LES HELLÈNES
Le flot des émigrations âryennes continuait toujours à se porter de l’est à l’ouest, et des tribus nombreuses appartenant à cette race s’étaient établies sur les plateaux de la Thessalie, de l’Épire et de la Thrace.
Energiques, rudes et braves, elles s’emparèrent des contrées occupées déjà par les Pélasges, se fondirent avec ceux-ci et occupèrent, sous le nom d’Hellènes, les pays situés entre la Thessalie et le Péloponèse, partie des îles de l’Archipel, et même quelques territoires de l’Asie Mineure.
Divisée en quatre grandes branches, les Hellènes comprirent les Achéens, les Éoliens, les Doriens et les Ioniens de l’Europe.
Les arts, le commerce, l’industrie, l’agriculture prirent bientôt un prodigieux développement chez ces populations actives, guerrières, établies sur les territoires favorables à l’accroissement des richesses de toute nature, précédemment occupés par les Pélasges. Parmi les villes qui s’élevèrent sur le sol hellénique, Athènes acquit une prépondérance marquée par l’importance de sa marine, par son com-
merce et la singulière aptitude de ses habitants pour tous les travaux de l’intelligence.
Détruite par les Perses, elle se releva rapidement de ses ruines plus belle et plus brillante qu’elle n’était auparavant. Autour de son acropole couverte de monuments sacrés, la ville s’étendait au loin avec ses places et ses temples, ses édifices publics et ses maisons entremêlées de verdure.
Nulle cité n’était plus active, et pour qui venait de l’Asie ou de l’Égypte, il semblait, en parcourant Athènes, qu’on entrait dans une fourmilière. Possédant, au moment de sa plus grande puissance, les trois ports de Munychie, de Phalère et du Pirée, elle couvrait un territoire dont le périmètre était de deux cents stades (i 85 kilomètres). Mais c’était autour de l’acropole que les maisons étaient serrées et la population toujours en activité. Là les chariots se croisaient pleins de marchandises venant des ports ou les y conduisant. Le peuple, vivant sur les places, dans les rues, était affairé, menant grand bruit. Puis des boutiques, des ateliers, entraient et sortaient sans cesse des étrangers qui venaient acheter et vendre; des esclaves portant des messages ou des objets. Les femmes circulaient dans les rues comme les hommes, se rendant aux marchés, aux jeux, aux confréries. Dès l’aube, de grosses troupes de paysans apportaient des légumes, des fruits, des volailles, et criaient leurs denrées par les rues. Les maisons élégantes occupaient la seconde zone; elles possédaient la plupart un jardin et parfois des dépendances importantes. On voyait autour d’elles des clients, des parasites qui attendaient l’heure du maître et qui, pour passer le temps, s’entretenaient des nouvelles du jour, répétant les propos vrais ou faux qui couraient la ville, faisaient causer les esclaves, raillaient entre eux les étrangers qui passaient ou les interpellaient pour se donner le plaisir de critiquer leur accent, leur démarche, leurs habits.
T/o GU.
La maison de Chremyle, nouvellement bâtie dans cette seconde zone, était l’objet des commentaires de tous les oisifs. Chrémyle, enrichi depuis peu par le négoce et quelques opérations plus ou moins honnêtes faites dans les colonies de la république, était un sujet d envie et de critique, pour la plupart, d’admiration pour quelques-uns qui rendaient justice à son intelligence et à son activité. Il jouissait d’un certain crédit dans les assemblées populaires, grâce à ses largesses, et avait grand soin de ménager les archontes et d’orner les temples.
Voici (fig. 64) le plan de la maison de ce citoyen d’Athènes. L’entrée X donne sur la voie publique. L’îlot est borné de chaque côté par deux ruelles. Cette entrée X donne sur la cour O entourée de portiques. En A est le portier et en B les salles pour les esclaves, avec cuisine en C et latrines en a. De cette première cour, au milieu de laquelle est une petite fontaine avec un bassin qui reçoit les eaux pluviales, on pénètre par le passage D dans la cour intérieure E, plus vaste et entourée également de portiques. En G est le parloir, en H le trésor et e i S l’autel privé. En F, un grand cellier renferme les provisions et le vin, puis en I est la petite salle à manger (triclinion) ; la cuisine des maîtres étant en J avec latrines en b. Le grand triclinion est en K. Du passage m on pénètre dans le gynécée possédant les chambres P sur le portique M, une salle N pour les femmes et son petit jardin clos, avec latrines en e. Par le passage t on entre dans le logis des étrangers, composé de chambres V, d'un portique T, d’un petit jardin et latrines/. En d est une sortie sur la ruelle pour le service, en cas de besoin. Les jardins s’étendent en Z.
Cette maison est située sur les rampants de la colline qui, vers le sud-ouest, fait face à l’acropole; ainsi est-elle abritée des vents violents qui parfois soufflent de ce point de l’horizon.
HISTOIRE DE l’h ABITAT I ON.
De la grande salle à manger et de la terrasse L qui l’avoisine, on jouit d’une vue charmante; car, au-dessus des arbres du jardin, on aperçoit la ville dominée par l’acropole, et vers la gauche la colline de l’aréopage. De cette terrasse L on descend au jardin en pente par une douzaine de marches. L’orientation a été choisie de manière à ne pas souffrir de l’ardeur du soleil et à éviter les vents fâcheux. Du portique du gynécée, on aperçoit les collines qui s’étendent vers le nord, couvertes de maisons entourées d’oliviers, et au fond le mont Pentélique dont les flancs déchirés et nus ont les couleurs chatoyantes de l’opale.
Dans l’habitation de Chrémyle, les services ont été distribués suivant la volonté du maître, et l'architecte n’a fait que se conformer à ses instructions. Ainsi la partie antérieure de la maison est destinée à la vie extérieure. Dans cette cour O se réunissent les solliciteurs, les marchands qui viennent rendre compte de leurs missions ou recevoir des ordres. Lemaître voulant entretenir l’un d’eux, le fait entrer dans le parloir- sa chambre à coucher étant en R, il se rend facilement soit à ce parloir, soit au gynécée réservé aux femmes et aux petits enfants.
S'il donne l’hospitalité à des amis, ceux-ci ont leur logis séparé, clos, n’étant en communication avec la première cour que par le passage t. Toute la partie de l’habitation au delà du large vestibule D est consacrée à la vie domestique, et les intimes seuls sont admis dans la seconde cour; si, par exemple, ils sont invités à quelque banquet, pour lesquels la grande salle K est réservée.
Habituellement le maître mange avec sa femme et une ou deux personnes de sa famille habitant la maison, dans la petite salle I, sur les lits de laquelle on peut tenir six personnes, tandis que quinze convives peuvent prendre place sur les lits de la grande salle K.
Chrémyle n’a rien épargné pour que sa maison fût une
des plus riches de la ville. Les colonnes, de marbre pentélique, supportent des architraves de bois, surmontées de frises et de corniches couvertes de stuc, enrichies de peintures délicates. Partout les murs sont revêtus d'un enduit fin et poli, orné de peintures, et les plafonds sont faits en charpente, artistement travaillés et colorés.
Épergos qui, à plusieurs reprises, avait fait d’assez longs séjours dans l’Hellade, — car il aimait cette population plus qu’aucune de celles qu’il avait visitées, — n’avait pas peu contribué aux progrès des arts et de l’industrie chez les Athéniens, tandis que Doxi n’avait guère cessé de séjourner en Assyrie et en Égypte. Il avait été témoin de la chute de Ninive, puis de la guerre des Perses contre les Assyriens et de la fin de ce vaste empire, tombé entre les mains de Cyrus. Quand par hasard Doxi s’était retrouvé avec son compagnon dans l’Hellade, il n’avait pas manqué de critiquer vivement ce qu’il voyait faire chez ces peuples actifs, remuants, changeant sans cesse de gouvernement et disposés à s’affranchir des traditions. Il avait prédit la ruine des Hellènes qu’il considérait comme des enfants désordonnés, citant toujours l’Égypte et l’Asie comme les sources de toute sagesse, tandis que l’Égypte déclinait visiblement et que l’empire médique s’effondrait. Aussi pendant l’une des dernières visites que Doxi fit à Athènes, après sa destruction par l’armée de Xerxès, prétendait-il déterminer Épergos à quitter pour toujours ces rivages dévastés; mais Épergos, plein de confiance dans le génie de ses amis les Athéniens, se remit à l’œuvre avec eux pour restaurer la ville incendiée, comme autrefois il avait aidé l’aryen à refaire sa cabane bouleversée par la tempête. D’ailleurs Épergos aimait la discussion et en nul autre pays n’avait-il eu l’occasion de tant disputer qu’à Athènes.
Quand les Hellènes commencèrent à s'établir sur une grande partie du territoire grec, après avoir soumis les Pé-
lasges, ils n’apportaient avec eux que des notions d’art trèsgrossières, empruntées à l’Asie. De leur côté, les Pélasges n’avaient guère fait de progrès depuis le temps où ils élevaient ces massives constructions dont on a vu un échantillon i. Mais les rapports de toute nature qui s’établirent bientôt entre les Hellènes, les Ioniens et les Lyciens des côtes de l’Asie donnèrent aux premiers les notions d’art qui leur manquaient. Ils se mirent donc à faire des habitations à l’instar de celles de leurs voisins d’Asie, tout en conservant quelque chose des usages pélasgiques. Cependant le bois de construction était peu abondant sur le territoire grec, tandis que les matériaux calcaires se trouvaient à profusion et d’une rare beauté. Ils se mirent donc à remplacer les colonnes et chapiteaux de bois par des colonnes et chapiteaux de pierre ou de marbre, et furent entraînés ainsi à donner à ces chapiteaux un beaucoup moins grand développement que ne leur 'en donnaient les Ioniens, car ils se seraient brisés sous la charge. Cependant ils en conservèrent la forme générale, celle d’un chapiteau de bois terminé par des volutes, et laissèrent à ces chapiteaux le nom de Ionique. Pendant longtemps, ils se contentèrent de cette modification imposée par le changement de matière.
On ne saurait dire si ce fut Épergos qui le premier fit remarquer aux Doriens — qui, comme il a été dit, formaient une branche des Hellènes, — le défaut de relation entre la forme de ce chapiteau ionique et la matière dorénavant employée : le calcaire. Toujours est-il que ces Doriens, tenant compte de ces critiques, abandonnèrent la forme traditionnelle des chapeaux de bois pour en adopter une nouvelle, dérivée de l’emploi de la pierre. Il dut y avoir à ce sujet de longues discussions qui ne sont pas parvenues jusqu’à nous, entre les architectes de l’Hellade^ mais la raison l’emporta,
i. Vçy. les figures 5 6, 57 et 5G.
le chapiteau ionique, dérivé du chapeau de bois, fut abandonné et celui qui fut adopte prit le nom de Dorique.
Ce chapiteau robuste et débordant de beaucoup le fût de la colonne d’abord, fut successivement taillé sur un profil plus fin, et, à l’époque où Chrémyle fit bâtir sa maison, le chapiteau dorique affectait déjà le galbe le plus délicat.
Chrémyle estimait Épergos et l’avait souvent consulté pendant qu’on élevait sa demeure. Aussi lorsqu’elle fut achevée et habitée, voulut-il y réunir quelques amis dans un banquet, car les Athéniens prisent fort les plaisirs du triclinion partagés entre personnes instruites et qui savent discourir.
Chrémyle savait animer ses convives ; les choisissant avec soin, lorsqu’il les avait mis sur un sujet propre à exciter leur verve, en homme d’esprit, il se taisait et les laissait discuter à leur gré. Si la conversation mollissait ou si elle tournait aux propos aigres, en quelques mots flatteurs il savait la ranimer ou donner aux discussions acerbes un tour plaisant. On considérait comme une bonne fortune d’être compté parmi les convives de Chrémyle, car on était certain de n’y trouver que la fine fleur d’Athènes. Et cela n’était pas un des moindres griefs que les envieux exploitaient contre le riche parvenu.
Pour cette inauguration, la maison avait été soigneusement parée, les jardins remplis de fleurs. Les convives arrivèrent dans l’après-midi vêtus élégamment et se réunirent sous le premier portique. Ils étaient dix, car Chrémyle admettait que ce nombre ne devait pas être dépassé, si l’on prétendait laisser une agréable impression aux convives. Tous se connaissaient, et parmi eux étaient deux philosophes fort renommés à Athènes, un auteur dramatique, deux archontes, un peintre célèbre, l’architecte, Épergos et Doxi. Alors il n’était pas d’usage que les femmes prissent part aux banquets. Chrémyle, sans faire attendre ses convives, lors-