VUE DU PALAIS SARRASINOIS
PALERME (P. 3l8/
INTÉRIEUR D’UN PALAIS SARRASINOIS — SICILE (,P. 3l8)
Celle-ci, comme les deux autres, se termine par des encorbellements de petites arcades qui rappellent les stalactites de certaines grottes ou les cellules de la grenade. L’or, l’azur, le vert, le blanc et le noir, sont répartis de la manière la plus harmonieuse dans ces myriades d’alvéoles. Des arabesques peintes bordent la voûte, entourent les sommets des niches et se marient à de grandes inscriptions qui surmontent le bandeau supérieur.
Quant au bandeau inférieur, il est orné de cordons de mosaïques qui entourent de fines colonnes de marbre blanc placées aux angles et se retournent sur la plinthe. Les parties restées lisses des murs sont peintes en blanc. Le pavé est composé de carreaux de marbre entremêlés de mosaïques. L’eau, qui circule dans le petit canal et les bassins, entretient la fraîcheur dans ce lieu tranquille , éclairé seulement par la grande ouverture de l’entrée.
Moafa est accroupi sur le divan d’un des grands retraits latéraux devant lequel est jeté un tapis précieux. Sans se lever, il fait signe aux deux compagnons de se placer sur le divan en face de lui , puis prenant les lettres, il les lit en silence et longuement pendant qu’un esclave apporte des rafraîchissements.
L’esclave ayant disparu sans bruit par la porte percée dans le fond du retrait, après un assez, long silence, Moafa dit : « Quel est celui de vous deux qui se nomme Épergos ? — Moi, dit celui-ci. — Et quel est l’autre ? ajouta Moafa. — Doxi, mon compagnon. — Vous êtes chrétiens ? — Oui. — D’Occident. — Oui. — Quel intérêt vous conduit à Palerme ? — La réputation de son industrie, le charme du pays, la sagesse de ses maîtres. » Puis après un nouveau silence, Moafa reprit : « Les chrétiens ne voyagent pas pour chercher la sagesse là où elle est, encore moins pour se pénétrer du charme d’un pays*, mais pour s’enrichir ou découvrir les côtés vulnérables d’une nation , afin de l’asservir par la ruse
ou par la force. — C’est possible, continua Épergos, mais nous deux, voyageons pour nous instruire et n’avons point d’armées derrière nous. » Alors il raconta à son hôte quelques-uns des longs voyages entrepris par Doxi et lui ; les détails qu’il donnait paraissaient intéresser Moafa, qui l’écoutait attentivement. Quand Épergos se tut : « Bien, dit Moafa, c’est bon, mais tu n’es pas chrétien ? — Peu t’importe que je sois ou ne sois pas chrétien. Nous sommes avides d’apprendre et nous aimons les hommes, puisque nous n'avons * cessé de parcourir le monde pour les connaître et chercher ce qui est bon parmi eux, afin d’instruire les ignorants ou de faire aimer le bien ; qu’as-tu besoin d’en savoir davantage ? — Il est malséant d’interroger ses hôtes, et mes paroles ne doivent pas t’offenser. Mais sache que la Sicile est envahie par des espions venus d’Italie, au pouvoir des hommes du Nord. La défiance nous est commandée. As-tu vu ces hommes du Nord ? — Oui, j’ai vécu parmi eux. — Sais-tu rien de leurs projets? — Je sais qu’ils sont dirigés par une ambition sans bornes et une rapacité jamais assouvie; que, s’ils soumettent l’Italie , ils voudront s’emparer de la Sicile, puis de l’Afrique, puis de l’empire des Grecs, puis de la Syrie, puis du monde entier. » Après un nouveau silence, Moafa dit : « Si c’est écrit ? Allah est grand ! — Me permets-tu, Moafa, de te dire ma pensée ? — Dis : La parole imprudente ne nuit qu’à celui qui la prononce ; c’est à toi de savoir si tu dois parler ou te taire. — Eh bien! ces hommes du Nord ne croient pas que leur destinée soit écrite par la main d’Allah. Imprudents et barbares, ils vont toujours droit devant eux. Loin de se soumettre à un destin fatal, ils prétendent le forcer, ce destin, par leur présomptueuse audace, à le soumettre à leurs désirs. Ils vont, dans leur orgueil, jusqu’à croire qu’ils entraîneront Dieu dans leurs projets, à force de prières et de persistance.
« S’ils sont vaincus, si leurs desseins sont déjoués, ils disent
que c’est qu’ils ont manqué d’adresse ou de courage, mais ils recommencent, ne se soumettent jamais à la destinée... Les vrais croyants conduits par Mahomet, Omar et leurs illustres successeurs se sont dit qu’ils devaient conquérir le vieux monde, que « c’était écrit », et pleins de cette foi en la parole du maître, ils se sont répandus sur l’Asie , l’Afrique et une partie de l’Europe. Pour combattre, pour conquérir, cette foi en la parole sacrée, en la destinée tracée, était une arme invincible.
« En est-il de même, lorsque, les limites de la puissance ayant été atteintes, il ne s’agit plus que de garder ce qu’on a acquis, s’il survient un échec, un arrêt dans le développement de cette puissance? Ce que l’Islam a acquis est menacé, n’est-il pas funeste de croire que le destin l’a voulu ainsi et que nulle puissance humaine ne peut prévaloir contre ses arrêts écrits d’avance sur le livre éternel ? Vous ne doutez pas que l’ambition démesurée des hommes du Nord ne les pousse vers vos rivages ; que faites-vous pour prévenir cette invasion? Armez-vous vos villes? Fabriquez- vous d’avance des engins redoutables ?
« Mettez-vous des gardes sur vos côtes ? Non, vous attendez que l’heure de l’aggression assignée par Allah ait sonné -, alors vous vous défendrez bravement et vous périrez s’il le faut sous les ruines de vos forteresses, mais avec la convie tion que si cette défense demeure infructueuse, c’est que cela était écrit, qu’il fallait que cela fût.... »
Moafa semblait réfléchir profondément -, puis, après un long silence, souriant tristement :
« Mais s’il est écrit que l’Islam doive être refoulé dans les déserts d’où il est sorti ? Les desseins d’Allah sont impénétrables. Nous avons beaucoup péché; s’il veut nous punir et nous ramener à notre berceau, afin que nous reprenions une nouvelle jeunesse ? » Epergos n’insista pas.
Les deux compagnons demeurèrent quelques jours dans
HISTOIRE DE l’h AB I T AT ION.
ce délicieux palais, Moafa leur ayant fait donner deux chambres dépendantes des bâtiments extérieurs.
Leur hôte semblait prendre de plus en plus d’intérêt à leurs entretiens.
Il leur expliqua comment ces demeures étaient élevées par des ouvriers siciliens, sur les indications d’architectes instruits en Égypte; que la pierre était abondante dans le pays, et que ces ouvriers ayant l’habitude de l’employer, ces demeures étaient construites avec cette matière à l’extérieur, tandis qu’on réservait le mode de bâtir des Orientaux, c’est-à-dire le blocage et les enduits, pour ces intérieurs revêtus de peintures, de mosaïques et de marbre.
L’architecte du palais, qu’Épergos eut l’occasion devoir, lui démontra que ses procédés de tracés dérivaient tous de formules géométriques très-simples, et que ces voûtes, si compliquées en apparence, des réduits de la grande salle, étaient tracées à l’aide de méthodes faciles à saisir et à appliquer.
Épergos se souvint que dans l’antique Égypte, il avait vu ainsi des architectes tracer leurs plans et les moindres détails de l’architecture à l’aide de formules géométriques et se demanda si ces traditions n’avaient pas été conservées dans les écoles d’Alexandrie pour être employées, bien qu’à un art très-différent, par les architectes musulmans qui, depuis Omar, avaient dû s’instruire au Caire et sur le bas Nil. Il constata également certains rapports de plans entre cette demeure et les palais de l’Asie et de la Perse de l’époque antique, et tout cela lui donna fort à réfléchir.
l’époque féodale.
« Ainsi donc, disait Épergos à son hôtelier, dans la ville abbatiale de Cluny, tu penses que nous pouvons traverser le pays jusqu’au duché de Lorraine sans danger, mon compagnon et moi? — Je ne dis point cela, mais que si vous voulez attendre deux jours, notre sire l’abbé, qui s’en va visiter un de ses grands prieurés, près la ville d’Épinal, avec une grosse troupe, sera fort aise que vous vous joigniez à lui. — Et que faut-il pour faire cela ? — Vous armer d’un gambison, d’un chapel de fer et d’un fort coutelas et vous présenter à lui, comme de bons compagnons. Mon voisin Michel le Boen et moi vous servirons de caution. — Eh bien ! qu’en dis-tu, Doxi ? — Je dis, répondit celui-ci, qu’il ne convient guère de porter pareil harnois. — Allons donc! ne t’ai-je pas vu endosser le haubert pour combattre les Albigeois, il n’y a pas longtemps? — Nous sommes en pays chrétien, et il est surprenant qu’on ne puisse voyager sans cet attirail. — Que veux-tu ? cela est ainsi. Il me serait indifférent d’être détroussé, cela nous étant arrivé souvent ; mais il nous importe de ne pas être retardés dans notre
mission près du duc Thibaut. Allons voir le voisin Michel le Boen. » L’hôtelier conduisit les deux compagnons chez Michel qui était dans sa boutique.
Elle est jolie la maison de Michel le drapier (figure 96) et se compose, au rez-de-chaussée, d’une grande boutique A, d’un parloir B et d’une cuisine C, avec laverie et latrines en D. Un escalier à rampes droites, donnant en face d’une porte ouverte directement sur la rue, monte au premier étage comprenant la salle E et deux chambres. Au-dessus du petit bâtiment D, s’élève un escalier qui monte à l’étage sous comble, habité par les apprentis et servant de galetas.
En G, une cour éclaire la partie postérieure du logis.
La façade de la maison sur la rue est bâtie de bonnes pierres de taille, comme toutes les habitations des bourgeois de Cluny, avec balcon en bois couvert par le comble, à l’étage supérieur.
Michel s’empressa d’appeler sa femme lorsqu’il sut l’objet de la visite de l’hôtelier, afin qu’on apportât le vin dans le parloir et, sur le désir manifesté par Epergos, il fit à ses deux compagnons l’honneur de son logis. La pièce importante, la salle où se réunissait la famille, était pourvue d’une vaste cheminée, et tendue de serge-, le plafond composé de solives apparentes, peint et fort gai d’aspect. Tout cela était propre, car la maîtresse du lieu, bonne ménagère, s’entendait à tenir une maison. Des bancs servant de bahuts, de grandes armoires de chêne ferrées et une grande table autour de laquelle étaient rangés des escabeaux, garnissaient la salle et reluisaient aux rayons du soleil qui filtraient à travers les rondelles épaisses de verre fermant les croisées.
Michel le Boen mit son chaperon par-dessus sa cotte, et tous quatre se dirigèrent vers l’abbaye.
Deux jours après, la chevauchée se mettait en marche. Epergos et Doxi couverts chacun d’une broigne solide, armés de coutelas, coiffés de cervelières de fer, montés sur de
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bons roussins, faisaient partie de la troupe qui se composait d’une douzaine de moines, l’abbé à leur tête, et d’une cinquantaine de vassaux de l’abbaye armés, sans compter nos deux compagnons.
Cela menait grand bruit sur le chemin et voyageait gaiement faisant quatre repas par jour. La chevauchée passa par Chalon-sur-Saône, par Beaune et Dijon. On couchait dans les couvents et on partait de grand matin.
De Dijon, onalla àThil-Châtel, Isômes,Cherlieu, Luxeuil et Fougerolles.
En sortant de Fougerolles le matin, pour traverser les montagnes et se diriger sur Épinal, vers la troisième heure de marche, la troupe se croisa avec deux jeunes chevaliers bien montés suivis de leurs écuyers. Ces deux cavaliers paraissaient être des personnages de haute lignée. Ayant appris que l’abbé de Cluny était là, ils s’approchèrent de lui et se nommèrent -, aussitôt l’abbé les accola, ces deux jeunes gens étaient de sa parenté et se rendaient à la cour du duc de Lorraine qui les avait mandés afin de régler avec eux quelques questions de succession, car ils étaient ses vassaux.
Vers onze heures, la troupe s’arrêta le long d’une prairie en pente bordée d’un bois, pour laisser reposer les montures et se refaire.
Chacun mit pied à terre et les provisions furent étalées sur l’herbe fraîche. L’abbé et les deux jeunes chevaliers étaient un peu à l’écart sous un arbre, quand tout à coup deux hommes armés, le heaume en tête et la lance au poing, sortirent du bois et s’arrêtèrent à distance.
« Qu’est-cela ? dit l’abbé ; par les saints apôtres ! on ne va pas en chasse avec pareil harnois. »
Les deux jeunes gens qui n’étaient point armés, s’étaient levés. Alors, droit vers eux, s’avança un des deux hommes d’armes, la tête couverte de son heaume d’acier et la lance
prête; s’adressant aux jeunes chevaliers : « N’êtes-vous point Hugues et Gérard de Favernay ? — Oui, » répondit Gérard, et aussitôt l’homme d’armes éperonnant sa monture se précipita sur lui, la lance baissée.
Gérard se détourna, mais cependant le fer lui traversa l’épaule, et le malheureux jeune homme roula sanglant sur le gazon. L’écuyer de Hugues, dès qu’il avait aperçu les heaumes briller à travers les arbres, s’était empressé de remettre entre les mains de son maître une lourde épée.
Epergos, qui n’était pas loin, voyant l’agression déloyale du cavalier armé dont le cheval lancé fournissait sa course, se jetant de côté, coupa les jarrets de la bête , qui s’abattit sur le coup.
L’homme d’armes se releva cependant et tirant son épée, s’avança à pied vers Hugues, qui, de son côté, plein de colère de voir son frère ainsi frappé traîtreusement, se précipitait sur le félon.
Les écuyers et les gens de l’abbé se levaient, prenaient les armes et se plaçaient devant le second chevalier qui, la lance au poing, restait immobile à la lisière du bois.
L’inconnu, couvert du haubert de mailles et le heaume en tête, saisissant son épée des deux mains, aurait infailliblement fendu le crâne d’Hugues jusqu’aux dents, si celuici, qui n’était vêtu que d’une cotte légère, n’eût esquivé le coup.
La pointe de l’épée s’enfonça dans le gazon, et saisissant le moment, Hugues mit le pied sur le fer et frappant du poing le heaume de l’homme d’armes de manière à le rejeter en arrière, il lui enfonça son large glaive dans la gorge. L’inconnu chancela et tomba lourdement. Ce que voyant, l’homme d’armes qui était resté sous bois, s’éloigna au pas de son cheval.
Hugues revint alors vers son frère qui avait perdu les sens et que l’abbé et Doxi cherchaient à ranimer. « Oh ! dit
HISTOIRE DE l’ HABIT Al ION.
Hugues, cher frère, reviens à toi, je t’ai vengé; tu vis, n’estce pas ? Que dirait notre mère si je revenais seul ? Gérard, doux ami, c’est moi, ton frère, regarde-moi. »
Le blessé rouvrit les yeux. « Ah ! ta blessure est légère, n’est-ce pas? » Doxi, qui était un peu chirurgien, pansa Gérard du mieux qu’il put, on le hissa sur sa monture et, en le faisant soutenir par son écuyer, tristement la troupe se remit en marche.
« Voilà, disait l’abbé, une méchante aventure et qui ne nous promet rien de bon. Et cet autre chevalier qui a laissé occire son compagnon sans faire mine de le secourir ! Voilà une méchante aventure ! »
Hugues, inquiet pour son frère, qui pâle et sanglant se soutenait à peine sur son roussin, la rage au cœur d’avoir été ainsi attaqué traîtreusement sur les terres du duc, tandis qu’il portait de lui un sauf-conduit, avait hâte d’arriver. Mais la troupe n’était pas montée pour marcher vite et les chemins de montagne étaient mauvais. Un secret pressentiment lui disait cependant qu’il fallait se hâter. « Oui, mon fils, disait l’abbé, il nous faut arriver promptement chez le duc. Ah ! c’est une méchante aventure ! » Et le chemin paraissait interminable. L’abbé, sur les instances de Hugues, se décida à ne point s’arrêter à Plombières, ainsi qu’il en avait eu l’intention, mais à se diriger par la traverse sur le château de Bellefontaine où le duc tenait alors sa cour.
Ce ne fut qu’asseztard que la troupe aperçut le donjon de cette résidence. Aussitôt on envoya en avant un des écuyers les mieux montés pour annoncer l’arrivée de l’abbé de Gluny et des deux jeunes vassaux.
Péniblement, pendant une heure, gens et bêtes gravirent la voie qui mène à la porte du château. Les hommes de garde étaient prévenus et on laissa la troupe entière dans la la baille. L’abbé avec quelques moines, les deux jeunes chevaliers, leurs écuyers, Épergos et Doxi, pénétrèrent seuls
dans la cour. Le duc les attendait dans la grande salle, ayant près de lui la duchesse et ses femmes.
Le duc fit bon visage aux nouveaux venus ; mais l’abbé était visiblement troublé.
« Qu’avez-vous, sire abbé? dit le duc; souffrez-vous de la fatigue du voyage ? vous faut-il du repos ? »
Et comme l’abbé balbutiait : « Sire duc, dit Hugues, nous vous demandons justice. Munis d’un sauf-conduit de vous, nous avons été attaqués traîtreusement et pendant notre repos, sans provocation aucune, par des hommes d’armes ; l’un d’eux a blessé grièvement mon frère que voici » ; et Hugues, enlevant brusquement la pélisse de Gérard, fit voir à tous son épaule sanglante et pansée à la hâte. Le blessé pâlit et chancela, car le mouvement de son frère avait rouvert sa plaie. « Par le sang du Christ, s’écria le duc, je jure que l’auteur de cette félonie sur ma terre sera pendu, fût-il chevalier et aussi noble que moi ! »
On s’empressa autour de Gérard, et le duc ayant mandé son médecin, celui-ci déclara que la blessure n’était pas mortelle, mais qu’il faudrait au jeune chevalier un long repos et des soins. Les femmes de la duchesse allèrent quérir linge et cordiaux afin que le physicien pût faire son pansement. « Mais, reprit le duc, quand cette première émotion fut calmée, dis-moi, Hugues, comment la chose s’est-elie passée? » Lejeune chevalier raconta tout, naïvement. «.Et pourquoi, poursuivit le duc, ne m’as-tu pas apporté la tête du félon ? — Eh, sire duc, répondit Hugues, j’étais si troublé de l’état de mon frère, que quand j’ai eu mis à terre le traître, je n’ai songé qu’au blessé, laissant là le corps de ce chien. — Et l’autre homme d’armes a tourné le dos? — Oui, certes, nos chevaux étaient débridés, personne n’a songé à courir après lui ; d’ailleurs il était armé, nul de nous ne l’était. — Deux traîtres, dit le duc après un moment de réflexion. Je saurai qui ils sont, mais il faut envoyer chercher
histoire de l’habitation.
le corps du tué*, celui-là du moins, nous le connaîtrons. »
A ce moment, une sourde rumeur se répandit au dehors.
« Qu’est-ce encore ? s’écria le duc. — C’est Arnaud, dit un écuyer, qui revient seul. — Arnaud, mon neveu, où est-il ? — Le voici. »
Arnaud entrait en effet dans la salle, pâle, troublé. « Parle, Arnaud, où est Charles, mon fils? dit le duc d’une voix étranglée. — Mort, tué, pendant que nous chassions *, ses écuyers le rapportent ici couché sur son écu. — Mort ! Charles tué, et par qui ? — Par ce damoiseau , dit Arnaud en montrant Hugues. — Ah félon ! » hurla le duc en se jetant sur Hugues la main levée. Mais un chevalier de sa cour se mit devant lui et lui retenant le bras : « Sire duc, dit-il, ce jeune chevalier est de noble naissance, tu lui as délivré un sauf-conduit pour venir te trouver. Qu’il soit jugé; s’il est coupable, qu’il soit condamné ; rien de plus, s’il plaît à ta seigneurie.
Aux premiers mots de cette scène, la duchesse s'était précipitée hors de la salle. Le corps de son fils, sanglant, couché sur son écu et couvert de feuillées, porté par quatre écuyers, était déposé au bas du perron. La duchesse se précipita sur ce cadavre et voyant cette large plaie béante, elle y porta ses mains comme pour la fermer.
« Oh! mon Charles! mon Charles! » dit-elle.... le cœur faillait à ceux qui étaient là.
Dans la salle, Hugues, remis de la première émotion causée par la parole d’ Arnaud, se plaçant devant le duc, lui dit : « Sire duc, ne me menacez point ; si j’ai tué celui qui a blessé mon frère et qui voulait me tuer, je ne savais pas qu’il fût votre fils. Si je l’avais su, serais-je venu à votre cour, me placer sous votre sauvegarde et vous demander justice? A quoi bon les menaces? me voici prêt à me soumettre à la justice de votre cour. — Il parle bien, dirent les chevaliers ; mais qu’Amauri dise comment la chose s’est
passée? — Parle, Amauri! — Je vous dirai la vérité, répondit celui-ci, et si je mens, que Dieu me maudisse ! Hier soir, Charles vint me prier d’aller chasser avec lui, au vol ; mais comme je me méfiais de Thierry de Langres, nous partîmes armés. Un de nos autours se perdit-, laissant arrière nos écuyers, nous courûmes pour le retrouver. A la sortie d’un bois, nous vîmes beaucoup de gens et parmi eux ces deux damoiseaux qui s’étaient emparés de l’oiseau. Charles redemanda son autour ; celui qui est blessé se refusa à le rendre. Le débat devint si vif que Charles, pressé par les deux frères, frappa l’un d’eux et fut à son tour frappé par l’autre. S’il ose soutenir que j’ai menti, voici mon gage. — Sainte Marie ! s’écria l’abbé, jamais entenditon pareil mensonge? Je suis prêt à jurer sur les saints et mes moines avec moi, que ce larron raconte une fable ! — Voilà, reprit le duc, un témoignage imposant. Que répondstu, Amauri ? — L’abbé dit ce qu’il lui plaît, reprit Amauri, je ne prendrai pas la peine de le démentir; mais je saurai bien forcer Hugues à convenir de sa forfaiture. — Eh bien, Hugues ! s’écria l’abbé, que tardes-tu ? offre ton gage, car le droit est avec toi. Si tu étais vaincu, ce que Dieu ne permettra pas, rentré à Cluny, je vendrais tout l’or de la châsse de saint Pierre ! — Voici mon gage et il faudra que ce larron dise la vérité : que je ne connaissais pas celui que j’ai tué et que j’ai été attaqué sans provocation. — Il me faut des otages, dit le duc. — Mon frère Gérard : je ne puis fournir que celui-là, sire duc, puisque je ne connais personne ici. — Et moi donc! reprit l’abbé de Cluny, je serai aussi ton otage, et si tu es vaincu, honni soit le duc de Lorraine, dût il me pendre avec mes moines. — Vous avez tort, abbé, de parler de la sorte, dit le duc. A Dieu ne plaise que, quoi qu’il advienne, je vous fasse nul dommage. Donne tes otages, Amauri. Sire duc, voici mes cousins, Huelins et Sewin.
— Je les accepte; si tu es vaincu, ils perdront leurs
HISTOIRE DE l’h ABITAT ION.
terres. Avant que mon fils soit déposé au moutier, le combat doit être terminé *, hâtez-vous donc ; et, s’adressant au vieux chevalier qui avait arrêté son bras : « Comte Guil- « laume ! vous serez juge du camp. » Puis, l’assemblée s’étant séparée, le corps de Charles fut monté dans la salle, qui ne retentit plus que des sanglots et des lamentations des malheureux parents et des familiers du jeune duc.
Le lendemain, le champ-clos étant prêt de grand matin, les deux adversaires entendirent la messe au moutier et firent le serment d’usage sur les reliques des saints. Puis, l’abbé ayant voulu tenir l’étrier à son jeune parent et l’ayant embrassé, il se retira dans l’église et se mit en prières.
Le champ-clos s’étendait au fond d’un vallon au-dessous du château, et vers dix heures du matin, les barrières ayant été occupées par toute la chevalerie de la résidence et du voisinage, les deux champions parurent , après avoir été armés dans les pavillons dressés à cet effet. Le comte Guillaume donna le signal du combat.
« Voilà, disait Épergos à Doxi, pendant ces préparatifs, une manière commode de rendre la justice. Cet Amauri est évidemment un misérable de la pire espèce. Au lieu de s’éclairer, de recueillir les témoignages qui ne manquaient pas, certes, puisque nous étions là-bas une cinquantaine de personnes qui ont vu comment les choses se sont passées, on préfère s’en rapporter aux chances d’un combat, ce qui équivaut à admettre que le droit est du côté du plus tort. — Dieu, répondit Doxi, ne saurait faire triompher le mensonge sur la vérité. — Bon, mais l’abbé de Cluny, luimême, tout abbé qu’il est, et qui certes a vu comment cet Amauri s’est conduit, qui est convaincu comme nous de Tinnocence de Hugues, n’en admet pas moins que son jeune parent pourrait être vaincu, puisque, dans son émoi, il menace de s’en prendre aux reliques de saint Pierre, si le bon droit n’est pas vainqueur. — Préfères-tu les jugements des
hommes? N’avons-nous pas vu comme la passion avait part à ceux que rendait à Athènes (ta ville préférée) le tribunal des héliastes. Les jugements des tribunaux de Rome te semblaient-ils toujours équitables? et les préteurs n’avaient-ils pas trop souvent la main tendue vers l’oppresseur pour recevoir son argent en échange d’un arrêt favorable? et que penses-tu de ces jugements des Cadis qui ne s’appuient que sur leur sentiment, non sur une loi? — Après tout, reprit Épergos, j’aime autant cette façon de juger par le combat, que celle employée vis-à-vis des hérétiques quand Simon de Montfort était dernièrement sur les terres du comte de Toulouse. » Doxi voulait assister au combat. Epergos s’abstint et les deux compagnons se séparèrent. »
Bientôt, on alla en toute hâte quérir l’abbé de Cluny, le vaincu allait faire des aveux.
Le vaincu était Amauri ; couché sur le gazon, couvert de plaies, une main à peu près coupée, pâle et sanglant, le regard terne déjà.
Le comte Guillaume et les barons l’entouraient et le pressaient de questions; mais à peine pouvait-il articuler quelques mots. L’abbé arrivé, le moribond lui parla à l’oreille et expira.
Quant à Hugues, il n’était guère en meilleur état que son adversaire, et plusieurs fois il perdit connaissance pendant qu’on le transportait au moutier.
Le résultat de ce combat n’éclaircissait rien et le duc était accablé de douleur et de perplexité.
En vingt-quatre heures, il avait perdu son fils unique, son neveu, vu blesser deux de ses vassaux les plus puissants, dont l'un était en péril de mort ; il devait, suivant sa parole, confisquer les terres de deux autres de ses vassaux, otages d’Amauri ; il voyait sa chevalerie fort animée et prête à recommencer le combat, les uns prenant parti pour Amauri, les autres pour Hugues. La duchesse accablée,
comme attachée au cercueil de son fils, semblait perdre la raison. Que faire ?
Le soir de cette deuxième journée, quand tout était silencieux dans le château, le malheureux père fit appeler le comte Guillaume dans sa chambre, et dès qu’il fut entré, saisissant les mains de son vieux chevalier : « Ah ! comte, comte ! » lui dit-il; et il éclata en sanglots.
Le comte Guillaume était un grand vieillard, droit encore. Des boucles de cheveux blancs entouraient son crâne chauve et luisant; et, depuis que son âge ne lui permettait plus de porter le camail de mailles et le heaume, il avait laissé croître sa barbe. Blanche comme une toison d’agneau, elle descendait en ondes soyeuses sur sa poitrine. Ses yeux grands, clairs, semblaient regarder au fond du cœur de chacun; aussi pouvait-on difficilement soutenir son regard. Il était vêtu d’une longue pelisse brune doublée de vair sur une cotte de soie serrée à la taille par une ceinture ornée de bossettes d’argent. Des chausses noires couvraient ses jambes osseuses, mais encore solides et droites. Pendant que le duc, le front appuyé sur l’épaule du chevalier, donnait cours à sa douleur contenue et distraite jusque-là, celui qui eût pu voir la belle figure du vieillard eût été touché d’admiration. Que de choses disaient ces nobles traits! Lui aussi pleurait, de grosses larmes glissaient sur ses joues et venaient mouiller la chevelure de son seigneur; mais que de droiture et de douceur cependant se peignaient dans ces yeux humides. Combien de dures épreuves avaient laissé leur trace sur ces traits flétris sans en avoir pu altérer la sérénité et la bonté.
« Allons, dit enfin le comte, sire duc, mon seigneur, reprenez vos sens. — Oui, comte, oui, parlons de tout ceci » ; et il se reprenait à sangloter. Puis, quand cet orage de douleur fut un peu calmé, les personnages s'assirent en face l’un de l’autre. « Comte, dit le duc, je t’ai fait appeler; tes
Histoire de l’habitation.
sages avis me sont nécessaires plus que jamais. Plût à Dieu que je les eusse toujours suivis.... Que penser? Que faire? A quoi se résoudre? Amauri a-t-il parlé? — Amauri n’a rien confessé avant de mourir et n’a prononcé que des paroles sans suite. — On m’a assuré qu’il avait dit quelques mots à l’abbé de Cluny. — L’abbé de Gluny m’a donné sa parole que ces mots n’avaient trait qu’à l’état de son âme et n’accusaient pas le mourant de trahison. L’abbé est un homme de Dieu, il ne ment pas*, d’ailleurs il est de son intérêt de déclarer qu’Amauri aurait confessé sa félonie. — Et toi, comte, quel est ton sentiment? — Sire duc, Amauri est mort, Dieu ait son âme, Charles est mort. Les deux témoins principaux de la scène d’hier sont blessés et l’un des deux est peut-être mort à cette heure. Mais cinquante autres personnes, sans compter l’abbé qui est un homme digne de foi, ont vu ce qui s’est passé, et ceux que j’ai interrogés séparément, ont exactement confirmé le récit de Hugues. Les deux agresseurs, Charles et Amauri, étaient armés, la tête couverte du heaume qui ne pouvait laisser voir leur visage *, ils étaient seuls et nul n’a signalé la présence d’un écuyer. Ceux-ci, que j’ai interrogés également, m’ont affirmé qu’Amauri leur avait donné l’ordre de les attendre au milieu du bois. — Mais quel intérêt pouvait avoir Amauri et mon fils d’aller attaquer ces gens, si ce que rapporte Hugues est vrai? — Un seul des deux avait à cela un intérêt, c’est Amauri. — Comment cela? — Tous ceux qui rapportent la scène d’hier sont d’accord pour déclarer que, des deux chevaliers armés, un seul a attaqué, que l’autre est demeuré immobile ; Amauri, lui-même, dans son récit, n’a ! pas dit qu’il eût pris part à la lutte. — Ainsi, Amauri aurait entraîné Charles dans une entreprise félonne?... — Sire duc, permettez-moi d’achever. Hugues a raconté que l’un des deux chevaliers, avant de se jeter sur son frère, avait, à haute voix, dit : « N’êtes-vous point Hugues et Gérard de
Favernay?... et que, sur la réponse affirmative de Gérard, il s’était précipité glaive baissé sur lui. L’abbé m’a narré exactement la même chose, ainsi que le messager Épergos, qui fait partie de sa suite, et qui était là présent*, homme de grand sens, prudent, m’a-t-il semblé et qui parle clair. Donc, Charles aurait cru devoir se débarrasser de ces deux frères ; pourquoi ? Charles était doux et ne pouvait être poussé à un acte aussi éloigné des lois de la chevalerie, que par une violente passion, que s’il eût cru à une trahison et eût pensé devoir en prévenir les effets sans perdre de temps. Il ne connaissait pas les deux frères de Favernay, non plus que ceux-ci ne le connaissaient. Ce n’était donc que sur un bruit, sur une supposition, qu’il se mettait en devoir de se défaire d’eux. Qui avait intérêt à faire naître dans l’esprit de Charles cette méchante pensée ? Celui qui devait profiter de la mort des deux frères : Amauri. — Hélas! dit le duc, je commence à voir clair dans cette horrible affaire. — Vous savez, sire duc, que grande partie de la terre de Favernay passe, par suite d’anciennes alliances et de la disposition des fiefs de Lorraine, à la terre de Mirecourt en cas de défaillance des hoirs mâles de Favernay. La terre de Mirecourt est rentrée dans votre domaine seigneurial il y a deux ans et vous l’avez donnée à votre neveu Amauri.... — Assez, assez, comte! je comprends tout et Amauri jouait à coup sûr. Si Charles tuait les frères de Favernay, lui, Amauri, voyait le domaine que je lui ai octroyé, augmenté de la terre de Favernay*, si mon fils succombait.... — Oui, sire duc, si Charles succombait, Amauri pouvait devenir duc de Lorraine. »
Un long silence suivit ce discours. Le duc paraissait en proie aux angoisses les plus poignantes *, la figure du vieux chevalier, impassible, grave, avait l’immobilité d’une statue. « Mais, reprit brusquement le duc, qu’a donc pu dire Amauri à mon fils pour l’engager à attaquer ces jeunes
gens ? Quelles fables a-t-il pu inventer pour le décider à se déshonorer par un acte de félonie? — Sire duc, votre fils Charles était un bon et doux damoiseau, bien appris, mais de tête un peu légère, facile à émouvoir. Humblement, je vous dis un jour, que peut-être mieux valait pour lui la compagnie de chevaliers mûrs et d’expérience que celle d’Amauri, avec qui toutes ses journées se passaient en chasse.... — Hélas! c’est vrai, et en moi-même je te trouvais sévère pour la jeunesse, comte. — Aussi n’ai-je pas insisté et ne parlerais-je pas de ceci à mon seigneur, si, depuis ce jour, je n’avais pas surveillé attentivement les démarches des jeunes gens, dans l’espoir de prévenir quelque malheur et de voir passer sans tache la couronne ducale de Lorraine sur la tête de votre fils unique... Malheureusement, le mauvais esprit l’a emporté. Il ne m’était pas difficile de reconnaître qu’Amauri, dont le regard ne s’adressait jamais droit, était rongé par une ambition sans limites et qu’il s’entourait de mille trames pour obtenir ce qu’il désirait. Ce qu’il a pu dire à Charles, je ne le sais, mais il pouvait inventer plus d’une fable pour l’animer contre les jeunes gens appelés à votre cour*, d’autant que les frères Hugues et Gérard passent pour être des damoiseaux accomplis, braves (et l’un d’eux vient de le prouver), aimés des dames et qui sont pénétrés de la sagesse de leur mère, l’une des plus nobles femmes de la Lorraine. Il est facile d’exciter la jalousie, de grossir les faits les plus minces, dans une tête de vingt ans. Mais à quoi bon s’appesantir sur ce passé irréparable, sire duc, il ne s’agit plus, pour votre seigneurie, que de sortir de cette affaire, tout honneur sauf, et puisque vous daignez me demander avis, je vous le donnerai sans réserve.
« Après avoir porté le corps de votre fils au moutier, assemblez vos chevaliers, profitez de la présence de l’abbé de Cluny, appelez des témoins et faites de l’affaire, devant tous, une information exacte dont il sera tenu registre, scellé
de votre sceau. Si l’acte de votre fils est une tache, il 1 a lavée de son sang, mais il ne saurait convenir que, quoi qu il en coûte, le duc de Lorraine ne se montre pas bon justicier, fût-ce de ses proches. Quand chacun l’aura reconnu tel, même à ses propres dépens, il n’est pas un baron qui ose revenir sur cette triste affaire. Le jugement rendu, ou plutôt l’information achevée, octroyez de nouveau aux otages d’Amauri leurs terres, confisquées par suite de sa défaite,, traitez honorablement les deux frères Hugues et Gérard et renvoyez-les à leur mère sains et saufs, si Dieu permet qu’ils ne meurent pas de leurs blessures. »
Ainsi fut-il fait comme le conseillait le comte Guillaume. Mais, pendant ces plaids, Épergos et Doxi n’avaient guère eu le loisir de remplir la mission dont ils étaient chargés près le duc Thibaut. En leur qualité de messagers munis de lettres scellées, on leur laissa parcourir le palais jusqu’à ce que le duc pût les entendre.
Le château de Bellefontaine (fig. 97) occupe le sommet d’un mamelon rocheux, abrupt, taché de quelques bouquets de sapins rabougris. On n’y arrive que par un chemin tortueux du côté du sud. Sur ce point, une grande barbacane A1, enveloppée d’un simple mur en maçonnerie, crénelé, précède un pont jeté sur un fossé creusé dans le roc. Ce pont qui, en cas de siège, est facilement enlevé, est protégé par deux grosses tours entre lesquelles s’ouvre la porte, défendue par un mâchicoulis et fermée par des vantaux et une herse. Quand on a franchi le couloir percé entre les deux tours, on pénètre par une pente douce dans la baille, ou première cour, enveloppée de murs élevés et crénelés et contre lesquels, à l’intérieur, sont disposés des écuries et logements de serviteurs G. Ces
1. Voy. la descriptoin détrillée d’un château de la grande époque féodale dans V Histoire d'une forteresse .
constructions sont faites de bois et peuvent être détruites rapidement si on craint que la baille ne tombe au pouvoir de l’ennemi et si toute la garnison doit se renfermer dans le château, séparé de la baille par un second fossé profond D, également creusé dans le roc.
Devant le pont du château est une petite barbacane défendue par une simple palissade. Ce pont G, disposé comme le précédent, est protégé par deux tours, avec porte entre elles. Le passage franchi, on entre dans la cour E, entourée de hautes murailles avec fortes tours aux angles. L’habitation est tout entière renfermée dans le grand bâtiment H et le donjon F. Un large escalier circulaire avec perron en avant permet d’atteindre aux différents étages de ce bâtiment, qui se défend du côté extérieur dominant un escarpement inaccessible.
Si nous faisons une coupe transversale sur a b , nous avons la disposition des locaux de ce gros bâtiment (fig. 98). Le niveau de la cour est en A et l’escarpement rocheux en B. Du sol de la cour, on descend à l’étage inférieur C, voûté, réservé aux cuisines et à l’emmagasinement des provisions, lesquelles sont descendues par une trémie. Ces caves reçoivent du jour par de larges soupiraux S. Le sol des appartements du rez-de-chaussée D est quelque peu élevé au-dessus du niveau de la cour. Ce rez-de-chaussée est voûté, partagé en deux, comme les caves, par une épine de piliers légers qui portent ces voûtes. Des cloisons de bois (clotets) divisent ce rez-de-chaussfe en plusieurs chambres possédant chacune une fenêtre sur la cour. C’est là que demeurent les barons, les chevaliers familiers du duc. Au-dessus est la grande salle E, qui occupe toute la longueur du bâtiment jusqu’au donjon. A chacune de ses extrémités s’ouvre une vaste cheminée. La grande salle est couverte par une belle charpente lambrissée sur les entraits de laquelle, en cas de siège, on peut établir un plancher de bois propre au loge-
ment d’une nombreuse garnison qui, alors, se trouve à proximité et au niveau des défenses I, consistant en un chemin de ronde crénelé auquel on ajoute, au besoin, des nourds de bois K, propres à défendre le pied des murs et à préserver les archers et arbalétriers.
De la grande salle, on ne communique au donjon que par la petite porte P, fortement barrée et fermée en outre par une herse. C’est dans le donjon que demeure le seigneur du lieu. Ce donjon est divisé en deux dans toute sa hauteur par un mur de refend 1 et on ne peut pénétrer d’une des deux pièces dans l’autre que par des couloirs étroits et détournés. Les hauteurs des planchers du donjon sont au niveau de ceux du gros bâtiment, mais, du dehors, on ne peut entrer dans ce donjon que par une porte percée à la hauteur du premier étage et une échelle. Habituellement le seigneur, pour pénétrer dans ses appartements, monte par l’escalier principal, traverse la grande salle et entre chez lui par la petite porte P. Pour se rendre dans les pièces du rez-de-chaussée et dans les caves, il faut, du premier étage du donjon, descendre par un escalier droit, intérieur, en bois L. De l’étage des caves, on peut sortir sur les rochers extérieurs par un couloir étroit, percé dans l’épaisseur du mur, et une poterne masquée par la tourelle d’angle nordouest. Les défenses du donjon dominent celles du gros logis, ainsi que le montre la coupe, et l’une des tourelles contient un escalier conduisant du premier étage au deuxième et aux crénelages supérieurs, lesquels peuvent être munis de hourds. La chapelle était disposée dans une des salles du donjon, et des puits, creusés dans le roc sur plusieurs points, fournissaient une belle eau claire.
La figure 99 présente la vue de ce château du côté du sud-est.