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Voy. le plan, figure

ces traditions, mieux que celles plus voisines des plateaux de l’Asie centrale ?

« LesMèdes, les Assyriens sont certes plus rapprochés de ces plateaux que ne le sont les Ioniens, et tu constates que les demeures des Assyriens diffèrent essentiellement des habitations de ces vieux Aryas. — Les Mèdes et les Assyriens surtout, établis depuis longtemps sur le territoire qu’ils occupent, ont pu subir les influences de peuples habitant avant eux ces climats et auxquels ils se sont mélangés; ceux-ci, au contraire, ont fait beaucoup plus de chemin, mais, ne s’étant pas arrêtés en route, auraient apporté leurs anciennes traditions jusque sur ces rivages où ils se sont fixés.

« Peut-être, en ce moment, parmi les nombreux émigrants qui continuent de se porter de l’est à l’ouest, en longeant les bords de la mer Caspienne et du Pont-Euxin, en est-il qui apporteront encore plus loin de leur point de départ ces traditions premières. — Je ne vois aucune ressemblance entre ces Ioniens au teint légèrement cuivré, aux cheveux et aux yeux noirs, avec les blonds Aryas; ainsi, en suivant ta manie de croire à des races humaines diverses, tu seras ici en contradiction avec ta théorie. — Doucement, j’ai aperçu déjà dans ce pays des femmes à la peau très-blanche et aux cheveux fauves ; or la pureté du sang se conserve mieux chez les femmes que chez les hommes. — Bon ! voilà encore une de tes idées. — Oui, résultat de mes observations. — Mais où veux-tu en venir? — A ceci.... que je trouve chez ces populations se rapprochant de la souche aryenne, lorsqu’elles n’ont pas été noyées dans un flot trop puissant d’une autre race, des éléments de progrès qui me séduisent et me font tout espérer, tandis que si je visite une demeure égyptienne ou même assyrienne, je puis rester sous une impression d’admiration profonde, mais il me semble qu’il n’y a plus rien à tenter, rien à ajouter, rien à modi-

fier. — Ce qui équivaut à dire que ies choses parfaites te séduisent moins que celles qui pourraient le devenir? — Précisément. — Je savais bien le fond de ta pensée; mais je suis heureux de te l’entendre exprimer. Te souviens-tu, à ton tour, de ce jour bien loin de nous, où nous étions assis sur une montagne et où nous vîmes des êtres s’entretuer, armés de bâtons ? — Certes, il m’en souvient. — Tout était ordonné par le Créateur, tout était parfait et fini, l’œuvre était achevée. La nature tranquille et féconde peuplait les eaux et les terres, chaque chose étant à la place qui lui était assignée; rien ne dérangeait la loi suprême. Il te plut d’apprendre à quelques-uns de ces êtres à faire une cabane, comme si le Créateur ne leur avait pas donné, ainsi qu’à tous les êtres animés, ce qui convenait à leur espèce.

« Depuis lors, ces êtres se sont appelés hommes ; poussés par un esprit de vertige, par cet esprit qui domine en toi, ils n’ont su se tenir en place, se précipitant les uns sur les autres ; les affamés sur les repus, les pauvres sur ceux qui possédaient; ils se sont dépouillés, se sont chassés sans trêve ni repos. Alors, on a vu les plus forts et les plus nombreux asservir les plus faibles, les faire travailler pour augmenter leur bien-être ; ta cabane de branchages est devenue maison pourvue de tout, même d’esclaves. La maison est devenue palais, le palais s’est entouré de murailles défensives, et plus le luxe allait croissant, plus la convoitise, l’envie et la haine s’amoncelaient autour. Ainsi a-t-on vu les habitants des cabanes se liguer pour abattre la maison, les habitants des maisons se liguer pour abattre le palais, les villes et les palais se liguer pour s'emparer des contrées plus riches en palais et en maisons.

« Est-ce là ce que tu entends par progrès ? — J’aime te voir exprimer cette indignation, Doxi, mais écoute. Est-ce l’étincelle qui est la cause de l’incendie ou l’amas de matières combustibles? J’admets que j’aie été et que je sois

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r étincelle ; que deviendrait cette étincelle si elle ne trouvait pas, là où elle tombe, des matériaux inflammables? Je montrerais aux hirondelles a faire des nids d une structure différente des leurs, qu’elles ne continueraient pas moins à fabriquer les petites demeures que nous voyons suspendues aux corniches des maisons. Il faut bien convenir avec moi que l’intelligence de l’homme le porte à faire mieux et autrement que n’ont fait ses devanciers. Le Créateur, puisque tu le fais intervenir en ceci, a voulu probablement qu’il en fût ainsi ; dès lors, tous nos efforts doivent tendre à hâter cette marche vers le mieux auquel l’homme aspire. Si je vois l’œuvre humaine arrêtée dans une voie sans issue, je puis trouver cette œuvre bonne en elle-même, elle excite ma curiosité et mon admiration -, mais elle ne m’échauffe pas, elle ne fait pas naître chez moi le désir d’aider à sa transformation, puisqu’elle ne saurait se transformer. Et pour en revenir à ma comparaison, si je considère le travail des abeilles je suis émerveillé, ravi, mais il ne me vient nullement à la pensée de conseiller aux abeilles d’employer leur industrie à faire mieux ou autrement. Eh bien ! quand je visite les demeures des Egyptiens, je trouve cela admirable, surprenant*, mais je ne vois pas qu’on puisse transformer ou modifier cette chose parfaite, si tu veux, mais finie, qui dit tout ce qu’elle peut dire. Il en est tout autrement quand je me trouve chez des hommes tels que ceux-ci. Ce que nous avons devant les yeux, non-seulement me charme par le résultat obtenu, mais me laisse entrevoir des conceptions plus ingénieuses encore, des proportions plus délicates, des harmonies plus séduisantes. En un mot, ici, j’espère, je me sens pris du désir d’améliorer. Dans ces palais égyptiens et même assyriens, je suis saisi de lassitude et de découragement, car cela ne saurait changer, ces nations dussent-elles durer l’éternité. Cela ne revivra pas, c’est un arbre, une fois coupé, dont la souche ne produira plus de nouveaux jets.

HISTOIRE DE l’h ABITATI ON.

« Vois comme les bois de cette charpente sont ingénieusement disposés; mais vois aussi comme ces combinaisons invitent à en chercher de nouvelles, plus ingénieuses encore.

« Est-ce parfait cependant? Non, cela n’a point la majesté pure de l’art égyptien, ni la mâle énergie et l’aspect indestructible des constructions assyriennes, mais cela parle ; on sent qu’ici chaque ouvrier a dû apporter sa part d’intelligence et a laissé l’empreinte de son travail. Ce n’est pas, comme en Assyrie, l’effort d’êtres en nombre prodigieux agissant machinalement sous le bâton du maître et amoncelant des matériaux sans avoir la conscience de ce qu’il en adviendra. Il a fallu ici que chacun travaillât en connaissance de cause, en prévision du résultat final. N’est-ce pas ton avis? — Je ne puis partager une opinion qui me paraît dangereuse, fût-elle séduisante.

« Je considère comme sage, non celui qui cherche sans cesse, mais celui qui ayant trouvé le bien ne songe plus qu’à le conserver. — Mais si, depuis que nous voyons des hom~ mes sur la terre, on avait suivi tes avis, toute la race humaine vivrait à peine abritée sous des arbres et se nourrirait de racines et de reptiles, puisque tout à l’heure tu me reprochais d’avoir enseigné à quelques sauvages l’art de se faire des cabanes, à l’origine des temps. — Le mal était fait, mais le sage doit aussi savoir s’arrêter sur une pente qui conduit à l’abîme de confusion. J’aime les Égyptiens parce qu’ils ont su s’arrêter après avoir atteint un degré de civilisation merveilleux.

« Qu’est-ce que le progrès, si ce n’est pas la recherche d’un bien ? Qu’est-ce que la sagesse, si ce n’est pas de conserver ce bien et de le préserver de toute atteinte ? Ce que tu appelles progrès, c'est une marche incessante; pour moi, le progrès.... (mais ce mot me déplaît et ne rend pas ma pensée), pour moi donc, quand on a monté les degrés qui conduisent au sommet, il convient de s’arrêter à ce sommet,

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sinon il faut redescendre !... — Oui, mieux vaut redescendre, pour atteindre un sommet plus éloigné et plus elevé encore, que de s’arrêter, car s’arrêter c’est mourir, et s’il est donné à l’homme de se reposer dans la mort, telle n’est pas la destinée de l’humanité. »

L’architecte Eudexion interrompit à ce moment la discussion des deux compagnons. « Nous admirions la demeure que tu as élevée pour le riche personnage que les dieux protègent. Il a voulu te faire appeler pour satisfaire notre curiosité, car nous trouvons ici toutes choses nouvelles, dit Épergos ; te plaira-t-il nous instruire ? — Cette habitation, répondit Eudixion, ressemble à beaucoup d’autres, et je prétends n’avoir fait rien que de conforme aux usages de l’Ionie. — Peut-être, mais nous n’avons trouvé nulle part cet art d’assembler les bois; d’où vous est venue cette industrie? — Autrefois, au dire des anciens, la contrée étant très-riche en bois de charpente, nos pères construisaient des demeures toutes composées de troncs d’arbres. Mais nos voisins les Tyrrhéniens bâtissaient et bâtissent encore leurs demeures avec de grandes pierres qu’ils savent joindre et tailler avec art. Peu à peu on a prétendu chez nous employer ces matériaux solides et durables; mais cependant l’habitude de vivre dans des maisons de bois était trop générale parmi les Ioniens pour que l’on pût l’abandonner. Nous avons donc concilié les deux systèmes et, ne considérant plus le bois que comme des matériaux qu’il fallait laisser en contact avec les habitants, on a enveloppé cette structure par de la pierre qui compose les murs et les parties les plus solides ; c’est pourquoi vous voyez nos murailles revêtues dans les intérieurs de panneaux de bois. Ces colonnes, ces chambranles et ces croisées de bois, tout cela était grossier il y a un siècle environ, mais aujourd’hui nous avons des ouvriers habiles. Les poteaux bruts ont été équarris, puis les angles ont été abattus et on est arrivé à tailler

ces colonnes à pans nombreux. Les chapeaux grossiers qui, posés sur la tête de ces poteaux, soulageaient les portées des poutres, ont été sculptés aux extrémités en volutes. Tout cela a été revêtu, comme vous voyez, de peintures brillantes et conservatrices. Quant aux combles et plafonds, nous continuons à les faire en bois, mais en leur donnant chaque jour plus d’élégance, suivant le goût de chacun, et à les enrichir de peintures et même de dorures.

« Pour que ces colonnes de bois ne soient pas altérées à leur extrémité inférieure par l’humidité du sol, nous les posons sur des bases de pierre. Au total, ces demeures nouvelles sont semblables à celles beaucoup plus vieilles que vous pouvez encore voir dans la contrée, et ne font que reproduire les dispositions anciennes avec plus d’élégance et de recherche dans l’exécution des détails. On sait façonner l’étain, le cuivre, l’argent et l’or, et soumettre ces métaux à toutes les formes qu’il plaît aux artisans d’adopter -, aussi voyez comme on a incrusté ces boiseries et ces meubles d’ornements délicats de métal. Il n’y a pas longtemps non plus que nous posons des enduits sur les murs bruts. Cette industrie nous est venue des contrées de l’Est qui savent cuire la pierre pour en faire de la chaux, laquelle, mêlée avec du sable, permet d’obtenir ces surfaces unies, si favorables à recevoir la peinture. Nous posons même un trèsléger enduit de cette chaux corroyée avec de la poussière de pierre dure, ou avec du sable fin sur nos bois, pour les préserver contre l’action du soleil et pour recevoir la peinture, mais cela exige beaucoup de soin. — Et quels bois employez-vous ainsi ? — Le cèdre, le cyprès, le sycomore; ces bois commencent à devenir plus rares et déjà quelques personnages riches ont fait tailler des colonnes dans des blocs de pierre en suivant exactement la forme de celles faites de bois. Un jour viendra où on taillera aussi les chapeaux dans de la pierre; rien n’empêche que cela soit ainsi;

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seulement, faudra-t-il leur donner moins de saillie pour éviter qu’ils ne se brisent sous la charge, car la pierre n’a pas la flexibilité du bois. Vous convient-il de visiter une des chambres pendant que la famille est au jardin? Volontiers. Vous voyez que ces chambres, petites, ne sont éclairées que par la porte s’ouvrant sous le portique. Celleci est fermée avec un vantail de bois et un voile; on peut donc laisser la porte ouverte la nuit pour respirer l’air frais.

a Chacune de ces chambres est couverte par un plafond de bois colorié, les murs sont peints dans la partie supérieure et lambrissés en bas de bois précieux. Un lit également de bois incrusté d’ivoire occupe le fond de la chambre. A côté est une petite table et un escabeau. Le sol est couvert de nattes très-finement travaillées et une lampe est posée sur un pied de bronze. — Il est évident que l’on évite partout le contact de la pierre. — Certainement, et cela comme je le disais, résulte d’une longue habitude de vivre au milieu d’habitations faites de bois. D’ailleurs, en ce pays-ci, le contact de la pierre est malsain et occasionne des douleurs aux membres.

« Pour vous montrer jusqu’à quel point on apporte de soin en ceci, voyez ces fenêtres qui éclairent les deux salles d’entrée sur la façade extérieure. Examinez (figure 63) comme ces baies sont construites.

« La fenêtre forme un coffrage rapporté dans la baie, et se compose de deux montants A, de deux traverses B, et de chaque côté, de trois entretoises C qui font l’épaisseur du mur de pierre et vont s’assembler dans d’autres montants intérieurs.

« Les intervalles D sont remplis par des panneaux de bois ainsi que le plafond et l’appui. Un croisillon coupe la fenêtre en quatre parties, dans chacune desquelles est suspendu, par des gonds, un panneau treillisé E. Ainsi la main n’est jamais en contact avec la pierre. De plus, ces croisées de

charpente maintiennent la maçonnerie irrégulière qui les enveloppe. Les pièces F forment poutres du plafond, saillent au dehors et portent le filet G, qui reçoit les chevrons du comble, simples rondins sur lesquels sont cloués les madriers

revêtus de la tuile composant la couverture. Ces tuiles sont vernissées au feu afin de faciliter l’écoulement des eaux pluviales et d’empêcher la poussière de s’arrêter sur leur surface. Ces couvertures, aux couleurs brillantes et claires, écla-

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tantes comme de l’or ou de l’argent au soleil, sont plaisantes à voir et ne laissent pas pénétrer la chaleur comme il arriverait si la tuile était brute. — Je vois que tout est prévu ici pour rendre ces habitations agréables et saines. Ne construit-on jamais en ce pays avec de la brique crue ou du limon, comme on le fait en Assyrie et en Égypte ? — Non, jamais, parce que nous avons des pluies torrentielles pendant quelques semaines et que le sol est souvent secoué par des tremblements de terre.

« Nos constructions de charpente avec enveloppe de pierre résistent parfaitement à ces secousses du sol et ne laissent pas pénétrer l’humidité dans les intérieurs.

« ‘Vous comprenez que ces coffrages de bois, ces poutres, soutiennent les murs et les empêchent de se disjoindre. Voyez le portail, comme il est solidement maintenu par cette clôture de charpente. Les deux têtes des murs ne sauraient bouger, ainsi étrésillonnées fortement et retenues en tout sens. On a fait jadis des murs en brique crue dans nos pays comme cela se pratique chez les Mèdes, mais ils étaient promptement altérés par l’humidité et s’écrasaient au moindre mouvement du sol. — Mais si le bois de charpente venait à manquer, ne pourriez-vous employer la pierre, nonseulement pour vos colonnes et points d’appui, mais aussi pour les plates-bandes et corniches ? — Probablement; jusqu’à présent nous n’avons pas eu besoin de recourir à ces moyens; puis, je le répète, on n’aime pas, dans les habitations, à être en contact avec la pierre, et il faudra toujours, pour se conformer aux habitudes locales, revêtir, au moins les soubassements intérieurs, de bois. » Sur ce discours, le maître de la maison vint au-devant des trois interlocuteurs en les engageant à se rendre au jardin. A l’ombre de citronniers au feuillage luisant, était étendue, sur un tapis recouvrant une sorte de lit de bronze très -léger, la maîtresse du logis, entourée de trois petits garçons. Une esclave sémite

balançait au-dessus de la tête de la maîtresse un large éventail de feuilles de palmier, tandis qu’une autre femme, assise à ses pieds, chantait pour amuser les enfants qui l’écoutaient attentivement.

Un ruisseau d’eau claire glissait, en clapotant, dans une rigole faite d’un tronc d’arbre creusé, et se divisait en petits canaux d’irrigation perdus dans l’herbe et les fleurs. La maîtresse était vêtue d’une longue robe blanche brodée de couleurs éclatantes, fendue des deux Côtés et tombant en plis fins et multipliés. Un corsage serré enveloppait sa poitrine et descendait au-dessus des hanches- son col nu était couvert d’un large et riche collier d’or qui descendait en forme de croissant sur la poitrine. Ses cheveux fauve sombre, abondants, tombaient en longues nattes sur ses épaules, et une couronne d’étoffe transparente, parsemée de fils d’or, entourait sa tête. A ses bras nus, des bracelets d’or étaient attachés. En voyant approcher Eudexion et les deux compagnons, elle leur adressa un sourire gracieux, puis se tournant vers l’architecte, elle lui dit d’un ton nonchalant : « N’astu point visité la maison du trésorier? — Elle est belle et grande, ornée de colonnes faites de pierre, couverte de sculptures délicates et de beaucoup d’ornements de diverses provenances- on y voit des vases médiques, des bronzes tyrrhénienset des statues de l'Egypte, des tapis assyriens et des voiles transparents et légers posés au-dessus de l’aire des cours. — N’est-ce point scandaleux de montrer un luxe pareil quand on a la garde des deniers publics? — Ces objets sont des dons faits par des marchands pour obtenir quelques dégrèvements d’impôts.

« Tout cela est accumulé sans discernement, et je préfère à cette demeure remplie d’objets rares et précieux, celle-ci, où toute chose est à la place convenable. — Oui, parce que c’est toi qui l’as bâtie? — Non, mais parce qu’elle est ordonnée par une maîtresse pleine de goût et qui sait la valeur des

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choses. » La femme sourit à ce compliment, et s’adressant aux deux compagnons : « Que vous semble de l’Ionie, vous qui venez de si loin, et qui avez visité tant de contrées ? — Il nous paraît, se hâta de répondre Épergos, que c’est le plus beau pays de la terre, habité par le peuple le plus aimable et le plus poli. — Tu me flattes, mais peu importe, car la flatterie est douce quand elle s’adresse au pays que l’on aime. — Et qui fait envie à tant d’ennemis, répliqua le maître, car pendant que nous avons à lutter contre les PélasgesN ces étrangers nous annoncent l’invasion des barbares qui descendent des montagnes du nord-est. — Vraiment, reprit la femme? — Oh! dit Épergos, vivez sans inquiétude, les Ioniens n’auront à combattre ces barbares que quand vos enfants eux-mêmes auront quitté cette terre. »

La femme devint pensive. On entendait alors comme un murmure de voix au dehors, et un esclave vint dire quelques mots à l’oreille du maître, qui aussitôt se dirigea vers l’entrée de la maison. « Qu’est-ce donc ? » dit la belle Ionienne en s’adressant à ses femmes. « Quelques clients, » répondit la chanteuse. Visiblement inquiète, la maîtresse du logis se leva. Son époux, pâle, chancelant, rentrait au jardin. Aux regards interrogateurs de sa femme il ne répondit que ces mots : « Les prêtres de Poséidon.... la flotte ne rentre pas.... il faut des victimes pour apaiser le dieu. — Ah!... et quelles victimes ? — Dix enfants de haute naissance. — Et... on te demande les tiens?... — Un! — Pourquoi pas les trois! » dit la femme semblable à une lionne, et qui par un mouvement instinctif enveloppait ses enfants de sa longue jupe.

Le maître accablé, les yeux fixés vers la terre, les bras tombants, semblait incapable de donner un avis, de répondre. « Et.... tu as dit à ces prêtres, poursuivit la femme, que ton enfant était là, que tu allais le leur livrer, n’est-ce pas, tu as dit cela?... Mais réponds donc!... lequel des trois as-tu désigné.... dis?... Ne faut-il pas que je le pare?... Le-

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quel, lequel? — Je n’ai su rien dire, rien répondre.... les prêtres attendent. — Eh bien!... choisis donc! » et par un mouvement brusque elle poussa ses enfants qui tombèrent sur les pieds de leur père, en poussant des cris d’effroi et de douleur. Mais aussitôt, se précipitant sur ces trois petits êtres, les enlevant entre ses bras nus et les serrant à les étouffer sur sa poitrine, elle ajouta : « Va dire aux prêtres de Poséidon qu’ils viennent prendre leurs victimes, ils en auront quatre pour une qu’ils demandent. »

Le maître semblait étranger à cette scène; son immobilité, l’expression vague de sa physionomie contrastaient avec les gestes brusques et les regards enflammés par la passion de la femme.... Épergos et Doxi, à quelque distance, se faisaient expliquer par l’esclave la cause du trouble survenu brusquement au milieu de cette famille tranquille quelques instants auparavant. « Si les dieux le veulent ainsi ! » disait Doxi. Épergos levait les épaules et serrait les poings. Au dehors le murmure croissait. « Allons, dit le maître, comme s’il se fût réveillé d’un lourd sommeil, il faut en finir. » Et s’avançant les yeux fermés vers sa femme, il prit au hasard le bras d’un de ses enfants. Celle-ci laissa aller le pauvre petit, et, paraissant calmée tout à coup, elle suivit son époux. Arrivée à la porte du jardin, elle se plaça devant lui, et alors, en rugissant, elle ressaisit de nouveau l’enfant. « Non, ditelle, pas Doricmès, prends un des deux autres!... — Les dieux en ont décidé. — Pas Doricmès, je ne veux pas! — Silence, femme; les dieux en ont décidé. — Eh bien ! prendsle donc, et malheur à toi ! »

Et pendant que le père pénétrait dans le couloir qui conduit à la cour, la mère, échevelée, farouche, retournait vers ses deux autres enfants restés entre les mains des femmes, les enlevait brusquement et regagnait la maison.

Le lendemain, cette belle demeure n’était qu’un monceau de cendres. Folle de douleur, accusant les dieux, leurs prê-

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très et son époux, la malheureuse mère, après avoir étouffé de sa main les deux enfants qu’on lui laissait, les couchait dans leurs petits lits, accumulait autour leurs jouets, leurs vêtements, les objets dont ils se servaient et mettait le feu à ce bûcher tout composé de souvenirs....

Sur ces ruines fumantes le maître était reçu par une sorte de furie qui répétait : « De belles funérailles auront été faites à Doricmès! »

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