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LES ASSYRIENS

Longtemps après, la contrée qu’arrosent le Tigre et l’Euphrate formait les royaumes d’Assyrie et de Babylone, puissants et riches. Ils furent conquis par Thoutmès III, roi de la dix-huitième dynastie d’Égypte -, mais cette conquête ne fit qu’apporter dans la contrée des éléments de civilisation et d’art qui manquaient encore pour en faire la reine de l’Asie occidentale.

Les Assyriens n’acceptèrent pas toutefois la loi des vainqueurs sans luttes, et, s’étant ligués avec les autres peuples de l’Asie, ils finirent par s’affranchir de la domination égyptienne sous Ramsès II et Ramsès III. Puis bientôt ils subjuguèrent la Médie, leur berceau.

Jusqu'à la domination égyptienne, les Assyriens comme les Mèdes, leurs voisins, n’élevaient que des constructions très-simples, dépourvues d’ornements. Ils s’interdisaient la représentation sculptée des divinités ; mais la contrée qu’ils occupèrent avait nécessité certaines modifications dans la structure de leurs habitations.

Les bords du Tigre et de l’Euphrate ne présentent que

des plaines de limon , les bois propres à la construction y sont rares. Le ciel, d’une pureté incomparable, ne laisse apparaître aucun nuage pendant dix mois de 1 annee. La chaleur y est accablante et incessante.

Avec leur goût pour les arts, les Égyptiens avaient apporté dans ces contrées leurs connaissances en astronomie et en géométrie, une civilisation déjà raffinée, leur organisation administrative, correcte et sévère. Si les populations des bords du Tigre et de l’Euphrate surent profiter de ces avantages, elles perdirent en même temps les habitudes de simplicité et de rudesse qu’elles possédaient. Les familles d’origine aryenne tenaient toutefois à conserver la pureté de leur sang et ne s’alliaient pas volontiers aux indigènes soumis. Convaincus de la supériorité de la race des Aryas, ces familles formaient une caste aristocratique et, considérant leur petit nombre relativement à la population subjuguée, prétendirent dominer non-seulement par l’intelligence et le courage, mais encore par le nombre. A cette fin , la caste supérieure admit la polygamie, et il n’était pas rare en effet de trouver en Assyrie des personnages de race noble entourés de cent enfants et plus. Mais ce moyen de reproduction altéra plutôt qu’il n’affermit le prestige de la race supérieure dominante. En effet, les filles des Sémites étaient belles et beaucoup entrèrent dans les harems des nobles Assyriens, de sorte qu’après plusieurs générations, le sang aryen était fort mélangé de sang sémitique. Les Aryas possèdent un génie élevé -, enclins à la poésie, passionnés pour l’étude des phénomènes naturels, ils sont braves et portés à la domination*, mais ils n’ont qu’une médiocre aptitude pour la pratique des arts plastiques. Les Sémites, de leur côté, disposés aux idees simples, contemplatifs, aventureux, indépendants, possèdent des aptitudes particulières pour tout ce qui tient au calcul; ils sont commerçants, industrieux individuelle ment : car iis se reunissent difficilement en vue d’une œuvre

collective ; d’ailleurs ils ne sont point artistes et ont une sorte de mépris pour tous ceux qui se livrent à un art manuel. Et cependant l’alliance des deux races produit toujours les éléments les plus favorables au développement des arts plastiques.

Épergos faisait part de ses observations à ce sujet à son compagnon Doxi, venu avec les Égyptiens en Assyrie et fixé dans ce pays. Épergos, qui avait vu les constructions élevées par les Aryas depuis leur berceau jusqu’en Médie, constatait que ces œuvres étaient loin d’avoir atteint la valeur, comme art, de celles dues aux Égyptiens et même aux Jaunes de l’extrême Orient, pendant le même laps de temps. Il avait vu aussi les constructions des Sémites en arrivant sur les rives du Tigre, et dans un voyage qu’il avait fait sur les bords de la mer intérieure. Il reconnaissait donc que les demeures des hommes de cette race ne variaient pas dans l’espace de plusieurs siècles et étaient dépourvues d’art. Mais depuis qu’en Assyrie, l’influence des Égyptiens s’était fait sentir et que le mélange des deux races aryenne et sémitique s’opérait par la force des choses, les constructions atteignaient une rare perfection, s’enrichissaient de sculptures et de peintures *, le luxe des demeures allait chaque jour croissant.

Doxi écoutait les propos de son compagnon, le laissait parler, paraissant songer à tout autre chose.

Épergos continua ainsi : « D’où je conclurais que si les Egyptiens sont particulièrement portés pour les arts, c’est qu’ils sont le produit d’un mélange de sang âryen et sémitique. » Doxi lui jeta un regard de travers. « Et, poursuivit Épergos sans s’émouvoir , n’avons-nous pas vu en Égypte des hommes et des femmes à la peau blanche, aux joues roses, aux cheveux châtains, se distinguant ainsi de la plupart de leurs compatriotes à la peau d’un ton mat et légèrement cuivré, aux cheveux noirs comme l’ébène ? Observe

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que ces exceptions faisaient partie de la caste la plus élevée. » Doxi leva les épaules. « Chose étrange, reprit encore Épergos, souriant au geste de son compagnon ; ces Aryas changent d’opinion volontiers ; ils sont mobiles comme Tonde, sans cesse en quête de choses nouvelles et tenaces dans leurs désirs ; cependant, livres a eux-memes , ils construisent aujourd hui comme hier, fideles aux traditions léguées par leurs ancêtres pour ce qui touche à la vie de famille. Les Sémites, eux, sont insensibles aux progrès; ils ne l’attendent ni de leurs efforts ni du temps; les choses extérieures les touchent peu et ils ne recherchent, dans les constructions qu’ils élèvent pour leur usage, ni le mieux ni le changement; mais quand ces races se mêlent, les hommes issus de ce mélange sont pris de la passion du luxe, leurs habitations se décorent et contribuent à tous les agréments et les raffinements mêmes de la vie. A quoi cela tient-il? Qui donc opère ces prodiges ? — Fol tu as été, fol tu es, fol tu seras toujours, répliqua Doxi. Tu parles de races d’hommes, comme s’il y avait des races différentes parmi les hommes. Les uns sont noirs, d’autres sont blancs, d’autres ont la peau cuivrée : qui a fait ces différences ? le climat , le soleil, la corruption peut-être. Je ne distingue entre les hommes que les sages et les insensés. Les sages sont ceux qui, comme mes amis les Egyptiens, s’en tiennent pendant des siècles à ce qu’ils ont trouvé de bon et de bien et interdisent aux fous d’y rien changer. Les insensés sont ceux qui variant sans cesse, inquiets, agités, abandonnent ce qui est bien pour chercher le mieux et tomber dans le pire. Et tu crois qu’en mélangeant ce que tu considères comme des éléments differents, on obtient fatalement tel ou tel résultat ? Quelle extravagance et quel blasphème ! Les peuples gouvernés par les hommes sages se maintiennent purs et tranquilles quelle que soit la couleur de leur peau. Ceux qui se laissent diriger par des têtes légères, qui, regardant toujours l’horizon brumeux,

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ne voient pas ce qui est à leurs pieds, sont misérables et marchent de ruine en ruine. Il est donc à souhaiter que tu n’aies jamais à gouverner tes semblables ! — Ne saurais-tu jamais discuter sans employer ces gros mots? Réponds plutôt à mes questions ou plutôt viens voir cette villa royale que terminent ici près des milliers d’ouvriers, et si tu ne vois pas là-dedans un effort prodigieux en même temps qu’un mélange d’éléments disparates, assemblés cependant avec art, quelque chose qui ne rappelle ni les palais égyptiens ni les modestes habitations médiques tout en tenant des uns et des autres.... — Je verrai que les habitants de ce pays ont profité des enseignements laissés par les Égyptiens. — Non, c’est autre chose *, viens. »

Les deux compagnons atteignirent bientôt un large plateai de forme carrée, sur lequel s’élevaient des bâtiments qui n’offraient pas une apparence symétrique, mais dont les hautes murailles étaient percées de quelques portes cintrées. Épergos connaissait l’architecte de la villa royale à laquelle les ouvriers mettaient la dernière main. Cet architecte, désireux sans doute de recueillir les suffrages des deux étrangers, voulut leur faire visiter cette demeure splendide, jusque dans ses détails.

« Cette plate-forme, qui sert d’assiette à la villa royale, dit l’architecte en gravissant les degrés du sud, et qui s’élève de plus de vingt coudées au-dessus des rives du fleuve, est entièrement bâtie de briques crues*, son revêtement seul est fait de pierres provenant des montagnes qui séparent l’Assyrie de la Médie. Chacune de ses faces est de trois cent quarante coudées. Vous voyez ici, en AA', les plans inclinés qui permettent aux chars d’arriver jusqu’aux portes. — Mais , observa Épergos, pourquoi cette plate-forme ? — Parce qu’il est d’usage chez les hommes de race noble, de bâtir leurs demeures sur des lieux élevés ; à plus forte raison, le roi entend-il que ses palais soient placés dans une

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situation dominante. Le pays étant plat, les grands élèvent des montagnes d'argile pour demeurer sur leurs sommets. — Comment cette masse énorme de limon ne s est-elle pas

affaissée sous la charge des constructions qu’elle supporte ? — Voici comme nous procédons : L’argile, vous le savez, ne manque pas dans la plaine, et on la trouve jusqu’audessous- du lit des fleuves. Pour arroser les campagnes et

assurer ainsi leur fertilité, nous creusons quantité de canaux qui mettent en communication les deux fleuves. C’est l’argile extraite de ces canaux qui sert aux bâtisses, de telle sorte que la construction d’un vaste palais est un bienfait pour la contrée, car elle ne s’est élevée que par le creusement d’un canal. Pendant que certains ouvriers sortent du limon des tranchées, aussitôt il est corroyé avec soin dans de grands bassins ; puis, étant jugée bonne par les experts royaux, cette matière est jetée dans des moules carrés et plats, battue et comprimée dans ces cases* on obtient ainsi des briques que l’on fait sécher au soleil.

« Quelques heures suffisent pour que la dessiccation soit suffisante ; car il ne faut pas que les briques aient laissé évaporer toute leur humidité, autrement elles se briseraient en les employant. Quand elles sont à l’état convenable, les maçons les assemblent en croisant soigneusement les joints et en mouillant quelque peu le lit sous-jacent, pour bien faire adhérer le lit nouveau. Ainsi, obtient-on une construction qui n’éprouve ni tassement ni déchirures, car cette argile étant battue et les briques jointives, la masse est homogène. Toutefois vous voyez que les parois et les plates-formes sont revêtues de grandes pierres qui forment comme un coffre contenant les briques. D’ailleurs on fait cuire partie de ces briques pour construire des aqueducs qui circulent sous la plate-forme et des têtes d’arcs ou piles qui demandent une grande résistance, et même on les couvre d’émaux. Vous voyez de ces briques émaillées autour et au-dessus des portes du sud. Mais ne nous attardons pas à ces détails, nous aurons le loisir de les examiner plus tard. Les personnages qui arrivent en char laissent leurs véhicules dans les salles que vous voyez en a’ a\ car le roi seul pénètre dans les cours intérieures, monté sur un char. Allons chercher la porte principale en B, car celle du sud n’est qu’une entrée secondaire, comme je vous l’expliquerai. — Laisse-moi, dit Épergos,

admirer l'extérieur de cette porte terminée par un arc, chose que je n’ai vue nulle part ailleurs. Voilà qui me surprend étrangement. Qui donc vous a enseigné ce mode de bâtir?

— La nécessité.... Les forêts ne sont pas abondantes ici comme en Médie, on ne peut faire venir des bois qu avec les plus grandes difficultés ; puis la chaleur les fait promptement pourrir lorsqu’ils sont en contact avec 1 argile; puis encore les couvertures en charpente, fussent-elles revêtues de terre, ainsi que cela se pratique dans quelques contrées situées au nord, ne donnent pas dans les intérieurs une

température assez fraîche. Il nous fallait donc nous passer de bois et bâtir entièrement avec l’argile. Nos prédécesseurs n’arrivèrent que successivement à former ces berceaux. Voyant que les bois posés horizontalement sur les têtes des murs fléchissaient sous le poids des terres formant les couvertures, et se décomposaient en attirant de nombreux insectes, les anciens constructeurs eurent d’abord l’idée de façonner, avec des cannes qui viennent en abondance sur les rives des fleuves, des arcs dont la courbure était rendue immuable par d’autres tiges de roseaux posées en dessous, verticalement, horizontalement et diagonalement (fig. 48). Ainsi composaient-ils comme un grand clayonnage solide.

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Sur ce clayonnage ils firent placer longitudinalement des roseaux plus légers, puis une première couche d’argile molle qui suivait la forme du cintre fut battue. On la laissait sécher une journée. Lorsqu’elle était durcie, une seconde couche d’argile était superposée, toujours en épousant la forme du clayonnage ; et ainsi procédant par couches horizontales auxquelles, une fois posées, on donnait le temps de sécher, le clayonnage cintré se trouvait entièrement couvert d’argile. Comme chacune de ces couches avait été posée horizontalement, leur ensemble donnait donc la section (fig. 49);

et les constructeurs enlevaient tous les roseaux verticaux, horizontaux et diagonaux, en ne laissant que ceux qui avaient servi de formes. Il restait alors une série de baguettes apparentes que l’on n’osait enlever sous la voûte, croyant à leur efficacité. Mais bientôt ces roseaux en se desséchant n’eurent plus d’adhérence avec l’argile, et on reconnut que leur fonction était inutile; aussi les enleva-t-on.

« Ces voûtes, par suite de la nécessité de laisser sécher chaque couche d’argile avant de poser la suivante, étaient fort longues à construire. 11 fallait en outre avoir de deux jours l’un la quantité d’argile convenablement corroyée pour battre la couche nouvelle. Parfois cette terre était trop détrempée, parfois trop peu. Il en résultait des lenteurs et

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même des dangers, parce que les couches posées trop molles se gerçaient et risquaient de causer la chute de 1 ouvrage. Puis encore, quand on arrivait près du sommet de la voûte, les parties d’argile, très-minces le long des courbes, séchaient beaucoup plus rapidement que celles posées sur les reins des voûtes. Il fallait entretenir l’humidité dans ces parties minces. Tout cela demandait des soins infinis et la réussite n’était jamais certaine. Déjà cependant on moulait des briques comme nous les moulons aujourd hui.

« Ce fut alors qu’un homme puissant par le savoir, et que

nous appelons Kabu, proposa de continuer de construire sur les roseaux courbés comme on construit les murs, c’està-dire en posant les briques comme vous le voyez ici (fig. 5o), et par conséquent de passer du plan du mur vertical au plan courbe de la voûte, sans laisser un angle entre les deux plans- en un mot, de tracer les voûtes au moyen d’un demicercle complet. Ainsi la construction du mur continuait, pour ainsi dire, en se courbant de plus en plus.

« Il paraît que Kabu eut beaucoup de peine à faire adopter son idée; les anciens le déclaraient insensé, prétendant qu’un mur ne pouvait se tenir debout du moment qu’il sortait de la verticale.... Mais Kabu fit en petit une voûte d’après son système.... Vous souriez, dit l’architecte à Épergos; peut-

être cette histoire vous semble-t-elle oiseuse? — Non point, répliqua Épergos, elle m’intéresse et j’aime à te l’entendre raconter*, je vais t’en dire la fin, continua- t-il en regardant de côté son compagnon Doxi, qui était visiblement mal à l’aise. Kabu n’eut pas de succès auprès des anciens avec son modèle de voûte, on lui déclara que si cela pouvait tenir dans une dimension réduite, la construction exécutée en grand croulerait infailliblement. Alors Kabu fit mouler des briques en forme de coins de la grandeur des briques ordinaires et les posant les unes contre les autres, à sec, sans l’interposition d’argile mouillée, il démontra par le fait que ces briques se tenaient ainsi d’ellesmêmes.

« Zulul, le plus entêté parmi les anciens, ne demandait rien moins que l’exil de Kabu, qui procédait par sortilèges contre les lois naturelles.... Tu vois que je sais cette histoire dans ses moindres détails.... Kabu fut en effet obligé de quitter les bords du Tigre *, mais il paraît que ses idées n’en ont pas moins fait leur chemin.... malgré Zulul; et je vous en félicite.

« Maintenant si tu veux continuer de nous expliquer ces merveilles, nous t’écoutons avec attention. — Du moment, reprit l’architecte, qu’on faisait des briques spéciales pour construire des voûtes, suivant l’indication fournie par Kabu, il ne fut point difficile de les cuire et d’émailler leurs faces comme on cuit et émaillé des poteries. C’est donc avec ces briques cuites et émaillées que nous formons les têtes des arcs qui resplendissent au soleil de brillantes couleurs, et ces bandeaux, et ces tableaux, et les soubassements des salles, et même des pavages de chambres. Mais entrons. Cette porte principale B1, dont les pieds-droits sont décorés de taureaux ailés taillés dans de la pierre, donne

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