L’INDE BOUDDHIQUE
« A quoi donc a-t-il servi que Siddhârtha, le Bouddha, vînt parmi vous enseigner la pauvreté et le renoncement aux biens terrestres-, pourquoi s’est-il vêtu d’un linceul rapiécé arraché à un cadavre-, qu’avait-il à faire de prêcher la charité aux riches, la patience aux pauvres, de jeûner pendant six ans et d’acquérir, au pied de l’Arbre de l’intelligence, la qualité de Bouddha, d’atteindre la triple science, puisque je ne vois dans toute la contrée, que palais somptueux, temples magnifiquement ornés, couvents pourvus de tous les agréments de la vie, prêtres orgueilleux qui ne s’enquièrent pas de ceux qui n’ont ni abri, ni nourriture, kshattriyas qui ne songent qu’à la guerre et à détruire les hommes, castes privilégiées qui méprisent leurs frères, moins heureusement nés ? »
Ainsi parlait Doxi au milieu d’une nombreuse assemblée réunie à Bénarès, pour discuter certains points de doctrine.
Des murmures accueillirent ces paroles. Doxi continua : « Qu’a dit Siddhârtha? — « Tous les êtres, qu’ils soient in-
« fîmes, médiocres ou élevés, qu’ils soient très-bons, moyens « ou très-mauvais, peuvent être rangés en trois classes-, un « tiers est dans le faux et y restera ; un tiers est dans le vrai ; « un tiers est dans l’incertitude. Ainsi un homme au bord « d’un étang voit des lotus qui ne sont pas sortis de l’eau, « d’autres qui sont au niveau de l’eau, d’autres enfin qui « sont élevés au-dessus de l’eau. Que j’enseigne ou que je n’en- « seigne pas la loi, cette partie des êtres qui est certainement « dans le faux ne la connaîtra pas; que j’enseigne ou que « je n’enseigne pas la loi, cette partie des êtres qui est cer- « tainement dans le vrai la connaîtra ; mais cette partie des « êtres qui est dans l’incertitude, si j’enseigne la loi, la con- « naîtra; si je n’enseigne pas la loi, elle ne la connaîtra « pas. » Où sont donc parmi vous les lotus à fleur d’eau et ceux qui s’épanouissent à sa surface, les bons et les incertains ? Je ne vois que ceux qui sont dans le faux, puisque nul n’observe la loi, ou, la connaissant, ne veut pas s’y soumettre. La charité, enseignée par le Bouddha et pratiquée par lui-même, doit éteindre tout sentiment d’égoïsme dans le cœur de l’homme, et je vois que, parmi vous, chacun ne pense qu’à soi. Le Bouddha dit qu’il ne faut pas mentir, ni même prononcer des discours vains et frivoles, et je n'ai entendu que des hommes qui mentaient ou parlaient inutilement.
« Siddhârtha prêchait l’humilité de cœur, et disait aux religieux : « Cachez vos bonnes œuvres en montrant vos pé- « chés, » et personne ne confesse ses fautes deux fois par mois, à haute voix devant l’assemblée. La loi du Bouddha est simple et sévère, un enfant peut la comprendre. Vous! qu’avez-vous fait ? vous l’avez noyée dans une casuistique obscure »
A ce moment, les cris et les menaces succédèrent aux murmures, si bien qu’Epergos eut grand’peine à faire sortir son compagnon de l’assemblée.
« J avoue, lui dit Épergos, lorsqu’ils furènt à l’abri, ne rien comprendre à tes façons d’agir. Quand nous étions en Occident, les chrétiens étaient tenus par toi en médiocre estime, et voilà que tu te prends de passion pour le Bouddha et ses préceptes de morale? — C’est toi, répliqua Doxi, qui ne vois jamais plus loin que le bout de ton bâton ; le bouddhisme est dans le vrai, car il tend à arrêter ce que tu appelles l’essor de l’esprit humain, il tend à faire rentrer l’homme dans le néant d’où il n’eût jamais dû sortir ; et, quand je vois ceux qui prétendent suivre les préceptes de Bouddha se préoccuper beaucoup moins d’atteindre le Nirvana que d’élever des temples et des couvents somptueux pour leurs religieux, des palais pour leurs seigneurs, et se livrer *a toutes sortes de réjouissances, je ne puis réprimer une trop légitime indignation. — Eh ! ami, laisse donc une bonne fois l’humanité suivre sa destinée.
« Depuis le temps où nous étions sur les plateaux du mont Mérou, des milliers d’années se sont écoulées, tes efforts, tes colères, tes conseils n’ont pas suspendu la marche de cette humanité -, à peine as-tu pu jeter quelques cailloux dans le torrent : tu as vu bouillonner l’eau un instant et tu as cru que le courant allait s’arrêter. Ces gens-ci, crois-moi, ne sont pas faits pour se résigner au néant et le considérer comme le bien suprême. Ils laisseront là le bouddhisme, car ils veulent vivre, non-seulement sur cette terre, mais dans l’éternité. »
La sortie de Doxi, qui avait excité la colère d’une grande partie de l’assemblée, laissait cependant une assez vive impression dans l’esprit de quelques-uns des assistants. Parmi eux était un très-riche marchand qu’on appelait Kalanta. Il avait fondé plusieurs sanghârâmas (lieux d’assemblée) pour ceux qui voulaient discourir sur la loi, pratiquait la charité et aimait fort les saints. Les paroles de Doxi firent naître dans l’esprit de Kalanta la pensée de posséder dans sa mai-
son cet homme qui paraissait si bien connaître la loi, et dont la tenue sévère inspirait le respect. Il le fit donc chercher, enjoignant à ses messagers de manifester la plus grande déférence pour le savoir de Doxi, et de le supplier de venir pendant quelques jours habiter le palais de Kalanta, afin de le sanctifier en instruisant les siens. Prosternés jusqu’à terre, les messagers firent part à Doxi du désir de leur maître. Epergos, qui désirait profiter de cette occasion pour voir le palais d’un des plus riches habitants de Bénarès, joignit ses instances à celles des envoyés de Kalanta, si bien que les deux compagnons juchés sur un éléphant amené à cet effet, — car la maison de Kalanta était hors la ville, — arrivèrent le soir devant cette splendide demeure. Epergos passait pour être le secrétaire de Doxi.
Les vastes jardins du palais de Kalanta s’étendent jusqu’au Gange, dqs arbres séculaires ombragent ses rives. De l’habitation, située sur un terrain quelque peu élevé, on voit le large fleuve se perdre du côté de l’ouest, dans une plaine couverte de la plus brillante végétation. Vers le nord apparaissent les premières rampes de l’ Himalaya perdues dans une chaude brume et, du côté de l’est, la ville de Bénarès, avec son enceinte, ses édifices étagés, éclatants de lumière, et les milliers de barques qui sont amarrées le long de ses maisons et de ses places couvertes de tentes, de grands parasols, d’abris de toutes sortes. La pureté de l’air permet de distinguer, à cette distance, la foule qui circule le long du grand fleuve.
Arrivés au détour du chemin qui conduit à l’habitation de Kalanta, ce magnifique panorama se déroule tout à coup aux yeux des deux compagnons, qui ne peuvent retenir un cri d’admiration. «Voilà! dit Epergos, un saint homme qui a bien choisi sa place sur la terre en attendant le néant, auquel il aspire sans doute. Et tu crois sérieusement, Doxi. que quand on a tous les jours un pareil spectacle devant les
yeux, on se résigne facilement à le quitter pour le Nirvâna! — Tais-toi, Épergos, le Nirvâna est pour les humains la fin des épreuves ; tous ceux qui ont la sagesse en partage doivent désirer atteindre le seuil de ce palais, terme de tous les maux.
— Allons, je vois que tu es bien en point pour édifier notre hôte, et, s’il ne te tient pas pour Bouddha, c’est qu’il y mettra de la mauvaise volonté. — Cesse de railler !
— Oh ! sois tranquille, je ne te compromettrai pas. »
Les deux compagnons et leur escorte entrent dans les
jardins parfaitement tenus. On arrive bientôt le long d’un canal a alimenté par une quantité de jets d’eau (fig. 79). Un pont A est jeté en face de l’entrée principale de l’habitation. Épergos et Doxi, ayant laissé leur monture, sont introduits dans le portique B qui sert de vestibule au palais. Des deux côtés de ce portique ouvert, des salles C sont destinées à loger le portier et à permettre d’attendre les ordres du maître. De ces salles, par les portiques E, ou par la cour D ornée au centre d’un bassin avec jet d’eau, on monte au logis principal par des degrés. Les portiques aboutissent à deux petites salles F où les serviteurs attendent la sortie de leurs maîtres, et à un portique élevé en G qui donne entrée dans la grande salle d’assemblée H. Sur la gauche de cette salle, en I, est une autre salle divisée par une épine de piliers qui sert de promenoir et où se tiennent les serviteurs du palais. En K sont des pièces d’habitation. En S et T, des cuisines et lieux de dépôt de provisions. Deux escaliers M montent au premier étage qui contient, au-dessus des pièces I et K, des chambres donnant sur un balcon en encorbellmeent du côté de la grande salle, car celle-ci s’élève de fond. En L est le vestibule pour le service avec son degré N et une terrasse O, élevée au niveau du jardin supérieur faisant plate-forme. En R sont des portiques extérieurs ou promenoirs couverts.
ns-7S.
Si Ton fait une section sur V X, on obtient la coupe (fig. 80) qui fait comprendre la disposition des appartements et de la grande salle. Celle-ci est éclairée et aérée audessus des terrasses formant la couverture des appartements du premier étage. Les escaliers montent jusqu’à deux plates-formes d’où l’on jouit de la vue sur toute la contrée.
La figure 81 donne l’aspect intérieur de la grande salle vers le fond.
Kalanta, assis dans le portique G, les jambes croisées sur un riche tapis, attendait ses hôtes. Sans se lever il fît signe
à Doxi de prendre place en face de lui, tandis qu’Épergos et les personnes de la suite restaient debout.
« Ma demeure, Doxi, est honorée par ta présence. Tes propos sont ceux d’un saint et je tiens à t’entretenir au sujet de 1 interprétation de la loi. » Puis, ayant fait signe à son entourage, on laissa le maître et son hôte seuls. Épergos, parait-il, était plus curieux de visiter le palais que de savoir ce que diraient les deux sages, car il suivit ceux qui l’avaient amené, sous le prétexte de disposer la chambre de Doxi, conformément à ses habitudes de simplicité. Nous ne savons
INTERIEUR DU PALAIS HINDOU (p. 262),
ce que, pendant deux grandes heures, Kalanta et Doxi purent se dire. Il faut supposer que leurs propos avaient pour eux un grand intérêt, car ils laissèrent à Épergos le temps de parcourir le palais du bas en haut, accompagné d’une façon d’intendant très-désireux de montrer au prétendu secrétaire du saint les splendeurs de cette demeure. Toute la structure était faite de pierre, de briques et de bois. Les colonnes taillées dans de la pierre dure étaient à huit pans, polies avec le plus grand soin et surmontées de chapiteaux finement sculptés. Quant aux murs, construits en briques avec revêtements de pierre à l'extérieur jusqu’à hauteur d’homme, ils étaient enduits à l’extérieur et à l’intérieur -, les plafonds se composaient de pièces de charpente posées en encorbellement et ornées de sculptures.
Malgré la richesse extérieure de cette construction, Épergos ne manqua pas d’observer qu’elle rappelait dans son principe, les structures grossières qu’il avait vues autrefois sur les rives du haut Indus.
La composition de la grande salle fut pour lui un sujet d’admiration. Ces encorbellements de charpente si bien entendus pour soulager la portée des grandes poutres et former auvents au dehors ; l’arrangement de ce balcon intérieur qui donnait accès dans les chambres du premier étage*, cette sorte de tribune double qui fermait le fond de la salle; la bonne répartition de la lumière dans ce vaste vaisseau dont toute la partie inférieure restait plongée dans une pénombre douce; la fraîcheur relative qui régnait sur l’aire garnie de tapis; l’éclat tempéré des peintures; la richesse du plafond tout brillant d’or et d’azur: le calme du lieu, tout cela jetait son esprit dans une sorte d’extase vague, pleine de charme.
Prétextant la nécessité de mettre en ordre des notes trèsimportantes que Doxi lui avait laissées, il pria l’intendant de le laisser seul quelques instants, et, s’asseyant sur un des
divans qui garnissaient les angles de la salle, il se prit à méditer. « Quel être étrange est l’homme, se dit-il; il ne peut rien oublier, et malgré les perfectionnements infinis qu'apporte dans ses œuvres la suite des temps, on retrouve, toujours la trace de ses premiers efforts ou des premières influences qu’il a subies. Deux rameaux d’un même tronc s’en vont l’un au sud-ouest, l’autre au sud-est; l’un dans la Médie, l’autre dans l’Inde. Le premier emporte avec lui ses traditions de structure de bois, mais il s’établit au milieu de populations qui creusent leurs demeures dans le sol ou qui élèvent des sortes de tanières en argile; il construit ces palais assyriens avec leurs voûtes, leurs épaisses murailles de terre, tout en laissant voir encore sur cette structure concrète la trace de ses premières bâtisses de bois. L’autre tombe au milieu de ces races inférieures par l’esprit, mais chez lesquelles les arts manuels sont arrivés à un degré de perfection assez élevé, et le voilà qui, tout en demeurant fidèle à ses traditions, se sert des moyens employés par ces hommes qu’il soumet. N’y a-t-il pas ici quelque chose de cette structure que j’observai jadis chez ce gros Fau qui nous mit à la porte de sa maison, et cela mélangé de traditions âryennes des conquérants. Et ces Ioniens, eux-mêmes, n’avaient-ils pas dans leur architecture certains rapports frappants avec ce que nous voyons ici? Et toujours cette grande salie, ces cours entourées de portiques que je retrouve chez ces Aryas à leur berceau, puis chez les Égyptiens, chez les Ioniens, les Grecs et les Romains, puis dans la Perse et ici. Tout cela diffère et est la même chose. La variété infinie dans l’unité.
« Et pourquoi ces premiers éléments de structure s’épurent-ils chez les Grecs, et ailleurs tendent-ils à devenir confus? Pourquoi, chez les Grecs, ce choix raisonné et contenu de la forme, cette sobriété pleine de charme et qui laisse à l’esprit le soin de désirer? Pourquoi ici cette profusion de sculpture étrange, monstrueuse parfois, qui fait pressentir
HISTOIRE DE l’ H ABI TAT ION.
l’abus et la satiété? Pourquoi? Quelle est la cause? Est-ce parce que les Aryas établis sur le sol de la Grèce se sont mêlés à une certaine race d’hommes, tandis que ceux établis ici en ont trouvé une autre déjà puissante? Les produits de l’intelligence humaine doivent-ils être dosés en raison des aptitudes particulières à chaque race et de leurs mélanges? Plus je vois, et plus ces problèmes me semblent compliqués et d’une solution difficile. Et, dans la suite des temps, si tous ces peuples, qui se connaissent à peine, en viennent à établir entre eux des relations fréquentes et intimes, que résultera-t-il du mélange de ces traditions, de ces influences diverses ? Sera-ce mieux, sera-ce pire ? Serace la décadence irrémédiable, ou l’apogée des productions de l’intelligence humaine? »
Epergos aurait longtemps encore continué son monologue, si Kalanta et Doxi n’étaient entrés dans la grande salle. Leur conversation devait avoir laissé dans leur esprit une profonde impression, car ni l’un ni l’autre ne paraissaient avoir conscience de la beauté du lieu où ils se trouvaient. Le soleil, près de l’horizon, dardait ses derniers rayons horizontalement, à travers les grandes ouvertures hautes de la salle, et au-dessus de la poussière lumineuse, le plafond paraissait se perdre, tout étincelant d’or, à des hauteurs prodigieuses. Des clairs vifs s’attachaient à toutes les saillies et le pavé semblait un miroir qui reflétait le mélange des couleurs dont les murs étaient couverts.
Epergos s’avança vers son hôte et le saluant jusqu’à terre : « Permets, seigneur, à l’humble secrétaire du sage Doxi de prier son maître de considérer un instant la splendeur du lieu où il se trouve. » Doxi paraissant sortir d’un rêve leva les yeux : « En effet, dit-il, cela est d’une grande beauté; mais qu’est-ce donc auprès de la triple science? — • Allons, se dit Epergos, il est décidément fou, ou prétend rendre notre hôte plus fou quùl n’est déjà. »
Pendant les trois jours qui suivirent, Kalanta et Doxi ne cessèrent leurs entretiens que pour se livrer au sommeil. Épergos profita des occupations mystiques de son compagnon pour visiter les environs de cette belle demeure*, il constata, sans en être autrement surpris, que les maisons des habitants appartenant aux castes inférieures étaient loin de répondre aux magnificences du palais de son hôte. La plupart n’étaient que de mauvaises cabanes faites de bambous et de terre détrempée avec des joncs ou du chaume. « Je comprends très-bien, dit-il le soir à Doxi, que les habitants de cette contrée qui occupent les méchantes demeures visitées par moi ce matin, s’empressent d’accepter la loi de Bouddha et qu’ils puissent aspirer au néant comme à la fin de leurs misères; mais j’ai peine à croire que Kalanta et tous ceux qui vivent comme lui acceptent longtemps cette loi. S’ils la suivaient à la lettre, la première chose à faire serait de distribuer leurs richesses à tous ces pauvres diables et à vivre comme eux sur le pied d’égalité.
« Est-ce là ce que tu es parvenu à persuader à Kalanta ? — Si tu connaissais la doctrine de Bouddha, tu saurais que les êtres passent successivement, et en raison de leurs mérites ou de leurs fautes, par des états plus ou moins voisins ou éloignés de la science et de la sagesse suprême. Si Kalanta peut, en toute sécurité et à l’abri des soucis, méditer sur le Nirvana, c’est qu’il a subi déjà dans d’autres corps les épreuves nécessaires pour atteindre le degré humain sur lequel il se repose et médite jusqu’à sa mort. S’il ne remplit pas toutes les prescriptions de la loi, il peut retomber dans l’état misérable où sont les hommes dont tu parles, de même que ceux-ci en cherchant la vérité, pendant leur temps d’épreuve sur la terre, peuvent y revenir dans un état meilleur. Jamais le Bouddha n’a prêché l’égalité entre les hommes, car tous ne sont pas placés sur le même échelon de la sagesse et de la science. Mais il a prêché la charité,
car tous peuvent monter cette échelle dans la série de leurs transformations* et il faut même leur en faciliter les moyens. — Et on trouve en haut de l’échelle, quoi? — Le Nirvana, c’est-à-dire la fin des épreuves, la fin qui est le néant dont est sorti le monde. — Ce n’est pas la peine alors de monter si haut. — Tu n’entendras jamais ces mystères, Épergos, car tu es un esprit étroit et tout préoccupé des choses terrestres, qui affecte de dédaigner la sagesse suprême. — Que veux-tu ! nous en avons déjà tant vu des ces mystères, nous avons entendu tant d’esprits qui prétendaient posséder la sagesse absolue, bien qu’ils ne fussent guère d’accord entre eux sur le point où elle réside, que pour ma part et sans être l’esprit étroit que tu dis, je puis bien avoir des doutes. Et toi-même, ne t’ai-je pas vu embrasser tour à tour et proclamer, comme le comble de la sagesse, la théogonie des Egyptiens, la théologie des Assyriens, puis le système à la fois politique et religieux des Romains ; maintenant te voilà bouddhiste : c’est très-bien, et je n’y vois pas de mal, mais laisse-moi la faculté de n’être rien de tout cela, sans me traiter de petit esprit.
— Ce que tu veux appeler une sorte d’engouement pour des formes diverses de la vérité n’est, en fait, chez moi, comme chez tous les humains, qu’un besoin de connaître et d’atteindre à cette vérité absolue. Comme les autres hommes qui pensent, je monte les degrés, et ce que tu supposes être contradiction n’est que transformation. — Alors il faut m’attendre à te voir abandonner la doctrine de Bouddha pour une autre que tu jugeras plus rapprochée de la vérité absolue? — La chose est possible. — Donc tu doutes, et nous sommes bien près de nous entendre. Comment la doctrine de Bouddha mènerait-elle à la sagesse et à la vérité absolue, qui se résolvent dans le Nirvana, s’il pouvait exister une autre doctrine plus sage ou plus vraie ? Cette doctrine ne serait donc plus que relative; or ne peut-on
douter de l’efficacité absolue de ce qui est relatif? — Ton esprit, Épergos, a été profondément corrompu par de trop longs séjours chez ces Grecs, je m’en aperçois à chaque heure. — Remarque, Doxi, que, quand tu es à bout d’arguments, tu me dis des injures, et cela, non depuis que tu as vécu chez les Égyptiens ou les Assyriens, mais depuis le commencement du monde. »
Le lendemain matin les deux compagnons quittaient leur hôte, qui les combla de présents et supplia Doxi de venir le revoir afin de raffermir dans la connaissance de la loi.
HISTOIRE DE l’h ABITAT1 ON.