LES IONIENS DE L’ASIE, CARIENS, LYCIENS
Les contrées qu’habitaient les peuplades auxquelles on donne le nom de Ioniens sur les rives occidentales de l’Asie, en face du Péloponèse, étaient riches, fertiles et alors couvertes de forêts sur les rampes des montagnes. Les bois, la pierre propre à bâtir abondaient. Là, on ne trouvait plus ces grandes plaines limoneuses comme celles de F Assyrie, mais, au contraire, un pays accidenté, montagneux, sillonné de cours d’eau, dont les côtes découpées profondément présentaient des baies et des golfes, singulièrement propres à cacher des barques de pirates. L’île de Rhodes formait, au sud, la tête d'une série d’îlots qui opposaient comme une digue coupée par des passes aux expéditions venant de l’ouest.
La plupart de ces îles, à commencer par la plus grande, Rhodes, étaient occupées par les colonies ioniennes. Une situation géographique aussi favorable à la culture, au commerce, à la piraterie même, un beau climat, avaient promptement fourni aux Ioniens l’occasion de développer leurs aptitudes *, aussi devenaient-ils riches et puissants.
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Ainsi que l’avait judicieusement observé Épergos, le mélange des deux races aryenne et sémitique produisait rapidement une sorte d’éclosion d’art exceptionnelle, et si la branche aryenne était relativement vigoureuse , les arts, au lieu de demeurer stationnaires comme en Égypte, et même sur les terres assyriennes, progressaient et se transformaient chaque jour. Or ces Ioniens conservaient, de tradition âryenne, la construction de bois de charpente et avaient pris aux Tyrrhéniens sémites la structure de blocs de pierre. En utilisant ces deux procédés simultanément dans leurs bâtisses, ils ne les mêlaient pas toutefois et ne faisaient, pour ainsi dire, que les juxtaposer. Il résultait de ce mode un art très-étrange, disparate, mais dont les conséquences eurent une valeur dont on appréciera bientôt l’importance.
Dans les plans de leurs habitations, les Ioniens laissaient voir aussi les traditions âryennes et les influences sémitiques.
C’est ce que montre la figure 5g. Ici, l’habitation est séparée en deux parties distinctes; l’une consacrée aux rapports extérieurs, l’autre à la vie intérieure qui est pour ainsi dire cachée. En A, est une sorte de vestibule, relativement vaste, donnant directement sur le dehors et destiné à recevoir les clients, les étrangers.
Cette salle communique à droite et à gauche à deux salles B C ; l’une destinée au commerce du propriétaire, — car tous les Ioniens se livrent à quelque trafic, — l’autre au logement des employés, serviteurs ou esclaves qui sont en rapport avec les gens du dehors. La salle A ne communique avec la cour de l’habitation intérieure que par une seule porte D, que ne franchissent les étrangers à la famille que s’ils sont introduits par le maître.
De cette porte D, on entre dans une cour entourée de portiques soutenus par quatre colonnes. En E est la salle destinée aux provisions de toute nature, salle dans laquelle on ne pénètre que du portique ; en F, la salle où sont dis*
posées les archives, et où s’élève l’autel des dieux.. En G est le lieu où la famille se réunit, comme dans l’habitation sémitique1. C’est dans cette salle, largement ouverte sur le
portique, que Ton prend les repas, que les femmes et les enfants se tiennent pendant le jour.
Des deux côtés du portique, en I, s’ouvrent les chambres.
Voy. figures 45, 46.
Puis en K est la cuisine avec ses dépendances, mises en communication directe avec le portique et avec la cour M.
Cette habitation est placée à mi-côte, et en avant est une plate-forme L, avec clôture basse. En M sont les logements des serviteurs et les étables, possédant une cour spéciale
donnant sur la plate-forme et sur les jardins J, où les habitants de la maison se rendent directement par le passage N .
La figure 60 présente l'aspect extérieur de la façade de :ette habitation dont les murs sont faits de pierres taillées ou posées irrégulièrement, mais à joints vifs, et dont les baies, les combles, les portiques, les plafonds sont faits de charpente avec couvertures de tuiles.
HISTOIRE DE l’HABITATION.
Toutes les parties de la construction faites de bois sont peintes de couleurs vives dans lesquelles le jaune, le rouge, le blanc dominent. Au soleil, ces couleurs perdent leur dureté et s’harmonisent de la façon la plus agréable.
« Voici, dit Épergos à son compagnon en passant devant cette demeure d’un riche négociant, une belle habitation qui ne ressemble en rien à ce que nous avons vu jadis chez les Jaunes, sur le haut Indus, en Médie, en Assyrie et en Égypte. Cela mérite que nous examinions en détail cette structure*, que t’en semble? — A vrai dire, cette bâtisse me semble passablement désordonnée. — Ne nous pressons pas de porter un jugement avant d’avoir examiné la chose dans ses détails. — Les maisons de mes amis d’Égypte me paraissent, de tous points, les plus sensées. Pourquoi cette profusion de détails à l’extérieur? Les maisons sont-elles faites pour ceux qui les habitent ou pour ceux qui passent sur la voie publique? Il y a dans tout ceci un désir de paraître qui me fait supposer chez ces gens-là plus de vanité que de sagesse. — Nous verrons bien; mais tu observeras que l’entrée seule de l’habitation est relativement décorée; le reste est d’une grande simplicité. Peut-être y a-t-il une raison pour que cette entrée ait une apparence de richesse particulière. Souviens-toi des demeures de ces Aryas du haut Indus, lesquelles possédaient toutes une salle spacieuse destinée aux réunions. Ne serait-ce pas là une tradition de ces usages? » En discourant ainsi, les deux compagnons s’approchaient du point central de la façade (figure 61). « Vois donc, continua Épergos, comme cette structure de bois s’enclave entre ces têtes de murs bâtis en pierre; comme ce toit fait une saillie très-prononcée à l’extérieur, pour bien abriter l’entrée, et comme cette avancée est ingénieusement supportée par des poutres qui portent sur ces têtes de murs. Et ces deux poteaux, avec leurs chapeaux sculptés et peints, leurs clôtures de bois latérales et les treillis supérieurs, ne
ENTRÉE DE LA MAISON IONIENNE (p« 1 66),
semblent-ils pas bien combinés? Je retrouve ici ces solive^ de rondins que nous avons vues dans les constructions des Aryas de T Indus autrefois et chez les Mèdes. Mais partout ailleurs, les bois sont soigneusement équarris et couverts d’un léger enduit merveilleusement coloré. Et vois donc encore comme ces têtes de murs sont bien construites, avec dés pierres larges et basses intercalées entre des morceaux posés debout. Ces hommes me paraissent bien entendus et ne rien faire qu’à bon escient. — En effet, nous avons pu voir, en parcourant les côtes, qu’ils ne négligent pas leurs intérêts, savent écumer la mer et bien vendre leurs produits, quand ils ne pillent pas leurs voisins. Oh! ce sont d’habiles gens; il n’est pas surprenant qu’avec les gains qu’ils font et le produit de leurs pilleries, ils puissent élever des demeures somptueuses. »
A ce moment, le propriétaire de la maison rentrait accompagné de plusieurs serviteurs. C’était un jeune homme. Son visage, encadré d’une barbe noire et courte soigneusement épilée autour de la bouche, avait une expression à la fois souriante et sensuelle. Le nez fin, bien dessiné, suivait la ligne du front, et ses yeux, légèrement relevés aux angles externes, étaient surmontés de sourcils délicats régulièrement arqués, comme s’ils eussent été tracés au pinceau. Ses cheveux, d’un noir d’ébène et soyeux, abondants, séparés en deux sur le front, tombaient derrière ses épaules. Un bonnet blanc pointu, légèrement recourbé en avant, tout brodé de fils d’or, laissait voir les oreilles. Une tunique serrée à la taille, à manches courtes, toute couverte de figures brodées, dégageait son col, et sur ses épaules larges était jetée une sorte d’écharpe. Ses jambes étaient couvertes de braies d’étoffe blanche, fine et plissée à petits plis, et ses pieds enfermés dans des chaussures d’un rouge vif, lacées, dont les pointes étaient légèrement relevées. En passant, il jeta un regard oblique sur les deux compagnons, et dit quel-
histoire de l’habitation.
ques mots à l’oreille d’un de ses serviteurs. Celui-ci s’avança vers Épergos et Doxi, et leur demanda s’ils étaient étrangers et s’ils avaient quelque chose à communiquer au maître du logis. Épergos ayant répondu affirmativement, le serviteur les introduisit dans la salle d’entrée.
Entièrement lambrissée, cette salle était couverte par un plafond à compartiments richement peint. Le jour qui pénétrait par le treillis de l’entrée répandait dans cet intérieur une lumière douce et tranquille. Autour étaient disposées des nattes sur un banc très-bas, large, et le pavé, tout composé de petites pierres polies de diverses nuances, reflétait les colorations heurtées des lambris.
Épergos et Doxi étaient depuis peu d’instants dans la salle d’entrée quand le maître de la maison vint les trouver. « Quelles nouvelles apportez-vous? leur dit-il. — Nous avons vu les contrées situées à l'est et le pays haut habité par des peuplades sauvages qui n’entretiennent pas de relations avec les autres nations. Nous avons parcouru la Médie, qui souffre impatiemment le joug des Assyriens. Au nord de la Médie, le long de la mer Caspienne, passent sans cesse des tribus qui vont s’établir à l’ouest jusqu’au Pont- Euxin. Ces hommes sont robustes et pauvres, hardis et braves, et brûlent du désir de se répandre dans les riches contrées où prospèrent les Ninivites. Ils suivent les montagnes de l’Anti-Taurus et descendent dans les pays plats situés à l’ouest de cette chaîne.... — Eh! que me fait cela, je vous prie? — Cela fait que ce flot, qui toujours se jette de l’est à l’ouest par les mêmes voies, s’étendra jusqu’à ces rivages que vous habitez. — N’avons-nous pas des villes bien situées et défendues pour nous réfugier, et d’où nous pourrons descendre et les écraser? — Vous avez mieux que cela encore, des armes perfectionnées, des chars et la science de la guerre; mais vous êtes riches, prospères, et ces barbares convoitent ces biens qu’ils ne possèdent pas. Tant qu’ils vi-
vent dans leurs montagnes, n'ayant pour se nourrir que les produits de la chasse, et qu’ils n’ont pas été en contact avec des peuples habitués aux douceurs d’une existence raffinée, ils se tiennent en paix; mais dès qu’ils ont entrevu les biens qu’apporte avec elle la civilisation, ils se répandent comme des torrents, renversant tout sur leur passage, ne craignant ni les privations ni la mort. Ne laissant rien derrière eux, n’ayant rien à perdre, on les voit se jeter, en troupes nombreuses et affamées, sur les riches plaines; âpres à défendre Jes biens qu’ils ont conquis, dès qu’ils ont mis le pied sur un territoire à leur convenance, ils ne le quittent plus. — Sontils encore loin d’ici ? — Certes ! et avant qu’ils ne parviennent jusqu’à vos riches contrées, il se passera nombre d’années, car ils ont devant eux de quoi les occuper longtemps. — S’il en est ainsi, ne prenons pas de souci. » Et ayant fait apporter du vin et des gâteaux, le maître convia les deux compagnons à prendre quelques rafraîchissements, puis il leur dit : « Ne faites-vous point le négoce? Venez- vous dans ce pays pour vendre et acheter? — Non, répondit Épergos , nous voyageons pour connaître les nations, nous enquérir de leur industrie et de leurs arts; c’est pourquoi nous nous sommes arrêtés devant votre demeure, qui nous a semblé belle et bien ordonnée entre toutes. — C’est moi qui l’ai fait bâtir, mon père m’ayant laissé de grands biens. Lui vivait dans une petite maison de bois fort ancienne, mais qu’il ne voulait pas quitter. Aujourd’hui, nous avons des ouvriers tyrrhéniens fort habiles à tailler la pierre, et qui louent leurs bras aux personnes assez riches pour les faire travailler, nous employons donc, comme vous voyez, les pierres pour élever les murs; ainsi enveloppons-nous les constructions de bois auxquelles nous sommes habitués, d’une solide structure de pierre, préservatrice de la chaleur et des intempéries. S’il vous plaît visiter les autres parties de ce logis, puisque vous êtes curieux de connaître nos arts, rien ne s’oppose à
histoire de l’habitation.
ce que vous voyiez les pièces qu’il me plaît de montrer aux personnes discrètes, et je vous ferai accompagner. Mais, dites-moi, n’avez-vous eu quelques nouvelles de la flotte de galères que nous avons envoyée dans les mers de l’Occident? Aucune, car nous ne venons pas de ce côté. — Des nouvelles fâcheuses ont été transmises dans la contrée par des pêcheurs; mais rien de certain. »
Le maître ayant appelé un esclave pour qu’il eût à prévenir les femmes de la présence des étrangers , Épergos et Doxi furent introduits dans la cour entourée d’un portique (figure 62).
Au milieu de l’aire, laissée à ciel ouvert, s’élevait une petite fontaine dont les eaux se répandaient dans un bassin et dans des rigoles qui les envoyaient au jardin par des conduits. La structure de ce portique, entièrement fait de bois, était peinte, comme la façade, de couleurs vives. Les eaux du ciel, rejetées par les combles, tombaient au milieu de la cour. Au fond, s’ouvrait la salle de réunion de la famille1, élevée de deux marches au-dessus du pavé du portique. Autour de cette salle étaient disposés des bancs très-bas et larges, recouverts de riches étoffes. C’était sur ces bancs que l’on s’étendait pour prendre les repas, servis sur de petites tables en face de chaque convive. Au-dessus de ces bancs de bois incrustés d’ivoire et d’argent, se dressait un lambris également couvert d'incrustations exécutées avec une grande perfection. Cette salle était éclairée seulement par le ciel-ouvert de la cour, et cette lumière reflétée donnait un éclat harmonieux aux vives couleurs du plafond, des murs et des lambris. Epergos adressait force questions au maître de la maison; mais celui-ci y répondait avec nonchalance, et sans paraître autrement flatté des exclamations admiratives de son hôte. « Je vois, dit-il enfin, que vous prenez un vif in-