EUMÈNE ET LES ARGTRASPIDES [II
avait été nommé stratège de l'Asie avec des pouvoirs illimités : les argyraspides devaient lui prêter serment et attendre ses ordres. Quand on apprit au camp des argyraspides qu'Eumène arrivait de la Cappadoce, Antigène, Teutamas et de nombreux amis allèrent au loin à sa rencontre, le saluèrent comme leur nouveau stratège, le félicitant d*avoir échappé aux plus grands dangers pour le bien de la royauté, et rassurèrent de leur dévouement. Il fut reçu avec le même respect par les troupes de vétérans elles-mêmes. Cependant Eumène voyait biei\ que sa position était extrêmement précaire; il sentait que les deux commandants, malgré toutes leurs protestations de dévouement, le regardaient d'un œil jaloux, et que les vétérans argyraspides trouvaient au-dessous de leur dignité d'avoir reçu pour les commander un homme qui n'était pas Macédonien. Il craignait que ces vétérans, trop fiers pour obéir, arrogante au souvenir de leur vieille gloire et habitués à vivre à leur guise, ne fussent pas disposés à lui rester soumis en toute circonstance, à lui qui avait été condamné à mort par leur jugement et celui des autres Macédoniens, à lui qui arrivait maintenant chez eux sans avoir la force en main, presque en fugitif, et qui devait prendre une partie du Trésor remis à leur garde pour continuer la guerre. Bientôt, en effet, des difficultés de cette nature se présentèrent : certaines formalités de l'étiquette militaire, auxquelles on ajoutait une grande importance dans l'armée, choquèrent les chefs des vétérans. Il leur parut qu'il ne convenait pas à des hommes de leur rang de se rendre dans la tente d'Eumène pour tenir conseil. Avec une heureuse et habile prudence, Eumène prévint ces scrupules; il convoqua les vétérans en assemblée, et dit que, sans doute, il avait été nommé stratège de l'Asie avec des pouvoirs illimités et que les rois lui avaient assigné 500 talents sur le Trésor; mais une si grande somme ne lui était pas nécessaire, car il ne cherchait pas, comme tant d'autres» à acquérir richesse et puissance aux dépens de la royauté. Il préférait conserver pour les rois l'argent à lui destiné, ou l'employer à défendre leur juste cause ; aussi n'avait-il pas cherché à acquérir la stratégie ; il avait même redouté d'assumer dans un temps si difficile de si grandes responsabilités, d'autant plus qu'il