‹ Histoire de l'habitation humaineChapitre 35 sur 46 · VOYAGE A TRAVERS L’EXTRÊME ORIENT · texte numérisé non relu

VOYAGE A TRAVERS L’EXTRÊME ORIENT

En quittant Bénarès, nos deux compagnons remontèrent le Gange ; ils arrivèrent dans des contrées montagneuses d’une beauté surprenante, car il semblait que les agréments de tous les climats de la terre fussent réunis sur ce territoire. Tantôt, dans des vallées larges, on voyait croître les végétaux des pays chauds, puis, à quelques heures de marche, on trouvait des forêts de sapin et de mélèze sur les rampes des montagnes, des gorges sauvages et des sommets couverts de neiges éternelles. Des édifices énormes, taillés dans le roc en l’honneur du Bouddha, attestaient la foi des populations, et, à côté de ces efforts prodigieux de l’industrie humaine, de misérables cabanes de bois et de roseaux. Épergos tenait à se retrouver sur le haut Indus afin de voir si cet antique berceau des Aryas, d’où tant de peuples étaient sortis, conservait sa simplicité primitive ou s’il s’était transformé. Les deux compagnons arrivèrent dans la vallée de Kachmir, qu’ils avaient descendue bien des siècles auparavant. A peine s’ils purent signaler quelques différences dans les usages des habitants de ces hautes con-

trées ; ceux-ci construisaient alors comme ils bâtissaient jadis. La physionomie de ces hommes était la même qu’alors, leurs mœurs aussi simples, et toujours des tribus émigraient vers l’ouest, car depuis longtemps, vers le sud, la terre était occupée.

Ayant remonté le cours de l’Indus, ils atteignirent les plateaux du Thibet; là, rien n’était changé ; les maisons des villages étaient, comme autrefois, isolées. On ne trouvait pas de villes et les hommes ne se livraient qu’à la chasse, à l’élevage des bestiaux et à l’échange de quelques produits de leur pays contre des métaux ouvrés et des ustensiles qu’ils allaient chercher à Kachmir. Dans les contrées où le bois abondait, les maisons étaient faites en charpente et au moyen de troncs d’arbres empilés et assemblés aux angles, abritées sous des toits saillants recouverts d’écorces d’arbres. Dans les lieux déserts où le bois était rare, ces maisons étaient construites en moellons réunis par du mauvais mortier ou de la terre grasse quand il s’en trouvait dans la localité, couvertes par des troncs d’arbres, des broussailles et une épaisse couche de terre battue.

Rien n’est triste comme ces demeures, toujours adossées au rocher afin d’être abritées des vents terribles à ces altitudes, sous la neige pendant huit mois de l’année et perdues au milieu de solitudes dans lesquelles le voyageur n’ose s’aventurer. L’été, les pentes abruptes se couvrent de verdure et, pendant les quatre mois que dure la belle saison, de nombreux troupeaux parcourent les plus hautes de ces prairies, alors que les habitants s’empressent de faucher les parties basses pour emmagasiner le fourrage abondant qu’elles produisent.

La difficulté de vivre dans des contrées si peu hospitalières détermine depuis des siècles leurs énergiques habitants à chercher des climats plus doux. Épergos et Doxi se croisèrent donc avec des troupes de ces émigrants qui con-

VILLAGE DE l’hIMALAYA (p. 271),

tinuaient, comme leurs ancêtres, à descendre de leurs montagnes avec des chariots remplis de femmes, d’enfants et des ustensiles les plus nécessaires.

Pendant qu’ils se reposaient dans un village dont l’aspect sauvage était en harmonie parfaite avec le pays (fig. 82), Epergos dit à son compagnon : « Eh bien ! n’es-tu pas convaincu comme moi que ces Aryas ne peuvent développer les qualités dont la nature les a' doués qu’au contact d’autres races ? Ici, près de leur berceau, les choses sont comme elles étaient, ou bien peu s’en faut, il y a plusieurs milliers d’années. Il semble qu’ils soient comme leurs montagnes âpres et improductives, mais destinées à fertiliser les plaines. Vois ces sommets neigeux, ces longues traînées de pierres, ruines des sommets, cette vallée semée de cailloux à travers lesquels courent ces bras irréguliers d’un torrent fangeux, ces rares tapis de verdure, ces ravins usés par les glaces et ces roches déchirées par la foudre. Tout cela ne donne que l’idée de la dislocation, de la mort, et cependant c’est grâce à ces ruines et à ces neiges que de vastes territoires se couvrent d’un limon fertile. — Oui, dit Doxi.

— Et quel immense travail la nature a dû faire pour régu-

lariser ces vallées, convertir ainsi les ruines de roches qui semblent inaltérables en une poussière fine répandue sur des espaces immenses bientôt couverts d’une riche végétation Ainsi sont ces hommes • il faut qu’ils descendent

de ces hauteurs et se mêlent à des éléments étrangers pour constituer les plus belles civilisations. — A quoi bon, reprit Doxi, puisque ces civilisations conduisent à la corruption et à l’erreur ? — Qu’en sais-tu ? — Ne l’ai-je point assez vu ?

— Tu n’as vu, comme moi, qu’une des parties de ce grand travail de la nature et tu prétends toujours conclure, et tout arrêter à ta dernière observation. Voilà un torrent qui certes, dans cette vallée, ne produit rien, ne fait qu’amasser et remuer des cailloux. Il semble désordonné, inutile, dé-

sastreux. Serait-il vrai d’en conclure que ce torrent n’est qu’un agent de destruction ? Reporte-toi à dix jours de marche dans la plaine, et tu verras que ces eaux troublées par la trituration de ces cailloux sans cesse frottés les uns contre les autres, devenues tranquilles et limpides, déposent sur ses rives le limon où naît le lotus. Ne te presse donc pas de juger et de conclure sur des effets partiels lorsque tu ignores quels doivent être les résultats. — Je ne puis admettre des principes qui ne tendraient à rien moins qu'à tout justifier et à considérer l’erreur même comme une nécessité. — Remarque bien qu’il ne s’agit pas ici de principes, mais d’observations. Moi j’observe, attendant pour déduire, et non pour conclure, que mes observations m’éclairent sur un enchaînement de faits. Toi, Doxi, tu conclus a priori et tu prends de l’humeur si les observations dérangent tes conclusions. — Oui, tu observes, mais tu n’observes jamais que des faits qui frappent tes sens et tu considères les choses de ce monde comme une sorte de mécanisme mu par une force fatale ^ la vérité et l’erreur te trouvent également attentif et tu ne cherches pas à faire prévaloir l’une, à supprimer l’autre. — Supprimer, supprimer, c’est bientôt dit, mais il faudrait d’abord savoir, avant de supprimer, si ce qu’on prend pour l’erreur n’est pas la vérité. Ce torrent, là-bas, est très-fâcheux, il détruit tout sur son passage, il stérilise une vallée qui pourrait être couverte de verdure s’il ne se passait pas la fantaisie de remuer sans cesse ces amas de cailloux d’un bord à l'autre, donc je le supprime ; mais voilà les plaines de l’Inde qui ne sont plus arrosées ni fertilisées par le limon qu’il élabore. — Toujours tu appuies ton raisonnement sur l'ordre matériel. — Et sur quoi donc veux-tu que je l’établisse ? Sur le Nirvana ? Sais- je s’il y a un Nirvana? Sais- je si les âmes des hommes passent dans des corps successifs avant d'y arriver? — Nous ne nous entendrons jamais sur ces matières. — C’est probable ! »

Les voyageurs suivirent longtemps la chaîne de T Himalaya, puis, ayant traversé le Brahmapoutra, passèrent les montagnes de Mien, occupées par des tribus sauvages. De là ils descendirent dans les contrées visitées jadis par eux et habitées par des hommes de race jaune. Là ils constatèrent que les perfectionnements étaient extrêmement lents. Sur le bord des rivières, on construisait toujours avec des bambous et les demeures ne différaient guère, comme structure, de celles du gros Fau. Cependant l’art de la charpenterie s’était développé et, en s’avançant vers le nord-est, ils trouvèrent des populations adonnées aux arts, moins éloignées des perfectionnements qu’amène une longue pratique, que celles du sud. Habituellement, cependant, les maisons de ces populations étaient construites très-légèrement et simplement. Le bois, fourni abondamment par ces contrées, était presque exclusivement employé, avec la brique crue ou cuite. Beaucoup de ces maisons ne consistaient qu’en un espace couvert et fermé de parois de bois dans lequel, suivant le besoin, on établissait des cloisons formées de nattes. Les habitations des personnages riches se composaient d’une série de pavillons plus ou moins rapprochés ou espacés, ne contenant chacun qu’une ou deux pièces, isolés ou mis entre eux en communication par de légères galeries de bois. Ainsi ces demeures, lorsqu’elles étaient vastes, ressemblaient à un village entremêlé de jardins plantés et cultivés avec soin. Il était rare que le fils d’un homme riche détruisît la maison de son père pour la reconstruire à neuf. Si elle tombait de vétusté, il se contentait d’élever, à côté des anciennes constructions, de nouveaux pavillons différant très-peu, d’ailleurs, de ceux qu’il abandonnait à la ruine. Ces maisons ne se composaient que d’un rez-de-chaussée, couvert par des combles très-saillants, et artistement travaillés.

Dans ce pays, plus que dans tout autre, les traditions

histoire de l’habitation.

étaient religieusement conservées; aussi les étrangers ne pouvaient y séjourner et c’était à grand’peine qu’il leur était permis de le traverser. Le bouddhisme s’était répandu au loin chez ces populations, mais affaibli, se bornant à certaines pratiques superstitieuses. Le caractère élevé du dogme était noyé dans un monde de légendes aussi absurdes qu’indigestes. Doxi voyait cela avec tristesse et son compagnon ne faisait qu’en rire, s’amusant fort à étudier les arts de ce peuple industrieux, patient, laborieux et amant de la nature. Jamais Épergos n’avait vu tant de fleurs et de fruits rares, jamais tant de peintures et de - sculptures dans les habitations, jamais tant d’ustensiles fabriqués avec amour, jamais un emploi aussi parfait des métaux. Il lui semblait que ces hommes se complussent à se créer des besoins infinis pour avoir le plaisir de les satisfaire à l’aide des moyens les plus compliqués et les plus étranges. Ils tissaient des étoffes de soie merveilleuses de beauté et de souplesse et savaient les décorer de métaux filés. L’art de la céramique était poussé chez eux aux dernières limites de la perfection et leurs poteries de terre blanche étaient émaillées des plus brillantes couleurs et couvertes des dessins les plus gracieux. Ils excellaient surtout à reproduire les fleurs, les végétaux délicats des jardins, les animaux domestiques, comme des gens qui méditent sur les productions de la nature et les aiment avec passion.

Dans le Kathaï, où nos deux compagnons firent un long séjour, Épergos pour étudier les industries de ces contrées, et Doxi pour tenter de prêcher la loi de Bouddha , ils louèrent une petite maison qui n’était qu’un de ces pavillons composé de deux pièces avec quelques chétives dépendances pour les serviteurs. Ce pavillon (fi g. 83) était complètement construit en dois et posé sur une plate-forme en pierres sèches avec un petit perron devant l’unique perte. Comme principe de structure, rien n’était plus simple ; des

poteaux, reliés au moyen de moises et d’entretoises, portaient des poutres horizontales saillantes au dehors, soulagées par des encorbellements et retenues dans leur plan à l’aide d’un système de sablières rendues solidaires par des liens.

Sur les bouts des poutres, en dehors, reposaient les semelle qui recevaient le chevronnage. Tout cela était si curieusement taillé, découpé et peint, que l’aspect de ce pavillon, au milieu de la verdure, charmait les yeux. Les fenêtres étaient closes par des montants de bois tourné derrière lesquels, la nuit, on faisait glisser des rideaux d’étoffe si on voulait évi-

ter la fraîcheur. La couverture était entièrement faite de lames de cuivre très-minces et ingénieusement relevées comme le sont des tuiles.

Au moyen de volets qui s’ouvraient au-dessus des fenêtres, dans la hauteur des sablières, on pouvait laisser circuler l’air par les intervalles réservés entre elles, car le plafond était posé sur les poutres encorbellées.

Des planches fermaient les parois entre les poteaux et sous les fenêtres.

Épergos se disait bien que ces structures de bois dérivaient des premières constructions qu’il avait vu faire par les Aryas autrefois, et à l’amélioration desquelles il avait contribué, mais il ne se dissimulait pas que cet amour du compliqué, cette recherche dans les détails, cette réunion de petites précautions, appartenaient bien à la race jaune. Les Aryas n’avaient donc pu excercer qu’une influence éphémère sur ces hommes, qui développaient ainsi leurs arts conformément à leur génie.

Il repassait dans sa mémoire ce qu’il avait vu pendant son séjour à Athènes et dans les villes de l’Hellade et constatait l’écart immense qui séparait les œuvres de ces descendants des Aryas de celles des populations jaunes de l’extrême Orient. Autant ses amis, les Grecs, avaient savamment simplifié les formes données par la structure et l’emploi des matériaux, autant ils étaient sobres dans leur ornementation, et autant ils apportaient de choix dans la reproduction des emprunts faits à la nature, autant ces Jaunes de l’Orient semblaient compliquer à plaisir la structure la plus simple, prodiguer l’ornementation et se complaire dans la reproduction de monstres étranges ; et cependant, se disait encore Épergos, peut-on admettre que les hommes de ces contrées-ci aient l’imagination plus vive, l’esprit plus ouvert que ne l’ont les Grecs ? Ont-ils plus d’amour pour le prodigieux? non, certes, les gens qui

vivent dans ce pays ne sont guère portés vers les hautes sphères de la pensée. Leurs oeuvres écrites ne brillent pas par les excès de l’imagination. Leur esprit est pratique et ils ne connaissent guère l’héroïsme, l’ambition des grandes choses ; iis se plaisent à mener une existence calme et effacée, pourvu qu’ils possèdent le bien-être matériel. D’où vient donc que leurs oeuvres d’art accusent parfois un esprit hardi et fantasque, une imagination déréglée? Les jours passent, me montrant de nouveaux peuples, et les problèmes, qui d’abord me semblaient faciles à résoudre, deviennent obscurs. »

Les prédications de Doxi, au milieu de ces populations, n’avaient pas le succès qu’il en attendait; aussi, lorsque Épergos lui fit part de son désir de visiter d’autres contrées, n’opposa-t-il aucune difficulté à ce projet.

Page 1