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Chunïl ( Milieu principal), figure 84. Elle est située à une des extrémités de la ville et est entourée de jardins.
Près d'elle est un téocalli , ou grande pyramide tronquée, couronnée par un temple. L’avenue qui conduit au palais
est large et enduite de ciment. Elle aboutit à un beau degré qui monte à la plate-forme et à l’entrée principale A, percée à travers un premier bâtiment.
Puis on trouve une vaste cour B, avec voie cimentée au milieu, bordée de mâts auxquels on attache des voiles. Au fond de la cour est le bâtiment principal D, élevé de quelques marches. Des deux côtés en E, sont deux autres bâtiments à peu près semblables. En G, sont les orifices des deux grandes citernes qui régnent sous la cour. Des souterrains sont établis aussi sous le bâtiment principal pour con-
server des provisions. Le seigneur habite le logis du fond. Quant aux trois autres bâtiments, ils sont occupés par les familiers et serviteurs. En F, sont deux rampes qui descendent aux jardins.
Ces corps de logis, distribués de la même manière, présentent, en coupe, le tracé, figure 85. La construction se compose d’un gros blocage de moellons réunis par un mortier excellent et devant lequel sont posés des parements de pierres présentant les dessins et sculptures les plus étranges. Quant aux intérieurs , qui ne reçoivent de jour que par les portes, ils sont construits au moyen de parements de pierre
HISTOIRE DE l’h AB I T ATI ON.
posés en encorbellement et soutenant un plafond étroit. Ces intérieurs sont couverts de peintures et d’hiéroglyphes. Les linteaux des portes sont faits d’un bois très-dur et rouge qui ne s’altère pas. Deux longues solives, qui saillent des deux côtés des portes principales, sont destinées à soutenir un voile formant abri. Les couvertures sont en terrasses et enduites.
L’ensemble de ces bâtiments est rigoureusement orienté.
La figure 86 donne la vue cavalière du bâtiment principal avec l’extrémité des deux bâtiments latéraux, les platesformes, les entrées secondaires et le grand téocalli voisin, les jardins, etc. On voit comme l’allée centrale est couverte par des voiles attachés aux mâts et aboutissant à l’abri de la porte centrale.
Cet ensemble ne laissa pas de causer une vive impression à nos deux compagnons, car ces bâtiments sont immenses et presque entièrement revêtus de sculptures. Il y avait là, semblait-il, le travail de plusieurs générations, et cependant Nimak leur certifia que la construction de ce palais n’avait pas duré plus de quatre ans. Épergos s’émerveillait de trouver des distributions si naïves à côté d’un art si avancé, et qui lui semblait même incliner vers la décadence. Il examina les façades de ces logis, différentes entre elles, mais toutes d’une grande richesse. La décoration extérieure du bâtiment principal attira surtout son attention, car elle consistait en un simulacre d’encorbellements de pièces de charpente avec treillis dans les vides, bien que le tout fût fait de pierre. Il y avait là certainement la tradition d’une structure de bois. Sur d’autres points, des rondins, posés verticalement les uns à côté des autres et composés de morceaux de pierre, figuraient clairement des assemblages de troncs d’arbres posés jointifs. Mais la façade du bâtiment de l’ouest attira surtout son attention, car au-dessus de chacune des portes était sculptée la plus singulière décoration qu on pût voir, figure 87 *, puis, au-dessus du
VUE d’un palais des nahuas (p. 286),
PORTE D’UNE DES SALLES d’üN PALAIS DES NAHUAS (p. 286J
HISTOIRE DE l’ HABIT ATI O N.
soubassement, une large frise formée de méandres et de treillis alternés. Chaque pierre, portant sa sculpture, avait été posée comme les pièces d’un échiquier. Quelques-unes de ces pierres d’entourage des dessus de portes étaient des hiéroglyphes dont Nimak donna l’explication aux deux compagnons.
A chacun des angles des corps de logis, étaient sculptées, les unes au-dessus des autres, trois énormes têtes mons • trueuses.
Épergos, qui se souvenait des œuvres de l’Egypte, de la Grèce et de l’Inde, regardait tout cela avec plus d’étonnement que d’admiration.
Quant à Doxi, qui n’avait guère goûté les histoires contées par Nimak, il trouvait à tout cela un grand air de puissance, de majesté, d’ordre et de régularité qui le séduisait. Il faut ajouter que toutes ces sculptures étaient rehaussées de peintures, ce qui, à distance, donnait à cette décoration l’apparence de tapis de la plus grande richesse. A l’intérieur, les meubles, faits de bois, étaient également couverts de ces sculptures étranges et de colorations rehaussées d’or et d’argent. Ce mobilier se composait de lits ou bancs très-larges avec quantité de petites tables, escabeaux et vases de terre cuite très-ornés, peints et dorés.
Les pièces occupées par le maître et sa famille ne différaient des autres que par une plus grande richesse et profusion de ces meubles et par les étoffes dont ils étaient recouverts, lesquelles étaient finement tissées de laine, d’écorces d’arbres ou de fil d’aloès, tandis qu’ailleurs des nattes remplaçaient ces étoffes.
Ce qui frappa surtout Epergos, c’était l’absence d’une salle plus vaste que les autres. « Où se réunit-on ? demandat-il à Nimak. — Chumucil-Chunïl, le maître de céans, répondit Nimak, comme tous les grands parmi les Nahuas, lorsqu’il veut réunir un grand nombre de personnes, — et
histoire de l’habitation.
jamais ne rassemble-t-il que ses pairs, — les convoque dans cette vaste cour. Toutes les assemblées se tiennent dehors, au coucher du soleil ou au moment de son lever, car dans le jour la chaleur est trop forte pour que l’on puisse ainsi demeurer en plein air. Les pièces fermées ne servent que pour se reposer ou pour prendre les repas; chacun mange chez soi. Si Ton fait des repas communs, on se tient sous des tentes, mais cela n’arrive qu’en certaines occasions solennelles, lors des sacrifices, par exemple. Dans les temps anciens, on mangeait les victimes humaines sacrifiées à Tohil, mais cet usage s’est perdu. Les repas sont donc préparés au dehors par des serviteurs particuliers et apportés à chacun suivant son rang et sa qualité. — Bon ; mais les Nahuas n’ont pas apporté cette architecture, ces arts avec eux? — Non, les populations inférieures qui vivent dans ces contrées étaient déjà adonnées aux arts lorsque les Nahuas conquirent le pays ; seulement ce qu’elles faisaient était désordonné et ne présentait rien dans l’ensemble qui fût digne des vainqueurs. Ceux-ci ont fait travailler ces artisans de gré ou de force, afin de se bâtir des temples, des villes et des palais dignes de la race des Nahuas. Ils ont imposé des règlements sur toutes choses, et sur les constructions comme pour le reste. Ils ont institué des conseils de sages qui sont chargés de maintenir ces règlements et de veiller à ce que personne ne s’en écarte. Ainsi, les dispositions des logis, même pour les grands, ne peuvent être modifiées, car la loi dit qu’elles doivent être prises telles que vous les voyez. La sculpture, elle-même, est soumise à des règles dont personne ne peut s’affranchir. 11 en est de même de la manière de bâtir, de faire les citernes et les routes. Quand on construit, le maître de l’œuvre donne à chacun sa tâche. Celuici taille les pierres unies, tel autre les pierres sculptées, et chacun doit terminer dans la journée ce qui lui est prescrit, puis alors le maître fait assembler ces pièces devant les bol-
cages de maçonnerie. — Aussi vois-je bien, dit Épergos, que toutes ces pierres de dimensions à peu près pareilles, ne se liaisonnent point entre elles et sont posées à côté les unes des autres, ou les unes sur les autres sans croiser les joints. — Ces parements sont maintenus par le mortier du blocage. — Mais, dites-moi, Nimak, ne vous semble-t-il pas que ce bâtiment principal figure une structure de charpente, bien qu’il soit fait de pierre ? — Dans les temps éloignés, on faisait ainsi, en effet, des constructions composées de bois empilés et formant encorbellement*, c’est pourquoi on a conservé cette apparence. — Mais à quoi bon, puisqu’on changeait la matière? — Parce qu’on a vu ainsi des constructions antiques et que l’on veut en conserver le souvenir. — Et pourquoi ne construit-on plus en bois quand on fait des palais et des temples ? — Parce que le feu a autrefois détruit beaucoup de ces constructions; puis, qu’elles logent des serpents, des fourmis et toutes sortes de bêtes malfaisantes. Il n’y a plus que le peuple qui emploie du bois dans ses maisons, encore a-t-il le soin de l’enduire de terre. »
En regagnant leur logis, Épergos dit à son compagnon : « Ne te semble- t-il pas, Doxi, que ces peuplades sont passées de l’enfance à la vieillesse sans transition. — Pourquoi? — Parce que ces édifices que nous venons de visiter sont, comme dispositions, très-voisins d’un état primitif et présentent dans leur structure et leur décoration les symptômes de la décadence.
« Cette sculpture monstrueuse, monotone dans sa profusion, reproduisant des formes qui n’appartiennent pas au mode de construction adopté, accuse un art corrompu avant son développement.
« Cela ne se peut expliquer que par la tyrannie d’une caste supérieure sur une population d’artisans et d’artistes avancés déjà dans la pratique des arts, mais qui obéissent à des fantaisies aveugles, irréfléchies. Ce qui me choque en tout
ceci, c’est l’absence de raisonnement*, on croirait rêver. Quelle est donc l’existence de ces hommes puissants parmi les Nahuas ou les Toltèques qui vivent dans des cellules, toutes exactement pareilles, comme le seraient des loges faites pour des animaux? Et cependant, ces habitudes qui semblent primitives, s’entourent d’un luxe prodigieux à l’extérieur, luxe qui est purement décoratif et ne répond à aucun besoin. Nous n’avons rien vu de pareil sur la surface de la terre. » Doxi était sombre et ne répondait pas. Il se demandait si ces hommes seraient en état de comprendre et d'accepter la loi du Bouddha, car il était encore pénétré de la ferveur apostolique qui lui avait si peu réussi dans le Kathaï.
Doxi essaya donc de prêcher le peuple; mais les chefs et les prêtres Nahuas firent savoir à son compagnon que s’il continuait ainsi, ils se verraient dans la nécessité de lui arracher le cœur de la poitrine pour en faire hommage à Tohil, et Doxi se le tint pour dit.
Tous deux firent alors une pointe vers l’ouest, sur les bords du Pacifique. Là ils trouvèrent des populations douces, plus blanches de peau que ne sont les Nahuas, soumises au gouvernement des prêtres, mais qui, d’ailleurs, paraissaient être un rameau plus pur de la même race. Dans cette contrée, comme dans la presqu’île Yucathèque, il existait une classe inférieure, brune de peau, petite, robuste et soumise à tous les travaux.
Les habitations ordinaires de la contrée consistaient en une enceinte de murs construits en pierres sèches, irrégulières, couverte par des troncs d’arbres posés jointifs horizontalement, et sur lesquels était agglutinée une épaisse couche de terre mêlée de cailloux et enduite avec soin (figure 88).
Les portes et fenêtres de ces demeures étaient composées de deux morceaux de pierre, réunis au sommet ; l’intérieur,
divisé en deux ou trois compartiments, abritait une famille.
Malgré son amour pour l’autorité et son peu de goût pour la discussion, Doxi, lui -même, se sentit pris d’un ennui pro-
Tij fifi.
fond au milieu de ces populations passives. Là aussi il prétendit prêcher, on l’écoutait ou on paraissait l’écouter, mais sa parole glissait comme l’eau sur un marbre poli. Il sentit qu’il perdait sa peine, et, contrairement à ses habitudes, ce fut lui qui engagea Épergos à quitter ce continent.
Sous ce beau ciel, au milieu d’une nature admirable, Épergos méditait sur tout ce qu'il avait vu. Pour lui, cette contrée était comme un jardin disposé pour le repos ; il recueillait ses souvenirs et laissait les jours s’écouler en regardant les fleurs dans les champs, le ciel à travers les feuillées, en écoutant les voix innombrables de la forêt, et en se demandant s’il n’avait pas trouvé les Champs-Élyséens des Grecs.
Quand Doxi lui fit part de son désir de quitter cette terre, Epergos sourit et se contenta de répondre : « Partons ! »