LA RENAISSANCE
« Mon bon et docte ami, » disait Épergos à Philibert, architecte fort occupé de constructions notables, tant aux champs qu’à la ville, « mon bon et docte ami, vous aurez beau dire, vous ne faites pas de l’architecture grecque ou romaine, mais bel et bien de l’architecture française sous le très-chrétien et très-glorieux roi Charles neuvième, qui ne ressemble pas plus à Périclès et à Auguste que vos palais ne ressemblent à ceux d’Athènes ou de la Rome antique. — Voire ! répondit Philibert; le grand roi François, à l’instar des Médicis et autres princes qu’il est inutile de nommer, ne fit-il pas venir et acheter toutes sortes de livres rares et exquis qu’on pouvait trouver en la Syrie, l’Egypte, la Grèce et autres pays étrangers, afin de rendre leurs bibliothèques plus belles et plus propres à instruire les doctes sur les choses touchant l’antiquité païenne, et notamment sur le grand art de l’architecture. — Dites cela dans vos écrits, mon ami, mais je voudrais bien voir ces livres antiques qui vous apprennent votre métier. — Eh ! mais, Vitruvius. . . . — Je vous accorde celui-là, tout de bon. . . . puis après ?
— Et Frontinus, Cicero, Plinius, Hérodote, Plato, Aristotélès et d’autres.... — Eh! mon ami, vous pourrez lire cent ans Aristote et Platon, Pline, Cicéron et Frontin, que je vous donne un royaume si vous y trouvez de quoi bâtir une maison. — Dans les lettres de Cicero et de Plinius, il est des passages qui touchent à l’art de l’architecture. — Oui, ces messieurs parlaient de leurs villæ et se plaisaient à décrire à leurs amis les avantages et commodités qu’elles renfermaient, afin de les engager à les venir visiter ; mais bâtissez donc quelque chose sur ces descriptions d’amateurs des arts. Entre nous, laissez là cette prétention à imiter l’antiquité que vous ne connaissez pas ; gardez ces discours pour vos seigneurs qui, vêtus de hauts-de-chausses à crevés, de pourpoints étroits à longues manches tramantes et de manteaux courts à l’espagnol, coiffés de chapeaux sans bords ornés de fermoirs et de colliers à devises, croient habiter dans des palais faits à l’antique et se font traduire Tite-Live entourés de perroquets et de lévriers. Mode que tout cela, mon bon ami, mode. Profitez-en, mais n’en soyez pas la dupe.. — A vrai dire, depuis trente ans et plus, j’ai observé que la plupart de ceux qui ont voulu élever des bâtiments les ont aussi soudainement commencés que légèrement ils en avaient délibéré, demandant, par fortune, avis à quelque présomptueux et sans connaissance de l’art, mais qui se disent fort habiles et fort experts en matière d’architecture.
« Ces frottés de grec et de latin ne sont même point maçons ou charpentiers, mais quelques complaisants parasites et faux maîtres ès science, qui entraînent les seigneurs en des dépenses, cause souvent de leur ruine et de leur honte ; car, prétendant acquérir une renommée immortelle, ils ne recueillent que fâcherie, dettes et soupçons de folie. — A la bonne heure, parlez à ces prétendus amateurs des bâtiments façonnés à l’antique le langage de l’écolier limousin du divin Rabelais \ mais avec moi, ami, ne vous amusez