DÉMÉTRIOS POLIORCÈTE [III
ranlo. de son corps et de son esprit réclame sans cesse un labeur nouveau, une témérité nouvelle, un nouveau danger , où il risque le tout pour le tout. Il vénère son père avec une admiration filiale ; c'est le seul sentiment durable qu'il ait au cœur : tout le reste n'est pour lui qu'une attache d'un moment et, en somme, chose parfaitement indifférente. Aimer, pour lui, c'est jouir;, il ne connatt pas, comme Alexandre, le beau et profond sentiment de l'amitié : ses goûts, ses espérances et sa destinée changent du jour au lendemain comme des caprices* Ce n'est pas une grande et unique pensée qui dirige et remplit sa vie et son activité ; il n'a pas, comme Alexandre, la pleine conscience de sa vocation, de l'énergie qu'il puise en elle et pour elle, et qui le rend capable de vaincre le monde : il hasarde, il lutte, il domine pour jouir, plongé en plein dans les joies de l'orgie, d'une force qu'il tourne vers n^importe quel objet. Ce qu'il conquiert, ce qu'il fonde, ce qu'il appelle à la vie, est pour ainsi dire l'œuvre du hasard ; son centre, son but à lui, c*est sa propre personnalité: c'est un caractère fait pour la biographie, non pour l'histoire \
Une seule idée favorite surnage et repasse sans cesse dans son esprit : ce peuple athénien, dont le glorieux passé l'a émerveillé dans son enfance, dont il admire l'esprit et la finesse, les artistes et les philosophes ; ce peuple que les hommes cultivés du monde entier s'accordent à célébrer; ce peuple esclave et dégénéré aujourd'hui, il voudrait lui rendre la liberté ; il voudrait mériter la gloire, la plus grande qui soit au monde, de délivrer Athènes, d'être célébré par les Athéniens comme leur sauveur. Constamment cette image plane devant ses yeux; il ne pense qu'à Athènes ; il désire ardem-
*) Diodore (XX, 92) le caractérise de la façon sui\'ante : « Il avait la taille et la beauté d*un héros, et cette beauté était rehaussée par la pompe royale dont il 8*entourait. Aussi, tout le monde se'^pressaît sur son passage pour le contempler. Avec cela, il avait le goût de la magnificence, et, dans son orgueil, il méprisait non seulement le commun des hommes, mais même les autres souverains ; et ce qui le fit le plus remarquer, c'est qu'il passa les loisirs de la paix dans Tivresse des banquets et au milieu des danses et des jeui, En un mot, il imitait la mjinière de vivre de Dionysos, lorsque, suivant la tradition consacrée, ce dieu ^^vait parmi les hommes ; mais, en temps de guerre, il était sobre et d'une grande activité, et il conservait dans ses actions la même force de corps et d'esprit w.