LES ÉMIGRANTS
Le soleil s’abaissait sur l’horizon. Au débouché d’une large vallée sur une plaine ondulée, on voyait une longue file d’hommes à pied et à cheval qui descendaient les dernières rampes des montagnes, à travers les bois et les prairies. Derrière eux venaient de lourds chariots traînés par des bœufs et remplis de femmes, d’enfants, d’ustensiles , puis une épaisse troupe de cavaliers fermait la marche.
Les hommes qui tenaient la tête de la colonne s’arrêtèrent dans une large clairière gazonnée, formèrent le cercle, et peu à peu les chariots et leur escorte arrivèrent au milieu d’eux; ils se rangèrent sur plusieurs files. Les chevaux furent attachés à des arbres ou à des piquets fichés en terre. Les femmes et les enfants descendirent des chariots et, sans perdre de temps, s’occupèrent de préparer le repas du soir. Des feux furent promptement allumés entre les chariots, pendant que les hommes enlevaient les jougs des attelages et faisaient paître les bœufs. L’air était calma et les fumées de tous ces feux s’élevaient lentement vers le
ciel comme autant de colonnes grises. Les derniers rayons du soleil ne doraient que les sommets des montagnes et la vallée était déjà plongée dans l’ombre bleue du soir; des chants graves aux notes traînantes s’élevaient alors de tous
les points de la clairière, et bientôt la troupe se divisa par groupes autour des feux.
Les repas achevés, la nuit était venue et au loin, vers le haut de la vallée; seuls, quelques somme'. s conservaient encore une teinte empourprée. La lune se levait alors et la nuit était douce. Au centre du campement, les émigrants
se réunirent, et l’un d’eux, monté sur un des chariots, se tournant vers l’astre qui apparaissait sur la crête des dernières collines à sa gauche, entama d’une voix forte un hymne sacré commençant ainsi :
« La lune, poursuivant son vol à travers les vagues de l’air, s’avance dans le ciel. O rayons du jour, à la trace dorée, l’œil ne peut retrouver votre voie!.... »
Le peuple répétait chaque strophe sur une mélopée large et simple.
Quand l’hymne fut achevé, les femmes étendirent sur les chariots des étoffes de laine (fig. 16), et chaque famille s’étant retirée dans ces demeures mobiles, le silence régna dans le campement.
Quelques hommes veillaient autour de la clairière et entretenaient un cercle de feux en devisant entre eux à voix basse.
« Depuis que nous avons quitté nos montagnes, nous n’avons pas encore rencontré les Dasyus ; sont-ils bien loin d’ici ?
— Ils sont dans la plaine, reprit un autre ; demain, peutêtre, les verrons-nous. Ils vivent là au milieu des richesses du sol, ces êtres immondes ; nous les chasserons, nous prendrons la terre qu’ils souillent, car ils sont incapables de se défendre contre les Aryas, ou nous les ferons travailler pour nos lamilles.
« Dans ces riches plaines, nous n’aurons plus à nous garantir contre la neige ; plus de longs hivers, plus de torrents dévastateurs. »
Le premier cependant regardait du côté de la montagne et soupirait : « Me croiras-tu, dit-il enfin à son compagnon, il me semble, depuis le moment où nous avons quitté nos gorges, si difficiles à descendre et où les chariots n’avançaient qu’à force de bras, que j’ai laissé là-haut partie de moi-même ; la tristesse m’a saisi en voyant cette plaine
infinie, et l’air me manque ! — Nous ne saurions retourner dans nos montagnes ; nous avons été vaincus par les grandes familles du Nord ; elles sont descendues sur nos prairies, ont tout ravagé quand nous avons voulu les repousser. Plus nombreux que nous, ces hommes commandaient en maîtres. Nous ne sommes pas faits pour obéir, il a donc fallu quitter nos demeures -, laisse là tes regrets. Etant enfant, je suis descendu avec mon père, qui vendait de la laine dans ces plaines heureuses, où croissent des arbres couverts de fruits, où les rivières coulent doucement à travers les ombrages, où l’homme ne souffre jamais ni de la faim ni du froid. Les Dasyus ont des maisons grandes et bien bâties, des troupeaux en abondance. Quand tout cela sera à nous, tu oublieras ta cabane de la montagne. »
PREMIERS ÉTABLISSEMENTS DES ARYAS SUR LES HAUTS AFFLUENTS DE L’iNDUS.
Les premiers émigrants descendus des rampes de l’Himalaya trouvèrent devant eux des hommes au teint jaune, sans énergie, et n’eurent pas de peine à les soumettre. De grande taille, beaux, braves, les Aryas parurent au milieu de ces populations de couleur comme des êtres supérieurs, faits pour dominer, et, malgré leur nombre, ces populations renoncèrent bientôt à toute résistance. Cependant les diverses industries étaient plus développées dans la plaine, parmi ces hommes de race inférieure, que dans la montagne. Ceux-ci travaillaient les métaux, possédaient un outillage assez complet, façonnaient le bois, savaient fabriquer la brique et tailler la pierre. Ils employaient la peinture pour orner leurs demeures et tissaient des étoffes de lin, de coton et de laine d’une grande finesse, qu’ils teignaient habilement.
Quand toute tentative de résistance fut étouffée, les Aryas songèrent à s’établir sur le sol conquis, d’une manière fixe. Mais les demeures des anciens habitants, faites de
briques, de roseaux, légères et fragiles, ne pouvaient convenir aux nouveaux venus, qui prétendaient demeurer dans des maisons solides, fermées, propres, au besoin, à résister à une attaque.
Le sentiment de la durée, inné chez l’Arya, ne s’accommodait pas de demeures qu’ùn coup de vent pouvait emporter. Ils contraignirent donc les indigènes à élever des habitations plus durables que celles du pays -, mais ne pouvant donner que des instructions, puisqu’ils dédaignaient le travail manuel, les conquérants imposaient des conditions de stabilité nouvelles. Les indigènes appliquaient donc forcément les formes qui leur étaient connues à l’emploi de matériaux plus solides et à un système de structure plus résistant. Telle est aussi la force de l’habitude, que les nouveaux venus prétendaient retrouver certaines apparences qui leur étaient familières et qui leur rappelaient les anciennes demeures abandonnées. Les Aryas ne construisaient guère, dans leurs montagnes, qu’en pierres sècnes et en bois de brin, non équarris -, les races chez lesquelles ils venaient s’établir bâtissaient en pisé et en roseaux. Ce pisé n’était qu’un grossier blocage de limon et de menus cailloux, battu entre des claies et qui, séchant au soleil, prenait une certaine consistance. Une fois ce soubassement établi, les indigènes élevaient dessus des charpentes légères dont les vides étaient garnis de roseaux sur lesquels on posait un enduit de ce même limon, mêlé à de la paille ; si bien que ces habitations présentaient l’apparence que donne la figure 17. Les bois restés apparents étaient peints, ainsi que les bouts de charpentes des combles, débordant de beaucoup les murs afin de les bien abriter. Tout cela ne présentait pas une structure résistante et, aux yeux des Aryas, ne constituait que des demeures indignes de les recevoir. Ils prétendaient avoir des murs faits de pierre ou de bonne charpente, solides comme ceux de leurs maisons de la
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montagne et mieux que des parois faites de roseaux recouverts d’un léger enduit, eux qui avaient l’habitude de demeurer derrière des troncs d’arbres empilés et fortement réunis aux angles. Les malheureux indigènes étaient fort empêchés de satisfaire aux exigences de leurs nouveaux
maîtres, d’autant que ceux-ci savaient parfaitement dire ce qu’ils ne voulaient pas, mais n’expliquaient que vaguement ce qu’ils désiraient. Aussi, malgré les coups de bâton, les constructions nouvelles ne s’élevaient que péniblement et souvent étaient abandonnées par les ouvriers qui, eux aussi, émigraient, ne pouvant contenter les fantaisies des
HISTOIRE DE l’ H A B I T ATI ON .
nouveaux venus. Le pays se dépeuplait ainsi peu à peu et les Aryas se virent forcés, pour conserver des travailleurs, de parquer les habitants qui restaient et de leur enlever les quelques chevaux qu’ils possédaient. Les pauvres gens furent classés par catégories; les uns durent travailler à la terre, d’autres soigner les bestiaux et les plus intelligents, ou ceux qui possédaient déjà un métier, furent affectés aux travaux de construction, au tissage des étoffes, à la fabrication des outils et ustensiles. Chaque famille des Aryas reçut en partage un certain nombre de ces indigènes, avec charge de les surveiller et de les faire travailler. Si quelqu’un d’entre eux essayait de prendre la fuite, aussitôt des Aryas, montant sur leurs chevaux, se mettaient à sa poursuite ; il était bientôt ramené, enfermé, et recevait, pendant une ou deux semaines, plus de coups que de nourriture. Après une année de ce régime, les cas de fuite étaient devenus fort rares et les indigènes semblaient s’ètre résignés à leur sort. Tout le travail produit par eux soit en cultivant la terre, soit en exerçant un métier, appartenait de droit aux familles des Aryas, qui se chargeaient dès lors de nourrir et de vêtir leurs serfs.
Comme conséquence de cet état social, on vit bientôt s’élever la demeure de chaque famille des conquérants au milieu des cabanes habitées par les indigènes tenus sous leur main. Ces cabanes avaient l’apparence la plus humble, mais étaient construites suivant les méthodes admises par ces indigènes, tandis que les maisons des maîtres avaient un aspect plus durable, bien que leur structure empruntât quelques formes à celles des indigènes, notamment la disposition des couvertures. C’était à qui, entre les Aryas, posséderait d’ailleurs la maison la plus spacieuse et la plus belle. Après quelques années de séjour sur ce territoire, l’égalité, qui régnait à peu près entre les familles des conquérants, n’existait plus. Celles qui étaient dirigées par des
chefs actifs, forts, intelligents, sachant gouverner le domaine qui leur était dévolu et diriger leurs serfs de telle sorte que leur condition fût supportable, voyaient accroître leur bien au détriment des familles dont les chefs ne prenaient pas ces soins et ne déployaient pas la même activité. Celles-ci, ne pouvant nourrir leurs serfs, étaient obligées de les céder en partie, aussi bien que les portions de terres où ils vivaient, car la terre et le serf qui l’habitait ne faisaient qu’un.
On comptait donc, après vingt ans de séjour des nouveaux venus sur ce fertile territoire, • une douzaine de grandes familles, puissantes et riches parmi toutes les autres moins heureuses, quoique chacune d’elles, dans les assemblées, conservât des droits' égaux s’ils s’agissait de délibérer. Mais, qu’elles fussent spacieuses ou exiguës, les demeures des Aryas étaient construites toutes sur les mêmes données.
Elles se composaient invariablement d’une grande salle dans laquelle on réunissait la famille et les voisins, d’une cour intérieure , plus ou moins spacieuse , quelquefois entourée de portiques sous lesquels s’ouvraient les chambres du repos. Ces habitations étaient fermées à l’extérieur, car les Aryas, entourés de serfs dont ils avaient à se défier, ne voulaient pas que des regards indiscrets pénétrassent dans leurs demeures ni que l’accès en fût trop facile. Une enceinte extérieure renfermait les étables, les écuries et les logements des serviteurs attachés à la maison, des granges et des celliers pour contenir des provisions.
La figure 1 8 présente le plan d’une des plus grandes et des mieux disposées entre ces maisons. En A, la salle perc 'e de deux portes, l’une sur l’entrée, l’autre sur la cour intérieure. De cette grande salle, on ne peut communiquer à l’habitation que par cette seconde porte a. En B est la cour intérieure avec son portique et les chambres de repos
histoire de l’habitation.
tout autour. L’entrée de la partie servant à l’habitation est en C, avec salle D, dans laquelle le maître reçoit journelle ment les gens du dehors.
En E est le lieu consacré, réservé aux sacrifices et où est déposé le trésor de la famille, car alors le chef de la famille pratiquait, au milieu des siens, les trois cérémonies religieuses du jour : la première au lever du soleil, la deuxième
Fig J8.
quand le soleil était au plus haut, et la troisième au moment du coucher de Fastre générateur de la vie. En G est la cour extérieure avec son enceinte, sa porte spéciale et les bâtiments des écuries, logements des serviteurs, chambres de provisions, petite pièce pour préparer les aliments en F, et, en H, la salle dans laquelle la famille se réunit pour prendre ses repas.
HISTOIRE DE l7 H A BIT ATION .
De beaux arbres entourent cette demeure construite en pierre et en bois, et dont la figure 19 donne l’aspect extérieur du côté de la grande salle. Mais il est nécessaire d’entrer dans quelques détails sur le système mixte de construction employé.
Le maître de cette habitation avait voulu que toute la partie inférieure donnant sur l’extérieur fût élevée en pierre.
A cet effet, il avait employé une partie de ses serfs à extraire des blocs de pierre le long de coteaux calcaires voisins- blocs apportés à pied d’œuvre sur des chariots traînés par des bœufs. Sur ce soubassement s’élevait, pour former
la partie supérieure de la grande salle, un pan de bois de lourdes charpentes, et, sur cette cage, un comble construit d’après la méthode indiquée figure 20.
Sur les sablières supérieures AB, on avait posé les traverses CC, sur celles-ci les cours de pannes E,puis d’autres traverses plus courtes G, puis d’autres de pannes H et ainsi de suite jusqu’au faîtage F. On obtenait donc deux pignons à claire-voie sur chaque extrémité et un pignon intermédiaire parfaitement solides. Aux pannes on avait attaché
de longues perches et sur celles-ci des roseaux en long, puis une épaisse couche de joncs bottelés suivant la méthode adoptée par les indigènes, de telle sorte que la pluie ne traversait pas cette couverture.
On avait procédé de même pour les bâtiments de l’habitation, c’est-à-dire par séries de pignons ou de demipignons à claire-voie. Les supports du portique étaient faits de troncs d'arbres fourchus au sommet, ainsi que l’indique la figure 21, et, comme le maître de cette maison était riche, qu’il possédait des serfs habiles dans l’art de travailler le bois, au lieu de laisser ces troncs en grume, il les avait
fait tailler aussi richement que cela était possible; de telle sorte que ce portique avait fort bon air, et était considéré par tous comme une œuvre excellente.
Les portes réservées dans le soubassement de pierre étaient laites de deux plaques se joignant au sommet, de
manière à former des baies triangulaires parfaitement solides et contre les jambages inclinés desquels les murs étaient faits de blocs irréguliers soigneusement assemblés suivant la méthode appliquée par les Aryas dans leurs montagnes. Les séparations des chambres étaient composées simplement de gros treillis de roseaux, contre lesquels étaient tendues des peaux de bêtes. Les repas étaient préparés dans la
HISTOIRE DE LHABITATIOV.
petite salle F1, comme il a été dit, et la famille mangeait dans la pièce H, donnant sur le portique.
Les chambres de repos n'étaient éclairées que par les portes souvrant sur le portique, et la grande salle par les ouvertures laissées dans le pan de bois supérieur; ouvertures qui n’étaient fermées que par des claies.
Vâmadevâ, le maître de cette belle résidence, entourée d’une trentaine de cabanes habitées par ses serfs, était un grand vieillard. Sa barbe blanche, ses yeux d’un bleu clair, son front large et uni encore, malgré les ans, sa haute taille droite et sa démarche pleine de noblesse, imposaient le respect à ses égaux aussi bien qu’à ses serviteurs. Bien qu'il se fût enrichi aux dépens de ses voisins, il ne manquait jamais de venir à leur secours dans les moments de détresse; aussi jouissait-il d’une grande influence dans les assemblées et était-il consulté sur toutes choses. La salle de sa maison pouvait facilement contenir deux cents personnes, et c’était un des lieux où les Aryas aimaient à se réunir, car le maître avait la parole persuasive et savait ramener les opinions divergentes à la sienne. Aussi se faisait-il à certaines occasions des banquets dans cette salle, qui se prolongeaient fort avant dans la nuit; car l’abondance des biens de la terre avait modifié les habitudes de sobriété xles Aryas montagnards. Cependant ils s’interdisaient certaines viandes, notamment celle du porc, et ne buvaient aucune des liqueurs fermentées que les indigènes fabriquaient depuis longtemps et avec lesquelles ils s’enivraient parfois. Les femmes ne paraissaient jamais à ces banquets et vivaient dans l’intérieur de leur maison, travaillant à façonner des tissus et des vêtements pour la famille et s’occupant de surveiller les serviteurs, d’élever les enfants et de faire préparer les repas. Les jeunes filles avaient pour mission spéciale
. Voy. la figure i3.
de traire les vaches et de disposer le lait dans des vases soit pour s’en servir comme boisson, soit comme nourriture. Elles devaient aussi récolter la plante sôma et en extraire la liqueur propre aux sacrifices.
Ce jour-là, toute la colonie des Aryas était dehors dès le matin, et se rendait à la demeure de Vâmadevâ. C’était un beau jour de printemps, clair et serein. On voyait les hommes vêtus de tissus d’un blanc éclatant, la tête couverte d’un bonnet de fourrure, les jambes enfermées dans des bandes d’étoffe de laine, les sandales aux pieds, s’avancer lentement par troupes en devisant entre eux, tandis que les femmes et les enfants les suivaient en riant et en chantant. Celles-ci étaient enveloppées de fins tissus de laine blanche couverts de broderies de diverses couleurs. Leurs bras nus et leurs visages laissaient voir la blancheur de leur peau.
Des brodequins faits de toisons d'agneaux protégeaient leurs pieds et leurs jambes, et de longs voiles transparents n’empêchaient pas d’apercevoir leurs chevelures fauves, entremêlées de grains d’or. Quant aux enfants, presque nus, ils couraient d’un groupe à l’autre.
Vâmadevâ mariait, au milieu du jour, la fille de son fils à un jeune homme du voisinage. Devant sa demeure avait été préparé un vaste clos à l’aide de mottes de gazon et de feuillées. Au milieu de l’enceinte circulaire s’élevait un petit tertre sur lequel était posée une pierre plate.
En attendant le moment fixé pour la cérémonie, les Aryas se groupaient autour de l’enceinte sans y pénétrer, et la famille de Vâmadevâ distribuait à chacun des galettes, du lait caillé, des graines rôties et de l’eau.
Le soleil atteignait le zénith quand Vâmadevâ sortit de sa maison et parut au milieu de l’enceinte, suivi de sa femme et de ses filles qui portaient les vases du sacrifice contenant la liqueur du sôma , le beurre et des herbes sèches. Quand le feu sacré d’Agni fut allumé sur le tertre, le
vieillard se tourna vers la flamme en prononçant une invocation aux puissances celestes. La fiancee s avança alors escortée à distance de ses garçons d’honneur, puis des deux familles. A cette vue, les bruits confus de cette foule cessèrent tout à coup, et, au milieu du plus profond silence, la jeune fille, d'une voix claire comme le chant de l’alouette, prononça ces paroles : « Père! je demande à être unie à Nêmâ, fils de Gotôma! — Sûryâ, reprit le vieillard, s’avance revêtue d’une robe éclatante pour être unie à Sôma. La main a formé ses atours, l’œil a surveillé sa coiffure, le ciel et la terre ont fourni sa parure quand Sûryâ vient trouver son époux. Les Açwins sont ses deux garçons d’honneur, Agni est son messager. Sôma a désiré Sûryâ pour épouse ; les deux Açwins furent ses garçons d’honneur, lorsque Savitri la donna pour époux à sa fille heureuse de ce choix.
w O Açwins, quand vous êtes venus sur votre char à trois roues demander pour Sôma la main de Sûryâ, tous les dieux ont applaudi, et Pûsân, fils du ciel et de la terre, a orné les deux grands parents. »
Le fiancé s’est avancé à son tour et s’est placé à côté de la jeune fille; s’adressant à celle-ci, Vâmadevâ lui dit : « Je l’enlève à l’autorité paternelle pour la remettre dans la dépendance d’un époux. Puisse-t-elle, ô bienfaisant Indra, être fortunée et avoir de nombreux enfants! » Une acclamation de la foule suivit ces paroles, et l’époux, prenant alors la main de la jeune femme, le grand-père continua : « Que ta famille croisse dans notre maison. Éveille-toi pour le feu domestique! » Alors l’épouse fit tomber les ornements qui couvraient ses vêtements et apparut à l’assemblée plus belle encore sous le long tissu blanc qui l’enveloppait. Nêmâ, prenant de nouveau la main de sa femme, lui dit alors à haute voix : « Je prends ta main pour notre bonheur; je veux que tu sois ma femme et que tu vieillisses avec moi.
Tous les dieux font donnée à moi, qui suis le feu domestique. »
Pendant que Vâmadevâ se tournant vers les assistants leur cria : « Que cette épouse soit heureuse. Approchez d'elle, regardez-la. Faites-lui vos souhaits et retournez dans vos demeures. »
Épergos et Doxi étaient mêlés à la foule. Tout en suivant attentivement les détails de la cérémonie, Épergos disait à son compagnon : « Nos montagnards d’autrefois se sont singulièrement dégrossis, que t’en semble? — Trop! répondit Doxi *, vois ces demeures étendues, ces vêtements brillants*, écoute ces invocations; un pas de plus, ces hommes se corrompent dans le luxe et la vanité, s'ils ne le sont déjà !
« Quel est cet homme qui s’adresse aux puissances célestes et semble parler en leur nom ? — C’est l’aïeul de l’épouse*, est-il quelque autre plus intéressé que lui à attirer sur sa petite-fille la bienveillance de ces puissances? — Qui te dit qu’il soit digne de s’adresser à elles? — Qui te dit qu’il en soit indigne? — Déjà ces Aryas ont réduit en esclavage des hommes moins forts et qu’ils eussent dû protéger!... » Et ainsi, discutant comme toujours, Épergos et Doxi, la cérémonie terminée, se trouvèrent sur les pas de Vâmadevâ. Celui-ci, s’apercevant qu’ils étaient étrangers, les invita à entrer dans sa demeure pour se reposer et se réconforter.
DES OCCUPATIONS DE DOXI ET d’ÉPERGOS CHEZ LES ARYAS ÉTABLIS SUR LE HAUT INDUS.
Pendant leur séjour au milieu de cette peuplade d’Aryas, Épergos et Doxi employèrent différemment leur temps. Le premier ne cessait de visiter les ouvriers, afin de s’enquérir de leurs procédés. Doxi passait ses journées chez les anciens, et s’entretenait avec eux de leurs croyances et de leur culte.
Épergos n’épargnait pas les avis aux indigènes qu’il voyait travailler, et ceux-ci, naturellement dociles, l’écoutaient avec respect. Il leur indiqua les moyens de perfectionner leurs outils soit par la forge, soit en leur montrant comment ils pouvaient augmenter leur action tranchante en battant le métal et en affûtant ces tranchants sur certaines pierres que l’on trouvait dans les environs et qui n’étaient autres que du grès. Ainsi arrivaient-ils à couper le bois plus facilement et à mieux assembler les pièces de charpente.
Un des principaux d’entre les Aryas, qui jusqu’alors s’était contenté d’une assez chétive demeure, ayant acquis des richesses par l’élevage de grands troupeaux, voulut se faire
bâtir une résidence somptueuse, et manda les ouvriers les plus capables parmi ses serfs et parmi ceux de ses voisins auxquels, dans ce cas, il devait payer une redevance par tête.
Se souvenant de ce qu’il avait vu chez le gros Fau et des combinaisons ingénieuses appliquées par les constructeurs jaunes dans leurs demeures de bambous, Épergos pensa qu’on pourrait tirer parti de ces combinaisons dans la charpente de la nouvelle bâtisse, car celles qu’il voyait lui semblaient grossières, lourdes, et ne pas présenter les avantages qu’on peut tirer de l’emploi des bois.
Épergos se rappelait ces balcons en saillie sur le dehors, et se disait que si on obtenait ces résultats avec des bambous, à plus forte raison le pourrait-on avec des essences résineuses plus résistantes. Il se dit aussi qu’après tout, si l’on pouvait, dans les constructions futures, moins prodiguer les bois, — d’autant qu’il fallait aller les couper assez loin, — on perdrait moins de temps, et que l’habitant pourrait entrer plus tôt dans sa maison.
Le plan de l’habitation nouvelle ne différait pas de celui que nous avons donné figure 18; mais il y avait avantage à mettre les parties hautes de la demeure en encorbellement sur les parties basses, pour mieux abriter celles-ci, et trouver ces galeries en saillie, qui présentent tant de commodités soit à l’intérieur, soit à l’extérieur, comme on l’a vu dans l’habitation du gros Fau. Sur les conseils d’Épergos, le constructeur disposa donc la face, ou le pignon de la salle principale, ainsi que l’indique la figure 22. On chercha dans la forêt deux troncs d’arbres présentant chacun une fourche et une forte branche en avant Ces troncs d’arbres formaient les points d’appui de la façade extérieure de la grande salle; de telle sorte que les pièces de bois horizontales qui étaient encastrées dans les fourches se trouvaient soulagées à leur extrémité par la troisième branche antérieure. Ainsi pou-
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vait-on poser, sur la saillie solidement portée de ces poutres, une pièce de bois transversale sur laquelle on élèverait deux autres poteaux également fourchus à la tête, lesquels recevraient les deux pièces horizontales terminant latéralement la construction. Il n’y avait plus qu’à placer sur ces
pièces les bois formant comble et pignons, suivant la méthode précédente. Cette disposition permettait de trouver une loge, ou un etage au-dessus du rez-de-chaussée, en encorbellement.
Mais les Aryas, peut-être en souvenir de leurs montagnes ou pour mieux surveiller les habitations de leurs serfs, tenaient à ce que leurs demeures dominassent le sol naturel
delà plaine. On éleva donc une plate-forme de terre battue, et la construction fut établie sur cette plate-forme.
Les parties basses de la bâtisse étant désormais parfaitement abritées par les saillies des charpentes supérieures, il fut décidé, pour celles-ci, de se passer de ces murs de pierre qui demandaient beaucoup de peine et de temps, et qu’on se contenterait de murs faits de briques de limon séchées au soleil, pour les parties au-dessus du socle établi au moyen de blocs de pierre.
« Pourquoi, disait Doxi à son compagnon pendant que la construction s’élevait, mettre ainsi les choses hors de leur place et porter le corps ample et large sur une base étroite ? Les hommes d’ici avaient au moins le bon sens d’élever des bâtisses bien assises sur leurs pieds, et voilà que tu les encourages à placer les choses à rebours. Les montagnes sontelles plus larges au sommet qu’à la base? — Les montagnes, reprit Épergos, sont des montagnes, non des maisons.... Les arbres ne sont-ils pas plus larges au-dessus de leurs branches qu’à la base du tronc? Et puisque ces gens-là bâtissent avec du bois, n’est-il pas tout simple de se servir de ce que donne le bois, c’est-à-dire de s’évaser comme l’arbre, dont les branches s’écartent du tronc à mesure qu’elles s’élèvent? N’avons-nous pas vu, dans le pays des jaunes, des maisons bâties seulement de bambous, et qui donnaient ces saillies extérieures si favorables à l’habitation, si propres à préserver efficacement le pied de la bâtisse? — Oui, certes, répliqua Doxi, entre autres la maison de ce gros Fau qui nous mit si bien à la porte de chez lui. Ces idées devaient nécessairement germer dans la tête de pareils fous, et si c’est là ce que tu prétends enseigner à ces hommes d’ici, plus sensés, tu emploies mal ton temps. S’ils ont le grain de raison qu’ils semblent posséder, ils te désapprouveront. » La maison ne s’en élevait pas moins.
Doxi avait entrepris une tâche fort différente. Dans sss
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entretiens avec quelques vénérables d’entre les Aryas, il avait paru fort pénétré de la grandeur de leur système religieux, et avait manifesté parmi eux la crainte que la pureté de leur culte ne vînt à s’altérer. « Certes, il est très-beau, leur disait-il, de voir le chef de la famille se mettre directement, au milieu des siens, chaque jour, en rapport avec les puissances qui régissent l’univers; mais ne craignez-vous pas qu’à la longue ces traditions ne s’altèrent, qu’il n’y ait des négligences, des oublis, que plusieurs tentent d’innover?.... et alors, que deviendra le dogme? que deviendra le culte? Pour qu’ils puissent se conserver dans leur pureté, le dogme, le culte devraient être enseignés et pratiqués par les plus respectés parmi vous, lesquels se transmettraient la tradition dans toute sa rigueur en se soumettant à des épreuves particulières, et en ne permettant pas ainsi aux profanes de connaître, d’interpréter et de transmettre les choses sacrées. » Les vieillards demeuraient songeurs après ces entretiens et se consultaient entre eux. Une autre fois, Doxi leur disait encore : « Chaque père de famille sacrifie chez lui; savez- vous comment il se comporte? Savez-vous s’il ne s’écarte pas de la vérité? Ne serait-il pas mieux de pratiquer le culte dans des lieux destinés à cet objet et sous les yeux de personnages revêtus d’un caractère sacré par un conseil spécial, par un collège des conservateurs du dogme? » Ces raisons, et d’autres que nous omettons, semblaient faire impression sur les vénérables personnages auxquels Doxi les adressait.
Lorsque la maison fut achevée, son riche possesseur voulut, suivant l’usage, y réunir les plus notables parmi les Aryas. Cette construction qui, à l’extérieur comme à l’intérieur, présentait certaines innovations, ne fut pas du goût des personnages les plus âgés, tandis que les plus jeunes se faisaient expliquer par Épergos les améliorations conseillées par lui et réalisées d’après ses instructions. Les avis étaient
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donc partagés, et, ainsi que cela se pratiquait en pareil cas au milieu de ces peuplades, toute discussion prenait le caractère d’une délibération régulière. Lorsqu’on eut tout examiné, le maître du logis, qui avait aisément constaté la diversité des opinions, ayant fait distribuer des rafraîchissements consistant en gâteaux de farine et de miel et en lait caillé, placé au centre de la salle, parla ainsi à ses invités : « Vous avez visité cette demeure*, elle présente une structure qui, jusqu’à ce jour, n’était pas usitée chez les Aryas. J’ai cru bien faire en cherchant des dispositions nouvelles propres à rendre la vie de l’homme plus facile, des abris plus sûrs et plus solides*, mais je tiens à connaître votre opinion sur la valeur de mes tentatives. »
Vâmadevâ, après un moment de silence (personne ne se pressant de répondre), s’éleva lentement de dessus la natte qui lui servait de siège, et, ramenant avec majesté les plis de son long vêtement de laine non teinte, répondit : « Tu as agi en homme libre, et nul, parmi les chefs de nos familles assemblés ici, n’a le droit de te blâmer si tu as construit une maison pour toi et les tiens présentant des dispositions nouvelles; mais puisque tu fais appel à nos sentiments, je te donnerai le mien.
« Jadis, lorsque nous habitions nos montagnes, nous vivions dans des demeures moins vastes , moins commodes, moins somptueuses. Étions-nous pour cela moins forts, moins propres à soumettre les Dasyus, moins durs à la fatigue, moins disposés à défendre nos familles et nos biens? Certes non. J’aime la demeure nouvelle que j’ai fait élever, j’aimais plus encore peut-être la cabane d’où je suis sorti un jour avec mes chariots, pour venir m’établir avec vous dans cette plaine. Je redoute pour nos enfants ces demeures de plus en plus spacieuses et belles. Je crains qu’ils n’oublient au sein de cette existence facile, la vie rude et simple que doit mener l’Arya. Donc, si je ne me permets pas de
blâmer ce que tu as fait en pleine liberté, je ne puis m’empêcher de jeter un regard inquiet vers l’avenir et de me demander si cette abondance de commodités ne tendra pas à corrompre ceux auxquels nous laisserons des demeures aussi belles, nous qui, dans notre jeunesse, avons vécu abrités à peine sous des toits d’écorce, et qui, habitués à la fatigue, à la lutte contre les intempéries, nous sommes trouvés assez forts et résolus pour nous rendre maîtres de cette vaste contrée et de la misérable race qui l’occupait. » Un murmure approbateur parti d’un côté de l’assemblée accueillit ce discours; Vâmadêva continua : « Mais il est un péril plus grand, car il s’agit de la protection que les puissances directrices de la nature accordent à l’Arya. Au sein de cette abondance de biens, de cette vie qui tend à s’amollir, n’ayant plus sans cesse à lutter, ce qu’il faut surtout redouter, c’est l’oubli des hommages que nous rendons à ces puissances divines. Je veux croire que nul d’entre nous ne néglige les sacrifices qui nous les rendent favorables, mais qui nous assure que nos enfants, élevés dans le bien-être, seront toujours aussi scrupuleux et se lèveront avant le jour pour offrir le sacrifice à Agni, que nos filles iront toujours cueillir le sôma lorsque la lune brille dans le ciel étoilé? » Il y eut alors comme un frémissement dans l’assemblée, et mille propos s’échangèrent à demi-voix pendant un temps assez long pour que Vâmadevâ ne pût reprendre son discours. « Il faut donc aviser, dit-il enfin lorsque le silence fut rétabli; nous ne pouvons supporter la pensée que le plus précieux héritage laissé par nos aïeux soit dilapidé, que la sainteté de notre culte transmis par les dieux mêmes aux pères de la race soit corrompue. — Non ! non ! répétèrent de tous côtés les assistants. — Eh bien, instituons des gardiens de ce culte sacré, choisissons pour cet objet les plus dignes et les plus respectés parmi nous. Gela fait, nous n’avons plus rien à craindre, car ces gardiens, investis par
nous de devoirs sacrés, aimés des dieux dont ils conserveront le culte, deviendront nos conseils lorsqu’il s’agira d’innover ou de modifier quoi que ce soit dans nos usages, nos habitudes et notre vie journalière. Ainsi, toujours guidée par leurs lumières, sous le regard favorable des puissances divines, la race des Aryas se maintiendra dans sa pureté et demeurera la plus puissante sur la terre. » La fin de ce discours fut accueillie par une acclamation, et, séance tenante, du consentement de tous, six chefs de famille furent investis des fonctions sacerdotales.
En sortant de l’assemblée, Doxi, habituellement sombre, était radieux. Épergos, suivant un geste qui lui était familier, sifflotait sur l’ongle de son pouce. « Te voilà bien content, dit-il à son compagnon lorsqu’ils furent seuls. — Passablement, répliqua Doxi, et je commence à croire que nous ferons quelque chose de ces hommes. C’est ta maison extravagante qui me donne cette joie, et je me garderai de te blâmer de l’avoir fait élever suivant ta fantaisie. — Soit, mais tu n’empêcheras pas le monde de marcher, ni moi de recommencer ce que tu appelles : mes extravagances. Voilà de braves gens qui vont s’endormir satisfaits, et qui cependant se préparent pour longtemps une rude besogne. — Parce que ? — Oh ! je m’entends bien et cela suffit ; le mal.... ou le bien, comme tu voudras, est fait; il n’y a plus à revenir sur ses pas. Si ces anciens, chargés de conserver les pures doctrines, les transmettent intactes à leurs successeurs, ce sera p:ur le mieux; mais s’ils tombent euxmêmes dans l’erreur, qu’arrivera-t-il ? »