SONT-CE DES HOMMES
Une douzaine d’êtres aux membres lourds, à la peau d’un jaune livide, le crâne couvert de poils rares et noirs qui tombent sur leurs yeux, aux ongles crochus, sont groupés, serrés les uns contre les autres, sous un arbre touffu dont les branches basses ont été attirées vers le sol et retenues à l’aide de mottes de limon. Le vent souffle avec violence et chasse la pluie tout à travers cet abri. Quelques nattes de jonc, des peaux de bêtes, protègent à peine les membres de ces êtres qui, à l’aide de leurs ongles, déchirent des lambeaux d’animaux aussitôt dévorés (fi g. i).
La nuit se fait et la pluie redouble. Les plus robustes ramassent des branches mortes, de longues herbes, arrachent des fougères et des roseaux et les amoncellent contre le vent-, puis, avec des bâtons et leurs mains, ils cherchent à donner à l’eau qui envahit leur refuge un écoulement, en jetant de la boue sur des branches amassées.
Malgré la violence de la tempête, tous, enlacés comme un nid de couleuvres, s’endorment, sauf un d’eux, qui se tient éveillé en jetant dans la nuit des cris plaintifs et pro-
HISTOIRE DE id H ABITATl ON .
longés pour éloigner les animaux nuisibles . Lorsque le sommeil le gagne, il va réveiller un de ses compagnons qui prend sa place.
Le matin, le vent s’est abattu, mais la pluie ne cesse de tomber fine et drue. Le pied de l’arbre est couvert d’eau. Alors chacun de chercher des branches, des roseaux, du
Fig. L
limon pour exhausser le sol. Quelques reptiles chassés de leurs retraites se réfugient sur les mottes qui entourent l’abri. Ils sont tués à coups de bâton, pour servir de pâture à la famille.
Non loin de là, Epergos, saisi de compassion en face de cette misère, choisit deux jeunes arbres espacés l’un de l’autre de quelques pas. Se hissant sur l’un d’eux, il le fait courber par le poids de son corps, attire le sommet de l’au-
tre à l’aide d’un bois crochu et, joignant ainsi les branches des deux arbres, il les lie ensemble avec des joncs. Les êtres qui sont accourus autour de lui sont émerveillés. Mais
Épergos n’entend pas qu’ils restent oisifs, et leur fait comprendre qu’il faut aller quérir d’autres jeunes arbres dans les environs. Avec leurs mains et des bâtons ils les déracinent et les traînent auprès d’ Épergos.
Celui-ci leur montre alors comment il les faut incliner
en cercle en appuyant leurs sommets contre les deux premiers arbres attachés; puis comment il faut garnir les intervalles avec des roseaux, des branches, de grandes herbes enlacées ; puis comment les racines doivent être^recouvertes de limon et successivement tout l’ensemble (fîg. 2), en laissant une ouverture du côté opposé au vent qui amène la pluie. Sur le sol, il fait répandre des branches mortes, des joncs et battre du limon avec les pieds.
A la fin du jour la hutte est terminée. Chaque famille des Naïrriti veut en posséder une semblable.
Épergos, couvert de sueur et de boue, se repose alors près de son compagnon Doxi. « Pourquoi, dit ce dernier, aller ainsi à l’encontre de ce qui est fait? Voudras-tu maintenant apprendre aux oiseaux à faire leurs nids, aux castors à se bâtir des cabanes autres que celles qu’ils savent fabriquer? Pourquoi modifier ainsi l'œuvre du créateur? — Qui sait! reprend Épergos; revenons ici dans cent mille r'jours et nous verrons si ces êtres ont oublié mes instructions pour vivre comme ils vivaient hier. S’il en est ainsi, j’ai tort de me mêler de leurs affaires, et je n’ai pas trouvé; mais s’ils ont profité de mes avis, si les huttes que nous verrons alors sont mieux faites que celles-ci, j’ai trouvé, car aiors ces êtres ne sont pas des animaux. — Folie! répartit Doxi; que seraient-ils donc alors? — Que sais-je!... »