DÉBUT DE LA CAMPAGNE DE MÉDIE [II
Déjà les deux armées n^étaient plus éloignées Tune de Tau- Ire que d'un jour de marche; des deux côtés on faisait des reconnaissances et Ton s'attendait au combat; on marchait en avant, tout prêt pour la lutte. A ce moment, Tavant-garde de Tarmée alliée vit Tennemi franchir quelques collines et descendre dans la plaine. Dès que les premières lignes des àrgyraspides virent reluire les armes étincelantes des colonnes ennemies, et au-dessus d'elles les tours des éléphants de guerre et les couvertures rouges dont on avait coutume de les parer pour la lutte, ils firent halte en demandant à grands cris qu'on amenât Eumène ; ils ne voulaient plus faire un pas s'il ne les conduisait. Ils déposèrent leurs boucliers à terre, criant à leurs compagnons de s'arrêter, à leurs chefs de se tenir tranquilles et de ne pas engager la lutte, de ne faire aucun mouvement contre l'ennemi sans Eumène. Eumène, prévenu, se fit transporter en toute hâte au milieu d'eux, et, écartant les rideaux de sa litière, il montra un visage joyeux, étendant la main comme pour saluer les troupes. Alors les acclamations des vieux guerriers éclatèrent; ils le saluèrent dans la langue nationale, et, élevant leurs boucliers, les frappaient de leurs sarisses, poussant le cri de guerre pour appeler l'ennemi au combat : maintenant leur chef était là. Eumène, porté de çà de là dans sa litière, fit avancer ses troupes pour les ranger en ordre de bataille dans la plaine, et attendit l'attaque des ennemis dans une solide position. L'ennemi n'attaqua pas. Antigone, ayant appris par quelques prisonniers la maladie d'Eumène, s'était avancé à marches forcées et s'était mis en bataille, croyant qu'il pourrait contraindre les chefs ennemis à accepter le combat sans leur général et les battre facilement. Mais quand, en poussant des reconnaissances, il vit l'excellente position des ennemis, leur ordre de bataille parfait et ne laissant aucune prise, il s'arrêta un moment étonné; puis, ayant aperçu une litière qu'on transportait d'une aile à l'autre, il partit d'un éclat de rire, comme c'était son habitude, et dit à ses amis : « C'est donc cette litière qui leur a donné cet entrain ! » et aussitôt il battit en retraite pour établir son camp dans une position solide*.
•j Plut., Eumen, 15.
3lt : OL. CXV, 4] AVANT LA BATAILLE 2o9
Les deux armées n 'étaient guère plus qu'à mille pas Tune de l'autre : entre elles coulait une rivière, au fond d'une gorge de rochers. Quelques engagements eurent lieu aux avant-postes : on fit des reconnaissances dans les environs, qui étaient peu cultivés, pour trouver des subsistances, et, sur les flancs, des mouvements de peu d'importance pour occuper quelques fortes positions. Quatre jours se passèrent sans qu'une lutte plus sérieuse s'engage&t. Le cinquième jour arrivèrent au camp des alliés des négociateurs envoyés par Antigène aux satrapes et aux Macédoniens, pour les invitera laisser complètement Eumène de côté et à donner leur confiance à Antigène ; il laisserait aux satrapes leurs provinces, donnerait des terres aux soldats, accorderait à tous ceux qui le désireraient un congé honorable avec de riches gratifications, et recevrait dans ses propres troupes ceux qui préféreraient rester au service. Les Macédoniens accueillirent ces propositions en manifestant bruyamment leur indignation, et menacèrent les ambassadeurs de leur faire un mauvais parti s'ils ne s'esquivaient au plus vite. Les satrapes eux-mêmes, l'eussent-ils voulu, ne pouvaient plus désormais entrer en rapports avec Antigone. Eumène parut alors au milieu de ses troupes; il les félicita de la fidélité qui assurait son salut et le leur : c'était comme dans la fable du lion qui, tombé amoureux d'une belle jeune fille, demande sa main à son père. Celui-ci donne son consentement, mais en disant qu'il avait peur de ses griffes et l'invitant à les faire couper avant le mariage. Aveuglé par son amour pour la belle jeune fille, le lion se rongea lui-même les griffes avec les dents, et le père, voyant le superbe animal sans défense, l'assomma à coups de bâton. Antigone voulait faire de même : il leurrait Tannée macédonienne, ce lion royal superbe, avec toutes les promesses possibles; son intention n'était nullement de les tenir^ mais de perdre les braves Macédoniens. Puisse-t-il en être empêché par la faveur des dieux, dont l'assistance, secondant le courage de ses vaillants camarades, lui permettrait, il l'espérait, de châtier cet impudent adversaire. Les paroles du stratège furent accueillies par des acclamations. On se réjouissait à l'idée d'une rencontre prochaine, qu'Eumène désirait moins, il est vrai, que son adversaire.