OL. cxv, 4J disskntimknts des satrapes
liera, plus de 1,000 chevaux tout harnachés, un nombre immense de bestiaux*, et enfin un convoi d'argent de SOO talents, tiré des trésors royaux d'Ëcbatane. Les escadrons de <^avalerie furent alors complétés et remontés, les bestiaux partagés aux différents corps, les nouvelles troupes exercées, les armes mises en état, et tout fut préparé pour la reprise des hostilités. Dans Tarmée ennemie, après la victoire sur le Copratas, quand on apprit qu'Ântigone se dirigeait vers la Médie, de graves dissentiments éclatèrent au sein du conseil de guerre sur la direction des opérations : Eumène, Antigène et les autres, qui étaient venus de la côte, étaient d'avis qu'il fallait marcher en avant sans tarder, couper Antigone de ses provinces occidentales et les envahir, car elles seraient facilement conquises en l'absence de Tarmée et du commandant en chef. La route de la Macédoine serait alors ouverte ; on pourrait se réunir aux rois et à leur armée, et les troupes royales seraient assez fortes alors pour écraser les autres ennemis de la royauté. A cela les satrapes de la Haute-Asie objectèrent que leur pays, laissé sans défense pendant ces mouvements, deviendrait infailliblement la proie d' Antigone; qu'en outre, cette expédition vers TOuest serait longue et exposée à des hasards impossibles à prévoir; qu'enfin Antigone les inquiéterait sur leurs derrières. En le coupant de ses provinces, ils seraient à leur tour coupés des leurs : le succès d'une telle expédition était douteux, même avec les meilleures chances de succès, vu que le parti d'Antigone était puissant en Asie- Mineure et que sa flotte et celle de Ptolémée barreraient le passage du côté de l'Europe. Ils étaient donc d'avis qu'il fallait écraser l'ennemi avant qu'on cessât de le craindre : on ne devait pas le poursuivre pendant qu'il s'acheminait à travers les montagnes vers la Médie, mais rebrousser chemin en Perse, pour qu'il ne les surprit pas en descendant des provinces supérieures. Eumène comprit parfaitement qu'il ne i i pouvait lutter contre la voix de l'égoïsme, ni gagner les satrapes à ses plans hardis et d'une exécution absolument sûre.
*) Diodore (XIX, 20) dit : « une si grande quantité, que toute Tarmée "i
put s'équiper (xaOoicXtaat) » : il veut parler sans doute des objets de cuir, souliers, boucliers, pourpoints en cuir, courroies, etc.
25i FÊTES EN PERSE [II, 2
Il lui semblait encore moins opportun de se séparer d'eux dans le moment, pour exécuter ce plan à lui seul avec ses troupes : même s*il avait pu compter sur la victoire, les satrapes auraient été vaincus par Tennemi ou auraient passé de son côté, auquel cas ils auraient augmenté extraordinairement sa puissance et Tauraient mis à même de partir pour l'Occident avec de nouvelles forces. Il se rangea donc à l'avis des satrapes, et l'armée se rendit des rivages du Pasitigris à Persépolis en vingt-quatre journées de marche, en passant par les défilés de la Perse.
Elle campa dans la riche vallée du Boundemir. Peucestas le satrape s'efforça de rendre aux troupes macédoniennes leur séjour dans sa province aussi agréable que possible. Il paraissait plutôt le riche et gracieux amphitryon d'un grand banquet militaire que l'un des sept généraux. Par ces procédés, il espérait gagner les bonnes grâces de l'armée, autant qu'il en avait besoin pour réaliser ses vastes convoitises. Ce qu'il y eut de plus splendide, ce fut une grande fête accompagnée de sacrifices qu'il donna en l'honneur des dieux Philippe et Alexandre. On traça quatre cercles : le cercle extrôme, de 3,000 pas de circonférence, occupé par les mercenaires, les étrangers et les troupes alliées, enveloppait im second cercle de 2,400 pas, réservé aux argyraspides et aux hétaeres de l'infanterie, qui avaient combattu sous Alexandre, Ce cercle en enfermait un troisième de 1 ,200 pas pour les capitaines, les amis et les stratèges non compris dans les cadres, et les hétaeres de la cavalerie. Enfin, au centre, le quatrième cercle, de 600 pas de tour, contenait les autels des dieux et des deux rois. Ces autels étaient entourés de tentes de feuillages, ornées de tentures précieuses, garnies de coussins et de tapis pour les officiers supérieurs, stratèges, hîppai^ues, sati*apes,etpour quelques Perses de distinction. Le grand sacrifice terminé^ des banquets furent servis dans les dits cercles; on fit une chère exquise : c'est avec tout le luxe d'un souverain de l'Orient que le satrape traita la foule et la combla de présents; les assistants portaient aux nues le mérite de l'excellent et généreux prince *.
») DiODOR., XIX, 22. KiT», Ëumen. 14*
3i7 : OL. cxv, 4J peucestas rival d eumène 255
Le prudent Ëumène ne pouvait manquer de deviner Tintention du satrape et de s'apercevoir de l'impression favorable que sa manière d'agir avait faite sur les troupes. Il devait craindre qu'enlacés dans les pièges artificieux du satrape, les soldats ne lui confiassent le commandement en chef, comme il l'avait exercé dans la campagne contre Pithon. Si l'ennemi avait été à proximité, l'armée serait bientôt revenue à son général éprouvé : mais, dans les loisirs et les plaisirs du camp, cette foule étourdie ne réfléchissait pas plus loin. Déjà les amis de Peucestas, parmi lesquels le satrape de TArachosie se faisait remarquer par son zèle, parlaient de concentrer de nouveau le commandement dans une seule main; ils rappelaient la haute estime où Alexandre tenait Peucestas, ses grands mérites et ses droits légitimes au commandement en chef. Ëumène observait tout cela : il fallait agir avant qu'il ne fût trop tard. Il montra des lettres écrites en syriaque, qu'il prétendait avoir reçues d'Oronte, satrape d'Arménie et ami de Peucestas. Ces lettres rapportaient que la reine Olympias s'était rendue d'Épire en Macédoine avec son petit-fils, le jeune roi, qu'elle avait écrasé ses ennemis et s'était assurée de l'empire. Cassandre était non seulement vaincu, mais mort : Polysperchon était parti avec les éléphants et l'élite des troupes en Asie pour combattre Antigone, et on l'attendait déjà en Cappadoce^ Ces lettres furent communiquées à plusieurs satrapes et commandants. Personne ne douta de leur authenticité, et en effet elles disaient vrai au fond; car, dans l'été de 317, la reine Olympias était bien retournée en Macédoine. Soudain le camp se remplit de ces nouvelles et des espérances qu'elles faisaient naître. On attendait l'armée royale ; toute la situation parut prendre une face nouvelle. Ëumène était à présent l'homme tout-puissant par l'entremise duquel on pouvait attendre honneurs et avancement. On se courba sous Tautorité du stratège royal, qui détenait entre ses mains le droit de récompenser et de punir. Peucestas lui-même, ainsi que les autres commandants, s'empressa de protester de son dévouement au stratège qu'ils avaient souvent traité avec
*) PoLYAN., IV, 8, 3. Diodorm XIX, 23.
256 PEUCKSTAS DOMINÉ PAR EUMÈNK [U, 2
si peu de déférence. C'était bien ce que souhaitait Eumène : alors, pour faire sentir sa supériorité, et aussi pour les intimider par un exemple de rigueur énergique, il cita devant un tribunal macédonien le satrape Sibyrtios d'Arachosie, qui avait entretenu des relations particulièrement intimes avec Peucestas. En même temps il envoyait une troupe de cavaliers chez les Arachosiens pour confisquer les riches bagages du satrape, qui, condamné à mort par les Macédoniens, réussit à grand'peine à s'échapper. Cette initiative prompte et hardie d'Eumène produisit TefiFet désiré. La discipline et Tordre reparurent rapidement : lui-même, une fois assuré de Tautorilé pleine et entière, après avoir montré qu'il était résolu à s'en servir sans ménagements, ne tarda pas à traiter tout le monde avec sa bonté accoutumée et à se montrer surtout aimable pour le satrape Peucestas, qui devait se lenir pour averti par la chute de Sibyrtios. Eumène, qui ne pouvait se passer de lui pour la campagne prochaine, à cause des forces importantes dont il disposait, sut le gagner à sa cause par des présents et des promesses. Sous prétexte que les fonds de guerre étaient épuisés, il leva sur les satrapes et les commandants des contributions importantes, au nom du roi. Chacun d'eux s'estima heureux de rendre service au tout-puissant stratège et de gagner sa faveur. Les 400 talents qu'Eumène réunit de cette façon n'étaient pas seulement d'un grand secours pour l'entretien de l'armée, mais ils attachaient encore les intérêts des puissants créanciers à sa personne et les obligeaient à soutenir de tous leurs efforts un homme et une cause à laquelle ils avaient confié une si forte somme'.
Eumène se trouvait ainsi de nouveau en posse^iou d'un pouvoir considérable et presque absolu. Ce qu'il y a d'extraordinaire chez cet homme, c'est que, toujours en lutte avec les événements, il sait constamment les dominer, et que, entouré de dangers pressants qui se succèdent sans discontinuer, il emploie avec plus de vigueur et plus d'habileté ses talents inépuisables. Il alliait la réflexion la plus mesurée, qui ferme et de sang-froid guette le moment favorable, à la hardiesse
«) DiODOR., XIX, 24. Plut., Eumm. li.
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prompte et décisive qui exécute ensuite rapidement, sûrement et avec un plein succès les mesures nécessaires, la patience et l'abnégation à la vigueur et l'énergie : c'est un véritable Ulysse. C'est de plus un excellent général, le plus illustre peut-être qui se soit formé à l'école d'Alexandre le Grand. Ce qui le caractérise, ce n'est pas précisément cette vigueur héroïque du grand roi, ni la noblesse chevaleresque de Cratère, ou cette persévérance obstinée qui assura toujours à Antipater le dernier mot et l'avantage décisif; c'était plutôt sa façon calme d'attendre, tout prêt à agir au moment favorable, puis l'action soudaine portée sur le point décisif, action bien calculée et logique, qui décidait du cours ultérieur de la lutte. Aucun peut-être des généraux d'Alexandre ne comprit comme lui l'art des mouvements stratégiques et les combinaisons de la grande guerre.
Il devait trouver bientôt l'occasion de montrer ses aptitudes. La nouvelle arriva à Persépolis (on pouvait être dans l'automne de 3i7) qu'Antigone avait quitté la Médie avec une afmée considérablement renforcée, et qu'il marchait sur la Perse. L'armée alliée se mit aussitôt en route : le second jour, on donna encore aux troupes une grande fête avec sacrifices, où Eumène les harangua encore une fois, les exhortant à la bravoure, leur recommandant la discipline la plus sévère et leur promettant une heureuse issue de la campagne dans un avenir prochain. Un excès de boisson qu'il fit par imprudence à cette fête l'obligea à prendre le lit, et le mal empira si rapidement qu'il fut obligé d'arrêter sa marche. Le découragement qui gagna promptement toute l'armée prouvait assez combien les soldats avaient confiance dans leur général : maintenant, disaient-ils, l'ennemi allait les attaquer, et le seul qui fût capable de les commander était malade. Les autres savaient banqueter et faire des orgies, mais il n'y avait qu'Eumène qui fût en état de commander et de faire la guerre. Dès que le stratège se sentit un peu mieux, l'armée continua sa marche en avant. En tête de la colonne se trouvaient Peucestas et Antigène. Eumène lui-même, encore extrêmement faible, suivait dans une litière à l'ar ri ère-garde, où il était éloigné du bruit et du danger d'un engagement éventuel.