‹ Histoire de l'habitation humaineChapitre 8 sur 46 · LE DÉSERT DE L’ASIE CENTRALE · texte numérisé non relu

LE DÉSERT DE L’ASIE CENTRALE

La plaine s’étend à perte de vue. Parfois des stries de roches calcaires, comme des sillons, percent un sol sablon* neux. A peine si quelques lichens forment des taches jaunes sur la pierre grise. Parfois aussi, on rencontre un ac peu profond, sur les bords duquel poussent des roseaux bientôt desséchés par le soleil et le vent. Puis des marécages tourbeux couverts d’une herbe drue dans laquelle les pas forment autant de trous qui s’emplissent d’une eau saumâtre. Pas un arbre, pas un buisson. Le ciel d'un bleu grisâtre se perd dans l’horizon brumeux. L’air est calme et lourd, et cependant par intervalles, survient une rafale qui, en tourbillonnant, soulève des colonnes de poussière paraissant cheminer lentement.

Le silence n’est interrompu que par le croassement des batraciens et par le bourdonnement des insectes près des lacs. De longues failles, comme autant de fêlures de l’écorce terrestre, interrompent seules la monotonie de ces plaines. Au pied de ces escarpements, à peine visibles de loin, poussent des herbes à l’abri des vents, des mousses rougeâtres et quelques maigres arbustes épineux.

HISTOIRE DE LHABITATION.

Épergos et Doxi, montés tous deux sur de petits chevaux noirs, au poil long, à la tête large et courte, cheminent au pas de leurs montures le long d’une de ces failles, qui semble se prolonger jusqu’à l’horizon, accabléspar la chaleur et entourés d’une nuée de mouches.

« Qu’espères-tu trouver dans ce désert, qu’y viens-tu chercher? dit Doxi après un long silence. — Des hommes, répond Épergos. — Des hommes ici? et comment y vivraient-ils? — Là où vivent les grenouilles et les mouches, l’homme peut vivre. Des mouches, il n’en manque pas, comme tu vois; quant aux grenouilles, n’en avons-nous pas entendu depuis ce matin? » Et après un nouveau silence, comme le soleil commençait à baisser : « Regarde, dit Épergos, là, devant nous, cette mince colonne de fumée bleuâtre qui s’élève toute droite, c’est un feu, et certainement ni les mouches ni les grenouilles ne l’ont allumé. — Tu rêves, c’est le vent qui, comme tout le long du jour, soulève une colonne de poussière. — Non, à cette heure, le vent ne produit plus ce phénomène dans ces plaines ; il se calme tout à fait ou est constant. C’est bien la fumée produite par du bois vert ou des herbes sèches ; avançons ! »

Les montures prirent le trot au milieu des pointes de rochers qui perçaient le sable, et bientôt les deux compagnons se trouvèrent au milieu d’un troupeau de brebis. A quelque distance, on voyait des hommes, des chevaux et comme une s&rie de tertres bruns à peine élevés sur le sol, herbu sur ce point.

Sitôt que les deux compagnons furent à portée de voix, un des hommes leur cria de ne point avancer davantage; des chiens se mirent à aboyer avec fureur. L’homme sauta sur un cheval qui paissait près de lui, et s’armant d’une longue lance, il s’avança au pas vers Épergos et Doxi. Il était de taille moyenne, vêtu d’une courte tunique grossière avec une sorte de pelisse de peau de brebis noire à laquelle pendait un

capuchon. Ses jambes et ses bras étaient nus et ses pieds couverts de sandales de peau attachées par des lanières, son visage naturellement jaune et bruni encore par le soleil n’était rien moins que beau. Sous ses sourcils noirs et rapprochés, sous un front bombé et large, perçaient deux petits yeux bridés aux prunelles noires et qui ne regardaient jamais en face. Le nez épais, court, les pommettes saillantes et osseuses, la bouche large qu’entourait une barbe rare et d’un noir mat, une peau cuivrée et huileuse, donnaient à ce masque un aspect repoussant. « Que voulez-vous? dit cet homme. A quelle tribu appartenez-vous? — A aucune, répondit Épergos*, nous sommes étrangers à ces déserts et égarés*, nous te demandons l’hospitalité pour cette nuit. — Approchez donc alors, quittez vos montures. » Épergos et Doxi s’empressèrent d’obéir à cet ordre donné d’un ton dur.

•< Que portez-vous sur vos chevaux? continua l’homme.

— Quelques vivres, rien de plus. — Rien du soleil levant?

— Rien du soleil levant. — Vous en venez cependant? — Oui. — Je le vois à vos visages. — Tu connais donc les hommes de ces contrées? — Il en est passé beaucoup par ici.

— Vous ont-ils fait du bien ou du mal? — Du mal; ils ont pris des troupeaux. — Tu ne les aimes pas, alors. — Non.

— Voudrais-tu te venger sur nous? — Non, vous n’êtes que deux, nous sommes ici plus que vous, vous n’avez pas d’armes, nous en avons; nous ne vous craignons pas. Si vous aviez avec vous quelque chose qui nous convînt, nous le prendrions.... Mais à quoi bon prendre vos vies? Cela ne nous rendrait pas les troupeaux volés par vos pareils. — C’est parler droit, et peut-être pourrons-nous vous faire quelque bien. Où habitez- vous ? — Là, » dit l'homme en montrant ces proéminences que de loin les deux compagnons prenaient pour des tertres. Ils s’approchèrent et reconnurent que ces habitations étaient faites de peaux cousues ensemble, soulevées au-dessus du sol par des assemblages ingé-

nieux de baguettes et fixées par des piquets tout autour (fig. 23). « Vous vivez là-dedans? dit Épergos. — Les femmes et les enfants y restent, nous n’y entrons que pour dormir. » Épergos se coula dans l’une de ces tentes en rampant; mais l’odeur infecte de l’intérieur l’en fit bientôt sortir.

Cependant les deux compagnons tirèrent quelques vivres d’un sac suspendu à la selle de leurs montures et, s’asseyant

sur l’herbe, procédèrent à leur repas du soir. Leur hôte leur donna du lait de brebis, et tous les habitants du campement vinrent voir les etrangers, sans manifester d’autre sentiment que 1 indifférence. Quelques femmes semblaient plus curieuses et, tout en causant entre elles, tournaient autour d’Épergos et de Doxi, regardant leurs vêtements et se hasardant à les toucher.

Le soleil couche, celui qui avait accompagné les deux compagnons au milieu du campement, leur montrant une petite

tente, leur dit : « Voici un abri pour la nuit ; cette tente est vide, celui qui l’habitait n’y reviendra plus. » Puis tournant le dos il alla chercher son gîte. Épergos et Doxi entrèrent en rampant dans le logis indiqué; ils n’y restèrent que peu d’instants, incommodés par une odeur insupportable. Ils pensaient passer la nuit dehors, enveloppés dans les larges couvertures qu’ils portaient sur leurs chevaux. Vers le minuit, le froid devint cependant si pénétrant, que force leur fut de se mettre à l’abri sous la tente qu’on leur avait cédée. Le sommeil les prit après cette journée de fatigue, et, quand ils se réveillèrent, le soleil était déjà haut. Sortis de leur gîte, il n’y avait plus autour d’eux ni tentes, ni hommes, ni chevaux, ni troupeaux, et aussi loin que le regard pouvait s’étendre, on ne voyait que l’horizon poudreux, plat, sans apparence d’être animé. Les nomades avaient emmené avec eux les montures des deux compagnons, les trouvant passablement à leur convenance, et, avant l’aube, avaient décampé sans bruit .

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