PORCHE DE LA MAISON CHINOISE PRIMITIVE (P
CHINE
INTÉRIEUR DE LA MAISON CHINOISE (p. 29).
Sur la terrasse F on pouvait suspendre des nattes à des poteaux, lesquelles permettaient de jouir de l’air frais du fleuve, à couvert. Un petit embarcadère descendait de cette terrasse au fleuve afin de faciliter les promenades en bateau.
Toute cette construction était faite de bambous. Des treillis de joncs artistement assemblés fermaient toutes les baies et laissaient circuler l’air en tamisant la lumière du jour. Nous donnons (fig. 10) la vue de cette habitation du côté de l’entrée, et (fig. 1 1) l’aspect du portique.
De grands toit, faits de gros bambous recourbés et couverts de joncs très-habilement disposés, abritaient les intérieurs contre la pluie et le chaud, car ces couvertures étaient épaisses. Des nattes serrées, façonnées de même avec des joncs, permettaient de fermer hermétiquement les baies pendant la nuit et couvraient le sol. La bâtisse reposait sur un socle composé de grosses pierres parfaitement assemblées quoique irrégulières. Le tout était peint extérieurement et intérieurement de couleurs vives parmi lesquelles dominaient le jaune et le vert.
Étant introduits dans la salle principale, dont l’aspect était gai et dont la température douce contrastait avec la chaleur accablante de l’air extérieur, Epergos examinait curieusement la combinaison des bambous qui formaient le plafond élevé, éclairé par des ouvertures percées au-dessus de l’entrée et sur la face postérieure (fig. 12). Il n’aurait pas interrompu de sitôt son examen si le gros F au n’eût invité ses hôtes à prendre place sur des nattes épaisses qui couvraient une sorte de plate-forme dressée au milieu de la pièce Lui-même se laissa tomber lourdement sur un amas de sacs remplis d’herbes aromatiques. Ayant repris haleine — car l’effort qu’il avait fait pour venir jusqu’à la porte l’avait essoufflé — il commanda à ses serviteurs qu’on eût à apporter des boissons fortifiantes, puis s’adressant aux deux compagnons : « Qui vous amène dans le pays du ciel ? — Le
désir d’être utiles aux plus nobles d’entre les humains, répondit Epergos. Nous avons visite maintes contrées, et c est ici seulement que nous avons vu des êtres sachant élever des demeures qui ne rappellent plus les tanières des bêtes des bois ou les nids les plus vulgaires des oiseaux.
« Tandis que nous voyons, dans la profondeur des mers, les humbles mollusques se construire des demeures solides et parées de brillantes couleurs, nous ne pouvions comprendre comment les plus intelligents parmi les êtres animés ne savaient se faire des abris ou ne possédaient que des demeures sordides. Nous avons su cependant que dans ces vastes et fertiles plaines, arrosées par de grands fleuves, vivaient des peuples supérieurs aux autres par leur industrie et leur intelligence, mais que ces êtres privilégiés, les rois de la terre, sont soumis à des infirmités et à des maux de toute nature. Habiles dans l’art de guérir ces maux et capables de soulager ceux qu’atteignent ces infirmités, nous sommes venus. Dispose donc de nous et mets notre savoir à l’épreuve. — Vous le voyez, reprit Fau, à peine si je puis faire quelques pas sans étouffer. — As-tu toujours été ainsi ? — Non, j’étais alerte et dispos ; je ne craignais ni le vent, ni la pluie, ni le soleil ; je dormais toute la nuit et les mets, si grossiers qu’ils fussent, me paraissaient savoureux. Aujourd’hui je ne dors plus, ou, si je m’assoupis, bientôt je me réveille croyant qu’une lourde pierre pèse sur ma poitrine. Les mets les plus succulents me paraissent sans saveur. — Et quand tu étais en santé, habitais-tu cette charmante demeure? — Oh! certes non, je n’avais ni maison ni jardin. Je travaillais rudement tout le jour, pour obtenir un plat de riz qui me semblait bien petit. Ce labeur persistant m’a cependant permis d’acquérir un peu de bien* j’ai trafiqué longtemps sur le fleuve, vivant dans une barque, vendant et achetant, si bien qu’un jour, je me suis vu assez riche pour acheter ce domaine. J’ai alors fait travailler les autres et me suis
reposé, espérant jouir des biens si péniblement amassés. Mais la santé m’a quitté et le repos attendu dans cette maison bâtie sous mes yeux n’est qu’un long supplice. — Des breuvages et des herbes dont nous connaissons les vertus te soulageront, mais d’abord fais-nous voir cette maison, car il est bon de savoir si elle n’est pas la cause de ton mal. » Les petits yeux du gros Fau s’arrêtèrent alors sur Épergos et Doxi avec une expression de défiance si marquée, que le premier reprit : « Si tu te défies de nous, dis-le ouvertement, et nous te laisserons à ton mal. D’autres réclament nos soins. — - Demeurez, répondit aussitôt Fau, vous verrez la maison à votre aise quand vous aurez bu et mangé. » Les serviteurs apportèrent alors un vase rempli d’une boisson chaude et des gâteaux épicés. « Cela, dit Épergos après avoir goûté un des gâteaux, n’est guère bon pour des humains en santé, mais te conduit rapidement à la mort. Puis à la place de cette boisson aromatisée, fais apporter de beau pure. Pour que le remède que nous te donnerons ce soir puisse agir, il est nécessaire que tu t’abstiennes tout le jour de prendre autre chose que de l’eau claire. »
Fau n’était guère capable de faire les honneurs de son domaine aux deux compagnons. Le maître des serviteurs fut chargé de les conduire partout. Épergos put enfin, à loisir, examiner tous les coins de cette demeure, sauf la pièce où étaient enfermées la femme du maître et sa fille. C’était une de celles qui donnaient sur la grande salle. Épergos s’exclamait à chaque pas. L’assemblage des bambous supportant la toiture de la salle principale faisait surtout l’objet de ses observations (fîg. i3). « Vois donc, disait-il à son compagnon, comme avec des matériaux en apparence si faibles, ces hommes ont su faire un grand toit aussi léger que solide. Comme ces liens sont adroitement placés, comme l’air circule dans ces pièces afin d’éviter l’incommodité causée par la chaleur du climat î » Mais Doxi levait
histoire de l’habitation.
à peine les yeux et ne paraissait prendre qu un intérêt médiocre à tout ce que lui montrait Épergos.
L’ossature de la construction était entièrement composée de bambous de grosseurs différentes, se pénétrant et se reliant de la manière à la fois la plus sjmple et la plus solide.
En voyant comme toutes les parties de cette maison se
tenaient entre elles, Épergos se demandait comment il se pouvait faire que tous les êtres humains n’eussent pas trouvé ces combinaisons si naturelles et qui demandaient si peu d’efforts d’intelligence. Il considéra avec une attention particulière certains de ces assemblages de bambous que présente la figure 14. Pour réunir à angle droit ces roseaux, le constructeur avait fait passer à travers l’un d’eux un
HISTOIRE DE i/HABlTATION.
cylindre de bois, qui entrait, comme le ferait un tenon, dans les cavités cylindriques des bambous à assembler; des chevilles maintenaient ces pièces. Il vit que les légers roseaux qui composaient les balustrades du portique étaient
joints par le même procédé, et il reconnut que les têtes grossièrement sculptées, qui armaient les bouts des pièces horizontales du portique à l’extérieur, n’étaient que des
sortes de bouchons engagés dans les cavités cylindriques de ces pièces (fig. i5).
En y réfléchissant cependant, Épergos se dit que, pour avoir l’idee d’assembler ainsi ces roseaux de toutes tailles
HISTOIRE DE l’h AB1TAT10N .
et grosseurs, la première condition est de posséder ces matériaux. Or il se trouvait qu’aucun végétal de cette nature ne poussait dans les montagnes habitées par les Aryas, et que ceux-ci les eussent-ils possédés, le climat de ces altitudes était trop rude pour que des constructions de ce genre pussent offrir un abri. Dans ces vastes plaines chaudes et humides, au contraire, ces habitations à clairevoie étaient ce qui convenait le mieux. Il fit part de ces réflexions à Doxi, qui ne manqua pas de lui répéter que tout serait pour le mieux et à sa place en ce monde, si lui, Épergos, ne se mêlait pas sans cesse de déranger l’ordre établi. « Est-il dans l’ordre établi, répliqua Épergos, que notre hôte ait acquis cet embonpoint exagéré et ne puisse faire trois pas sans être essoufflé? Ne serait-il pas mieux qu’il fût comme toi et moi? Et cet état maladif ne tient-il pas à une vie molle et désœuvrée après une existence active et laborieuse?... — Peut-être; mais que t’importe? — Il ne m’importe guère en effet, mais tu ne saurais m’empêcher d’observer et de tirer des conclusions de mes observations. Or, je constate que dans les pays montagneux et rudes où nous étions naguère, nous n’avons rencontré nulle part des monstres humains semblables à notre hôte, et cependant ces montagnards ne mènent pas la vie douce. Leurs habitations, si nous les comparons à celle-ci, sont de véritables tanières. — Eh bien, j’ai donc raison. Ce mieux, vers lequel tu parais pousser ces humains, est hors de l’ordre naturel et ne fait que les acheminer plus rapidement vers la tombe. — C’est précisément ce sur quoi je fais, à part moi, certaines réflexions. Mais dis-moi, Doxi; il est, paraît-il, dans l’ordre établi que ces humains, contrairement à ce qui se passe chez les animaux, aient le » désir et les moyens de perfectionner leurs abris ; comment donc alors pourrait-on les contraindre, sans déranger cet ordre établi, à ne pas tenter ces perfectionnements, à ne
pas diriger leur intelligence vers ce mieux qu’ils entrevoient? » A cette question, Doxi ne répondit pas, d autant que leur hôte les faisait appeler pour prendre le repas du soir.
La femme et la fille de Fau étaient alors sorties de leur chambre et étaient debout derrière le maître accroupi sur des nattes, les bras appuyés sur des sortes de petits tréteaux de bambous, artistement travaillés. Devant lui était placée une large tablette basse, couverte d’une natte fine sur laquelle étaient disposés des écuelles, des flacons d’une terre vernie et quantité de menus objets inconnus aux deux compagnons. Au milieu, un large vase contenait du riz fumant auquel étaient mêlés des morceaux de poisson. Les serviteurs, sitôt que les étrangers furent introduits et se furent accroupis sur les nattes disposées pour eux, s’empressèrent de remplir les écuelles à l’aide de longues spatules. Le maître, prenant deux petits bâtons qu’il manœuvrait adroitement, malgré son obésité, faisait passer rapidement le riz dans sa bouche. Epergos et Doxi eurent grand’peine à employer le même procédé et durent s’aider de leurs doigts pour vider leur écuelle. Puis on versa à chacun des convives une boisson chaude dans des vases délicats. Puis on apporta des poissons cuits avec des herbes et des oiseaux rôtis. Mais les deux compagnons étaient rassasiés.
« C’est maintenant, dit Épergos, qu’il convient de commencer la cure qui doit te rendre la santé, dit-il à Fau. Laisse tous ces mets à tes serviteurs et causons, s’il te plaît. Nous avons admiré ton habitation et tes jardins; mais quand on possède une demeure pareille, on est peu disposé à la quitter. Ne vas-tu jamais dehors? — Le puis-je? répondit Fau; à peine si j'ai la force de faire quelques pas dans mon jardin. — Demain matin, au lever du soleil, fais vingt pas, tu en feras trente après-demain en mangeant peu, quarante le jour suivant en ne mangeant pas davantage.
et ainsi chaque jour-, au bout de vingt jours, tu seras en état de te promener dehors. J’ai vu un bateau attaché au portique; eh bien, tu le monteras et le dirigeras toi-même, quitte à te faire aider par un serviteur quand tu seras fatigué. Rends peu à peu à ton corps l’habitude de l’exercice et du travail qu’il a perdue; c’est le seul moyen de retrouver la santé. » Fau fixait sur Épergos ses petits yeux noirs « Est-ce pour me railler que tu es venu chez moi? dit-il. Tu n’es donc pas magicien! Je ne suis qu’un vieux fou de t’avoir écouté. Sors d’ici ; si tu n’avais pas mangé dans ma maison, je te ferais repentir de ton impertinence. »
« Eh bien, dit Doxi quand son compagnon et lui furent dehors, tu as perdu ici ta peine, et, toi parti, les choses demeureront en l’état où nous les avons trouvées. Je n’ai pas perdu mon temps, lui répondit Épergos. J’ai laissé ici des paroles de vérité. Si le gros Fau n’en tire pas profit pour lui-même, qui te dit que sa femme, ses enfants, ses serviteurs, les oublieront. »