se jetait audevant des chevaux ; tantôt , foulée aux pieds et livrant passage , elle allait se briser contre les parois des murs. Ce fut au milieu d'une haie pareille , et sous ime grêle dé pierres ou de solives lancées des maisons , que Dupuy se fit jour jusqu'à l'entrée du quartier des Francs. Il allait pénétrer dans la rue des Vénitiens , lorsqu'un groupe plus déterminé se mit en travers de la rue , et parut décidé à se maintenir dans cette position. Vainement l'interprète Baudeuf voulut -il essayer quelques paroles de paix; on lui répondit par des imprécations. A la vue de cette attitude hostile, Dupuy n'hésita plus. Sans tenir compte du nombre , il se mit à la tête de ses dragons et chargea les révoltés. Le prenuer choc fiit heureux ; les chevaux labourèrent les groupes , et le sabre fit justice des plus mutins. Mais cet engagement avait lieu dans une rue étroite où les dragons ne pouvaient se déployer , où les insurgés eux-mêmes,- acculés, pressés de toutes parts , n'étaient pas libres de battre en retraite.

Cette circonstance fut fatale à Dupuy : à

il*

pçi|i^ 6'ét|^t-i| fray^ une route violente s^u seip 4^ n^iss^s refoulées , que , par uq mpureifient élastique, ejles se rpployèrent suy lui, et rçpyeloppërent. La situation était critique, E\\ç \e deyint dav^nts^ge encore lorsque Bar* (j^^l&pay le Grec , qui yenait à deux c^pts pas dfinîèire ayec une escouade de police, tira un coup dei tromblpn sur le grpupç le plus acfaarn^. A cette détonation, la rage populaire ne CQxwut plus de bornes : une centaine de j[uFi^ux se précipitèrent sur les Français; des pierres, des bâtpns, des meubles, tombèrent m milieu de l'escorte, pendant que le général se voyait entouré d'ime ceinture de piques, de s^brçs et de poignards» Du même CQuprd'osil > Pupuy vit le danger et le moyen d'^U sortir; mais au moment où une charge nouvelle venait de le dégager, un coup de lance l'iitteignit à l'aisselle gaudie et lui coupa l'artère fipdllaire ; ce Jp suis perdu! » dit-il à Baudeuf. Au même instant , Maury, qui ehercbait à parer lés coups portés à son général , fiit luimême démonté : Dupuy, quoique blessé à mort , eut encore la forcp dci se baisser pour tendre la main à son aide-de-camp ; mais ce mouvement détermina une violente hémorra-

gie ; te sai^ jmlbt pdr bcmîUotl de la |iliâe ^ e< bientét , expirant j sthêhh , lé g^nërlil toiûblE sâ&s côtttaissàtice. Gepeûdant * lUd âtagdtV étâiëiit pàMrekitts à diq^et^i* les as^Uàns; H rue était presque libre , ef l'otî put d'ûtteilpët* du blessé. Le chirurgical en chef Larl^éy té^ uait d^arriTèr , après avoir percé le pluai^pàii) deà groupe)»; il arrêta l'hi^orragie pàl^ Uïi^ forte cbiuptesâion , et fil transporter le wl&drànt ëhez Pcdde-de-caibp Juuot, son atm: Là, malgré tous les soins qui lui hremt prodigués, Dupuy eiipirâ après 4^elqu6s niiiiuteë d'agonie.

Quand l'assassinat du commandant fiit cottUti de toute ia ville, il j eut dalîs la ptt^ulatioiï un élan i^Tttés6é triomphale; dans l'aftuée, un sentiment de douleur et de cblèi*e. Lia lùort à^vkî ôtedèi^ supérieur Ait regaifdée par tés rébelles comme un gage de Victoire ; ils pitii^eiit foi dàiîs leurs forces , et marchèrent veris db nouveaux combats avee Une insolente cdùfianCe. Excités par l'exemple, les habitans paisibles s^en mêlèrent. De toutes parts surgirent des barricadée , à l'abri desquelles coiiUhen^à uhë fusillade meurtrière : les portés de Nasr, de Foutouh et de Berhachiéh furent oéciipéés pAic

le peuple, et garnies de retranchemens impro-» visés. Cependant la canaille de la ville , lie impure qui surnage en des jours d^ trouble, songeait , comme de coutume , à exploiter utilement le désordre. G>râc(B à, son intenrention y la révolte changea bientôt de caractère : ce ne fiftt plus une lutte, mais un pUlage. Les maisons des riches, s^ns distincticm de croyances, fu-. rent tour à tour saccagées. Le quartier des- Francs, ceux des Juifr, des Grecs et des Cophn tes , se virent pendant une heure à 1^ merci de ces bandes vagabondes. Femmes,, filles, arn gent, meubles, bijoux, tout fiit de bonne prise pour elles.

A ces pillards de l'intérieur vinreiit bientôt se joindre quelques tribus arabes , jalouses de leur part au butin. Prévenues d^avance de l'in-^ surrection, ou les vit accourir du pied des pjr-? vamides et des carrières du. Mokattam.. L'une d'elles , préludant par un lâche assassinat , as-^ saiUit aux portes du Kaire , et sur la route de Belbéys , un convoi de malades de la division Reynier* L'escorte , trop £adble pom* résister , $e dispersa au premier choc , et tous ces sol-t dats, blessés ou infirmes, fiirent massacrés jusrr qu'au dlernijer.

Les choses en étaient là, quand le c^MK)n d'alarme se fit entendre. Les généraux français avaient enfin compris que, pour répon* dre à une attaque aussi générale,. il fallait de l'unité et de la vigueur dans la défense. En l'absence de Bonaparte , Bon prit le comman-dement des troupes qui se rassemblaient de toutes parts. Par ses ordres , de nombreux détachemens d'infanterie balayèrent les rues principales au moyen àe vives fiisillades , ou délogèrent à la baïonnette les tirailleurs égyptiens abrités derrière leurs barricades. Ce mouvement, combiné de manière à nettoyer toutes les avenues du quartûer-général , obtint un résultat complet. Les rebelles, refoulés en masse au sein d'un, seul quartier, fiirent obligés de se jeter péle-méle dans la grande mosquéo d'él-Azhar. Quinze mille d'entre eux, et en général les plus déterminés, y prirent position. Ivres de sang et de £matisme, ils firent le serment de s'y défendre jusq^'à la mprt. En quelques minutes, la mosquée et ses dépendances fru'ent mises à l'abri d'une surprise : des bar-^ ricades protégèrent les avenues , et bientôt cette position devint le foyer central de k ré^ volte.

C'était l'instant où Bonaparte faisait sa rentrée au Kaire. Ayerti par le canon d'alarme et par les exprès qu'on lui ayait enyoyés, il était piEu*ti en toute hâte de l'île de Roudah ayec ses guides et !ion étatnniajor. Arrivé à la ^rte dii Vieux-Kaire , un rassemblement notnbreux lui ayait coupé le passage ; un obstacle pareil obstruait celle de l'Institut; mais, plus heureux une troisième fois , il yénait de pénétrer en yille par la porte de Boulaq.

A peine eut-il mis pied à terre , qu'il regarda autour de hli et donna ses premiers ordres. Dans be moment4à, toute commtmibâtion étant coupée entre les diyt^s quartiers , Boiiaparte s'occupa d'oi^aniser d'abord ce qui se trouvait à $11 {Portée. Sur son brdt^, Junot prit le cotnmandement des troupes campées au milieu dé l'Ezbékiéh : dés postes nombreux surveillèrent les abords dé la place , et de fortes patrouilles furent détachées en reconnaissance. Avant là chute du jdul-, on i^ssit égaléttiént à ihëttrë des canons en batterie à l'entrée des rués principales.

fia nuit ramena le calme : le tumulte de là vffle fit placé peu à peu à un bourdonnement sourd, et bientôt à un silence profond intér-

rompu seulement par le qui i^W des fiictidnnaires. Ce repos complet, après une journée si chaude, n'était que le résultat d'Un pt^ugé conmiun aux Orientaux. Soit par pratique t^ ligieuse , soit par habitude , les Musulmans se seraient fait un scrupule de guerroyer après le coucher du sotell. Aussi les combattans se dispersèrent-ils d'eux-mêmes : les uns regagnèrent leurs demeures; les autres, retranchés dans la grande mosquée , restèrent inofifensifs durant tdut le cours de là nuit.

Mais quoique iiikctiÊ en àppàrénëé, lés détix partis songeaient au lendemain. Bonaparte profita de dette courte trêve pour concentt'er ses troupes éparpillées, et pour organiser son plan d'attaque. Muni de ses instructions , lé général Dommartin partit du Kaire à minuit , pour aller établir sur le revers du Mokattam, entre la Qoubbéh et là citadelle , une batterie q[ui do-^ minait à cinquaiite toises de la grande mosq[uée.

Les rebelles, de leur côté, avaient mis en campagne de nombreux émissaires , chargés d'appeler aux armes tous les enviik>ns. Ces agens frappèrent aux cabanes des fellahs, et poussèrent leurs courses jusqu'aux tentes des

Arabes : aux ims comme aux autres , ils parlèrent de la religion menacée , du triomphe de la veille , du pillage qui les attendait , et grâce à des séductions si diverses et si puissantes, ils entraînèrent plusieurs milliers d'hommes vers les remparts du Kaire.

Le i" brumaire (23 octobre), aux lueurs de Paube, les faubourgs de la capitale avaient recommencé leur mouvement, et maîtres de plusieurs issues, ils en ouvrirent les portes à leurs auxiliaires des environs. Alors se précipitèrent dans les rues des flots de paysans et de Bédouins, armés de bâtons, de piqpes, de sabres, de poignards, de pistolets et de fiisils. Des houras de guerre bruyans ou confus , des hurlemens sauvages mêlés à des cris de femmes, tout cet appareil et ce tumulte d'un combat populaire, contribuaient à jeter dans la ville de profondes impressions de terreur.

Bonaparte voulut, avant d'agir, apprécier nettement les divers élémens de la révolte, les suivre dans leurs progrès , afin de ne pas user ses forces en répressions partielles ; mais ayant appris que plusieiu*s milliers d'insurgés avaient occupé le grand cimetière , il fit marcher contre eux une colonne entière d'infanterie. L'en-

gagement fiii yif et le résultat complet : Pennemi , taillé en pièces , dispersé dims toutes les directions, cherdia vainement à se rallier dans sa défaite.

Dans le même moment, une attac^ue avait lieu au coin de la grande rue, dite Du Petit- Thouars en mémoire dé l'une des victimes d'Aboukir. Au débouché d'une ruelle eondui-sant sur la place Ezbékyéh , se trouvaient placées une compagnie de grenadiers et deux pièces d'artiHerie. Le premier coude était court , et si les insurgés avaient voulu tenter une attaque de front, la mitraille aurait réprimé leur témérité ; mai^^ plus adroits, ils essayèrent de tourner cette position formidable. Se glissant au travers des maisons , des cours et des jar^ dins, ils réussirent à s'i,nstaller dans une petite mosquée, d'où ils faisaient feu presqu'à bout portant sur les grenadiers et les artilleurs. Il fallut, pour se débarrasser de leur mousqueter rie, enfoncer à coups de bâche les portes de la mosquée, et déloger ces invisibles tirailleurs. Un grand nombre d'entre eux périt dans cet assaut, et ce qui put échapper aux baïonnettes des soldats vint tomber dans la rue sous le fei^ voulant de la batterie.

Piendalil que ce$ premiers succès signalaient la défense intérieure ^ au dehors dé la TÎlle d'autres attaqués faisaient unte dirersioii utile. Sortis à la pointe du jour, les générait Lannés, Vaux et Alexaildre Dumas avaient éckelonné autour du ELairb de nombreux détachemens d'infanterie et de cavalerie. Chaque parti de feUidits ou d'Arabes qui se |>résèntail, trou-* Tsât sur son chemin des troupes françaises, et battu, dispersé par elles, il iiiyait en déacx^dre. Par cette meàure prudente , on partint à isol&r l'insurrection du Kaire de celle des envt^ rons.

Chargé d'une mission iseiùblablë , le chef de btigadé Shulkowski, aidé - de - camp dé Bônapalte , était parti le matin ^ avec un détàthéihent dé guidés , pour éclairer là route de Belbéys. Sa mission avait été héUreUsë : lés tHbus d'arabes campées dans cette direction avaient tôuriié bridé devàht lui ; mfeds à quoi devait hn servir ce dernier triomphé! Au:^ poHes du Kaire , tme fatafité l'atténMt , piresisahté , irrétoéable. Il allait y pénétrer par B&b--él-Nfeisr , quand là populace de eè fitubourg s'âmetita Jiour lui disputer le passage. Trop brave pour compter ses eniiémis , le

jeune Polonais s'élança sur eux avec sa fiable escorte : déjà il s'était fait jour , le sabre à la main, au travers des groupes les plus épais, lorsque, glissant sur des cadayres, son cheval s'abattit et le renversa. Shulkovrski , soufirant encore dt ses blessures récentes , n'eut ni le temps ni la force de se relever. En butte à toutes les fureurs de la populace , il fiit massacré avant que ses guides pussent venir à son secours.

Ainsi périt Shulkowski, officier de la plus grande espérance , si vaillant et si capable à la fois, que Bonaparte ne craignit pas de constater ses regrets personnels dans une dépêche officielle. Exilé volontaire, il avait quitté sa patrie, après avoir .vainement combattu pour elle sous Judycki et Kosciusdu). Depuis lors , son bras s'était voué à la défense de la république française, sa patrie adoptive. Distingué par Bonaparte au siège de M^ptoue, nommé son aidede-camp, il partagea jusqu'à sa mort les destinées du Général. Nourri d'études fortes , et doué d'une sagacité peu commune , Shulkovrski avfdt su relever eni:K>re sa gloire militaire par des titres scientifiques. Membre de l'Institut du ^aire , il s'était fait un devoir

de justifier cette nomination par des travaux et des recherches laborieuses. Du reste , bon vivant et bon camarade, pétulant sans étourdeiie, courageux sans bravade, l'aide-de-camp de Bonaparte avait conquis , au sein de l'armée et dessavans, les ]^lus honorables amitiés.. La carrière était belle devant lui, lorsque tout cet avenir de jeune homme vint se briser contre une échauSburée populaire.

Quand la nouvelle de cet événement parvint au Général en chef, il fut saisi de douleur et de colère. Se promenant à grands pas dans son appartement : ce Quoi ! disait-il , serons-nous le y> jouet de quelques hordes de vagabonds , de )) ces Arabes que l'on compte à peine chez )) les peuples civihsés , et de la populace du » Kaire , canaille la plus brute et la plus sauy> vage qui existe au monde ! » Ces paroles, accompagnées de ces gestes brusques si famihers à Bonaparte , trahissaient une émotion qui lui était peu habituelle.

Il se maîtrisa pourtant quand on lui annonça que les membres du Divan venaient se mettre à sa disposition. Sur son ordre , ils furent introduits. Il faut rendre cette justice à l'assemblée égyptienne , que , loin d'être hos-

tile aux Français, ses cfaeyks les plus influens iSrent preuve en cette occasion de dévouement et de fidélité. Mais, prévenu contre eux, Bonapaurte les accueillit d'abord avec humeur et défiance : « Que venez-vous chercher ici? leur » (Jit-il ; ne savez-vous rien de ce qui se passe » au-dehors? On égorge les Français dans les y> rues , et vous demeurez tranqpilles specta- » teurs de ces massacres? Êtes-vous le Divan » égyptien, ou non? Que signifie un Divan cjui » ne peut rien faire ni rien empêcher? y>

Cependant, après quelques explications, le Grénéral en chef s'adoucit : il prit confiance dans la bonne foi des cheyks , et voulut l'éprouver dans une démarche caractéristique. Résolu à épuiser toutes les voies de conciliation avant d'en venir à des mesures extrêmes , il exigea que le Divan lui-même allât porter aux révoltés ses dernières paroles de paix. En même temps, et pour tout prévoir, il expédiait une ordonnance au général Dommartin pour lui enjoindre de se tenir prêt à faire feu au premier signal.

Grâce aux manœuvres actives des brigades françaises, presque tous les quartiers du Kaire étaient alors libres d'ennemis , et la révolte se

trouyait cernée dans la grande mosquée ; mais elle s'y perpétuait redoutable et tumultueuse* De nombreux renforts accouru^ de toutes parts , des am^es distribuées à propos , avaient doublé le courage et l'insolence de ces masses fanatiques. Les imams, les mollahs y renfern^é$ dans la même enceinte y les chef9 conspirateurs qui voyaient leurs têtes compropu^s, tenaient en haleine l'irritation populaire, et la lîendaient inaccessible à toute influence paôfique.

Aussi lorsque le Divan, les cheyks et les docteurs de la loi se présentèrent aux barricades pour parlementer , ils n'obtinrent pour toute réponse que des coups de fiisil. Il y eut même alors dans le quartier insm*gé un nouvel accès d'exaltation fràiétique. Cette démarche du Divan , commentée par les chefs de la révolte, fut donnée en preuve de la faiblesse des Français , et la populace accueillit avec un enthousiasme crédule cette complaisant^ interprétation. On paflait déjà d^ns la mosquée de faire une sortie générale, d'aller surprendre les infidèles dans leurs quartiers, et de }es exterminer tops, ofi^ciers et soldats.

Mais cette ivresse dura peu : tiu moment où elle était à son comble, un qbus, parti du Mo-

kattam, vint tomber au miKeu des rebelles. C'était le début du bombardement. A quatre heures prédses, le général Dommartin et le gouverneur de la citadelle avaient reçu l'ordre ^de démasquer leurs batteries. Pour rendre cette mesure plus efficace , défi compagnies de grenadiers s'emparèrent des avenues qui condtdsaient à la grande mosquée , et coupèrent aux insurgés toute voie de retraite. Alors éclatèrent les bombes , alors sifflèrent les boulets , pleuvant par milliers sur ce foyer central de la rébellion. La mosquéje, percée à jour par les projectiles, menaçait d'engloutir sous ses ruines la foule campée dans son enceinte. Bientôt tout le quartier environnant n'offnt plus qu'une scène de dévastation : on n'y voyait qu'édifices incendiés , que maisons renversées de fond en comble : du sein de ces décombres, où des familles entières périssaient écrasées , on entendait sortir des cris horribles ou dg sourds gémissemens. Les dépendances dé 6amè~él-Azhar, les rues Gouryâi et Sanatyéh , point de mire des batteries françaises, fiirent le principal théâtre de ces désastres.

Il était alors six heures , et , par un phénomène assez rare en Egypte , le tonnerre venait

de mêler ses éclats bruyans aux détonations de l'artillerie. Il n'en fallut pas davantage pour jeter dans l'esprit des Egyptiens une terreur superstitieuse. Les quartiers de la ville que le canon ne foudroyait pas abjurèrent à l'instant toute disposition hostile : les rebelles eux-mêmes 9 frappés de ces signes célestes , se débattant sous les débris de la mosquée , demandèrent à se soumettre et à capituler ; mais Bonaparte ne crut pas la leçon sufiisante. Le sang français frunait encore , et d'ailleurs il &llait prévenir par des rigueurs immédiates le retour de nouvelles insurrections : ce Non , répondit- » il aux parlementaires , vous avez refrisé ma » clémence quand je vous l'ofirais , l'heure de )) la vengeance est sonnée ; vous avez com- » mencé , c'est à moi de finir. 9

Réduits au désespoir, les rebelles cherchèrent à se faire jour les armes à la main ; mais toutes les issues étaient hérissées de baïonnettes devant lesquelles leurs efibrts vinrent se briser.

Cette agonie dura long-temps encore. Enfin, vers les huit heures du soir, les. chefs de l'insurrection, se dévouant au salut commun, marchèrent désarmés vers les soldats , et se jeté-

rent la face contre terre en criant canman ! miséricorde ! Bonaparte se laissa fléchir; il fit cesser le feu et publier le pardon dans les rues. Dans le premier moment , les habitans ne purent y croire : firappés de terreur, ils s'imaginaient entendre toujours gronder à leurs oreilles le canon du Mokattam.

Seuls, repoussant les bienfaits de l'amnistie, quelques conyulsionnaires frénétiques s'obstinaient à tenir dans la grande mosquée. Des grenadiers marchèrent sur eux , au travers d'une vive fusillade, et emportèrent à la baïonnette le sanctuaire religieux. Long-temps encore la lutte se prolongea au sein de la mosquée : du haut des galeries intérieures partaient des coups de feu qui frappaient à bout portant, et il fiiUut escalader ces retraites aériennes pour y tuer un à un ces tirailleurs acharnés.

Au milieu d'un pareil désordre, quand les balles des assiégeans et des assiégés, se croisant dans toutes les directions, frappaient un ami ou un ennemi , qui eût pu supposer que , dans les rangs des soldats, se trouvait un homme inoffenâf , accouru là dans l'intérêt de la scÂence, risquant sa vie pour arradher aux

flammefi qpidques pages arabes? Le fait eut heu pourtaiK» L*<Hrientaliste Marcel se hasarda au plus fort de la itiélée , daM le seul espcnr de conquérir quel<iues-uns des précieux manuscrits dont la mosiiuée était dépositaire. Son attente ne fut pas trompée : il eut le bonheur de sauver, entre autres, un Koran d'un format gigantes(jpie , écrit sur peau de chameau, monument magnifique de calligraphie arabe, orné sur sa couTerture de compartimens et de méandres élégans.

Une fois débarrassés de leurs ennemis, les grenadiers s'arrangèrent pour camper cette nuit dans le lieu saint des Musulmans, et, s'il faut en croire Abd-ér-Rahman, ils y nouèrent une vie tant sait peu profane : ce Ils attachèrent y> leurs dbeyaux au kiUt^ ', dit cet histori^oi; y> ûs passèrent dans les portiques sacrés , casi!> $èrent les lampes , efikcèrent les inscriptions » religieuses, jetèrent par terre les liyres et le }» Koran , et cracherait dessus, y^

Ainsi finit la réyolte du Kaire, où trois cents Français tomberait sous les coups du fimatisme arabe* Parmi ces rictimes, on coiiq>tait

> Nidie «en laqvdle on te tourne pour bâre la prière.

des savans , des ingénieurs , des officiers du plus grand mérite : le reste se composait de vaillans soldats dont la mort fidsait dans les cadres de l'armée un yide irréparable. En expiation de ces pertes douloureuses, quatre mille cadavres d'Égyptiens encombraient la grande mosquée et les rues du K^aire. Une morne stupeur régnait dans la yille ; et la puissance des armes françaises venait de se révéler tout entière dans un fait terrible.

Page 1