LA DELTA DU NIL
De grands lacs salés, en communication avec la mer, bordent tout un vaste rivage de plus de deux cent mille pas de largeur et formant un arc de cercle présentant sa convexité vers le nord. Dans ces lacs et sur le rivage même, débouchent quantité de bras d’un grand fleuve aux eaux limoneuses. Si Ton s’avance dans les terres au midi des lacs salés, on trouve des marais d’eau douce, un sol noirâtre peuplé d’échassiers, de troupes d’oies sauvages et de canards, couverts de roseaux et d’une riche végétation. Dans les lacs d’eau douce et dans les bras du fleuve au cours lent, pullulent des sauriens, et se plongent à moitié des hippopotames, nagent des loutres et des batraciens.
Ce territoire est bordé à l’est et à l’ouest par deux chaînes de collines peu élevées, qui tendent à se rapprocher quand on s’éloigne de la mer et qui rétrécissent la vallée au milieu de laquelle coule le fleuve. Ces collines sont arides, dépourvues de toute végétation et, lorsqu’on les franchit, on ne trouve que du sable et des cailloux. Il ne pleut que trèsrarement, le long de la mer, mais si l’on s’avance dans les
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terres on ne voit jamais tomber du ciel une goutte d’eau.
L’atmosphère, toujours pure et sèche, est légère et entretient la santé. Au solstice d’été, les eaux du fleuve commencent à gonfler et leur niveau s’élève graduellement jusqu’à l’équinoxe d’automne, alors tout le Delta est inondé. Puis, peu à peu les eaux décroissent et le fleuve rentre dans son lit. Le limon qu’il apporte ainsi chaque année élève successivement le sol, empiète sur la mer et comble les étangs les moins vastes. La végétation s’empare aussitôt de ces relais et des nuées d’insectes s’élèvent dans l’air au fur et à mesure de l’abaissement des eaux. Ce pays est occupé par des hommes doux, aux traits délicats, aux membres déliés et fins. Leur peau est d’un blanc légèrement teinté de bistre. Leurs yeux et leurs cheveux sont d’un noir d’ébène. Ces hommes disent que leurs pères sont venus du nord-est dans cette contrée, qui n’était alors qu’une lagune, après avoir passé des déserts. Ils vivent dans des villages dont les maisons sont faites de limon et de roseaux et obéissent à des anciens qui, de père en fils, règlent tous les usages journaliers, président à tous les actes de la vie ainsi qu’aux cérémonies religieuses.
Ces administrateurs et régulateurs de toutes choses ne cultivent pas la terre, ne recueillent pas les fruits, n’exercent aucun état } tout entiers à leurs devoirs religieux et civils, ils sont nourris par la population, sur laquelle ils exercent un pouvoir absolu.
Celle-ci, bien que réduite à un état voisin de la servitude, vivant de peu sous ce beau climat, trouvant dans les produits naturels du sol ce qui sert à la nourriture et au vêtement, ne se plaint point de son état et ne fait nul effort pour le modifier.
Ces hommes accueillent volontiers les étrangers, sans toutefois leur permettre de se mêler à aucun de leurs actes. Ils se croiraient souillés à leur contact, ne mangent ni ne boivent
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avec eux, ne les laissent pas pénétrer dans les lieux qu’ils considèrent comme sacrés, et ne souffrent pas qu’ils parlent à leurs femmes.
Les habitants des terres basses n’ont qu’une épouse, ceux des vallées supérieures en peuvent prendre plusieurs. Sur le fleuve et les lacs, ils ont des bateaux faits de planches de bois et d’une plante ligneuse qui croît dans les marais, et qu’ils appellent byblos. Ils s’en servent pour pêcher et pour trafiquer; car ils sont naturellement commerçants. Leurs armes consistent en arcs faits de peau d’hippopotame, en frondes et en sortes de piques. Ils emploient le cuivre et l’or, savent fabriquer des poteries de terre et des pâtes de verre qu’ils colorent habilement de diverses façons. Dans les contrées supérieures du fleuve demeurent des peuples noirs, contre lesquels il leur faut parfois défendre leur frontière méridionale qui est située à six cent mille pas environ de la mer. Du côté de l’ouest et du côté de l’est, ils n’ont aucune crainte, ces pays étant déserts. Ils ont un grand respect pour les morts dont ils salent les corps afin de ne point les laisser corrompre. Ce respect s’étend à certains animaux qu’ils considèrent comme sacrés et auxquels ils rendent des honneurs funèbres.
Leurs maisons, séparées les unes des autres et entourées chacune d’un terrain cultivé, sont bâties sur les bords du fleuve ou des lacs, au-dessus des inondations autant que faire se peut, car, étant construites en partie de limon, lorsque l’eau les gagne pendant plusieurs jours, elles se réduisent en boue et s’écrasent.
Aussi les plus riches parmi les habitants ont le soin d’élever leurs demeures sur des plate-formes ou de si bien mêler les roseaux au limon que celui-ci résiste à l’action de l’eau.
Quant aux habitants de la partie du fleuve au-dessus du Delta, qui vivent dans une vallée étroite bordée de chaînes de
collines calcaires ou de grès et dépourvue de marais fertiles remplis de ces roseaux utiles et qui servent même de nourriture, ils habitent dans des grottes naturelles ou creusées dans les flancs de la montagne.
Ces hommes vivent de pêche, de chasse et de graines d’épeautre cultivées le long des rives.
Plus hardis, plus robustes que les habitants de la basseterre, ce sont eux qui luttent contre kles peuplades noires lorsque celles-ci tentent de descendre le cours du fleuve. Cependant ils semblent avoir la même origine que leurs voisins du Delta, bien qu’ils soient plus grands et plus bruns de peau, plus entreprenants, plus actifs et plus indépendants.
Voici comment les habitants du Delta bâtissent leurs maisons qui ont peu d’étendue, car ce peuple vit habituellement dehors et ne reste guère dans ses demeures que pour dormir.
Beaucoup mangent même en plein air sous des abris faits de nattes qui les préservent de l’ardeur du soleil, établis soit à côté des maisons, soit sur leur couverture ; car la pluie étant très-rare dans cette contrée, les habitations n’ont pas de toits, mais sont couvertes par des terrasses. Ces hommes aiment beaucoup les animaux, ils en ont toujours près d’eux et prennent leurs repas entourés de chiens, de chats, d’oiseaux privés. Ils n’excluent de leur présence que ceux des animaux qu’ils considèrent comme immondes, tels que les porcs, par exemple, bien qu’ils les utilisent et mangent leur chair. Mais si un homme touche un porc, il doit se purifier en se plongeant dans l’eau avec ses habits. Ceux d’entre eux qui soignent ces animaux vivent à part, ne sont pas admis dans la société des autres hommes et ne peuvent entrer dans les enceintes sacrées.
Donc, lorsqu’un habitant du Delta a choisi l’emplacement qu’il juge propre à élever sa demeure, il fait tracer le
plan par terre par les gens chargés des constructions, lesquels sont réunis en corporation. Puis on s’approvisionne de bottes de cannes et de roseaux appelés byblos et lotus, on amasse du limon que Ton délaye dans Peau avec de la paille d’épeautre, et dont on fait des pains promptement séchés au soleil.
Les maisons les plus ordinaires se composent d’une salle principale de huit coudées de largeur environ1 (fig. 24) sur quatorze de longueur-, d’une seconde pièce plus étroite (six coudées) sur la même longueur et de deux petites pièces servant de chambres de repos, de six coudées de largeur
chacune sur autant de longueur et séparées par une clôture ne montant pas dans toute la hauteur de la pièce. Un escalier de bois intérieur permet de monter sur la terrasse. Les murs sont épais et voici comment on les construit.
Quand le plan est tracé, ainsi que le montre la figure 24, on dispose des faisceaux de cannes ou de lotus. Ces roseaux sont soigneusement reliés entre eux par des liens de byblos et forment par leur réunion des sortes de poteaux qui ont en longueur la hauteur que l’on prétend donner à la construction, laquelle n’a guère plus de sept à huit coudées du